Culture

Au Moyen-Orient, les cinéastes font de la voiture une bulle de liberté

Vincent Manilève, mis à jour le 08.11.2016 à 17 h 24

À Cannes, le réalisateur égyptien Mohamed Diab propose avec «Clash» un huis clos impressionnant… dans un fourgon de police.

Extrait du film «Clash», de Mohamed Diab, qui se déroule dans un fourgon.

Extrait du film «Clash», de Mohamed Diab, qui se déroule dans un fourgon.

Il y a quatre ans, son film Les Femmes du bus 678 avait déjà marqué les esprits en racontant l’histoire de trois femmes égyptiennes décidées à se venger des hommes qui les ont agressés. Cette année à Cannes, le réalisateur Mohamed Diabi a réussi un nouveau tour de force grâce à son film Clash (Eshtebak). Tout se passe à l’été 2013, quelques jours après que le président islamiste Mohamed Morsi a dû quitter le pouvoir, remplacé par l’armée. On y suit le parcours de plusieurs Égyptiens, de confessions et de convictions différentes, arrêtés lors de manifestations et retenus dans un fourgon. Forcément, la cohabitation dans cet espace confiné va s’avérer extrêmement complexe, voire même dangereuse. 


Comme le montre l’extrait ci-dessus, tout se passe dans le fourgon, où l’on vit la détention avec les personnages pendant 1h30. Le film n’est pas exempt de défauts, mais il est passionnant quand on comprend que le choix du huis clos dans le véhicule relève de la prouesse pour de nombreuses raisons. 

Un film tourné en 26 jours dans 8 m2

Cela permet d’abord de mieux comprendre un conflit national complexe en opérant un changement d'échelle. En 2013, les Égyptiens sont divisés entre les Frères musulmans (groupe islamiste dont Mohamed Morsi est issu), l’armée (qui vient de prendre le pouvoir) et les modérés, qui tentent de survivre dans cet environnement. En forçant la confrontation des personnages dans cet espace réduit, Mohamed Diab nous permet donc de saisir les enjeux de la situation, mais aussi de raconter l’impact de celui-ci sur la vie des héros et l’absurdité de la situation dans laquelle il les place.

Chaque foyer en Égypte a été divisé. C’est probablement la chose la plus dévastatrice pour moi

De plus, le fait de filmer le chaos dans les rues à travers le cadre imposé par les fenêtres du fourgon permet de montrer les Égyptiens prisonniers impuissants face à ce qui se passe sous leurs yeux. 

«D’habitude, c’est facile de dire qui est qui quand il y a une guerre civile, parce qu’ils sont différents, chaque famille est dans le même camp, raconte le réalisateur au Hollywood Reporter. Mais en Égypte, c’est un truc idéologique. Mon père a un point de vue, ma belle-mère a un point de vue différent, et j’ai un point de vue différent d’eux. Chaque foyer en Égypte a été divisé. C’est probablement la chose la plus dévastatrice pour moi.»

Dans le film, on voit ainsi un père modéré découvrir que son fils a rejoint les Frères musulmans, ou un policier chrétien décidé à aider une jeune femme musulmane. 

Mais au-delà du sujet central du film, Clash apparaît comme un tour de force quand on connaît les conditions de tournage, dans un pays ou la censure est toujours forte, même si elle concerne principalement les scènes de sexe. En 2014, le film La Moakhza (réalisé par Amr Salama) avait dû lutter pendant trois ans contre la censure, notamment parce qu'il évoquait les conflits entre religions, pour voir le jour et être sélectionné au Festival de Louxor. De son côté, Mohamed Diab a travaillé pendant quatre ans sur Clash, deux ans pour trouver les financements (qui se sont bouclés à Cannes il y a deux ans), et deux autres pour revenir sur la Croisette et le présenter enfin.

Pas de culture de la cascade

Le réalisateur détaille les difficultés qu'il a rencontrées dans le communiqué de presse du film:

«C’était un film techniquement difficile à faire. Un an avant le tournage, on a construit une réplique du fourgon en bois qu’on a installée dans un appartement. […]  Parallèlement, on a fabriqué le fourgon du film, copie conforme de ceux de la police. On pouvait vraiment le conduire… Le film a été tourné dans huit mètres carré, en 26 jours, avec tous les acteurs présents en permanence.»

Le coordinateur des effets spéciaux me disait: “Ça fait vrai, parce que c’est vrai”. Les figurants se battaient vraiment entre eux

Avoir un si petit décor permettait à la fois de sécuriser le tournage, les passants et les policiers ne voyaient pas forcément la caméra ni ce qui se disait à l’intérieur du fourgon. Et même si son pays lui permet de tourner sans trop de contraintes, le réalisateur et ses acteurs bénéficiaient d'une liberté complète pour développer l’intrigue sur un sujet extrêmement sensible. Signe d'une tension toujours vive, les scènes d’affrontements dans la rue ont dû être tournées en studio, parce que les Égyptiens pensaient avoir affaire à de vraies manifestations. 

«La première a été faite en deux jours, avec 500 figurants, en studio, explique-t-il dans le même communiqué. C’était l’enfer, notamment parce qu’en Égypte, on n’a pas de culture de la cascade. Le coordinateur des effets spéciaux me disait: “Ça fait vrai, parce que c’est vrai”. Les figurants se battaient vraiment entre eux, certains ont été blessés. La scène du pont a été tournée dans la ville: c’est un grand échangeur, l’une des autoroutes les plus encombrées du Caire. Le tournage a créé une immense pagaille, parce que les gens pensaient qu’il s’agissait d’une nouvelle manifestation et rebroussaient chemin.»

Et pour l’instant, il n’a toujours pas montré son film aux services de censure égyptiens, encore marqué par son expérience sur Les femmes du bus 678 [son premier film, succès en Egypte et en France]. «J’ai fait l’objet de plaintes, l’une estimait que je donnais une mauvaise image de l’Égypte et exigeait qu’on interdise l’envoi du film en festival, l’autre que j’encourageais les femmes à poignarder leur mari», a-t-il raconté au Monde.

Jafar Panahi filmait Téhéran depuis son taxi

Cette façon de produire un film au Moyen-Orient n’est pas nouvelle. Elle pourrait même inspirer d'autres réalisateurs qui affrontent la censure. L’année dernière déjà, le réalisateur iranien Jafar Panahi tournait son film depuis un taxi dans les rues de la capitale. Ours d’or au festival de Berlin, Taxi Teheran se déroulait essentiellement dans le véhicule, où le réalisateur devenu chauffeur échangeait avec des clients, brouillant les lignes entre la réalité et la fiction. Après deux films tournés en intérieur, mais tout aussi clandestins, ce nouveau long-métrage est un exploit.

«Pour réaliser ce film à tout point de vue hors norme, Jafar Panahi, forcé et contraint, a dû veiller à ne jamais être repéré, racontait Rue89 en avril 2015. Avec sa petite caméra dissimulée dans les recoins de sa voiture, le cinéaste a arpenté pendant quinze jours Téhéran en toute discrétion, seulement accompagné de quelques proches, acteurs et techniciens, en prenant soin de ne pas donner d’indices sur le fait qu’il était en train de tourner.»


Avant lui, Abbas Kiarostami avec son film Ten (2002), entièrement tourné à l'aide de deux caméras numériques placées à l'intérieur d'une voiture, recréait déjà un espace de liberté de parole pour dénoncer notamment la difficile condition des femmes en Iran.

Avec Clash, le véhicule confirme donc son importance dans le cinéma au Moyen-Orient et pourrait devenir un nouveau moyen de garantir la liberté d’expression des réalisateurs. Non seulement parce qu’il permet de cacher ce qu’il s’y passe et d’agir dans une relative liberté, mais aussi parce qu’il permet de se déplacer, montrer au plus près ce qu’on essaie de nous cacher. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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