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L'Autriche a connu son 21-avril, mais ne connaîtra pas son 5-mai

Temps de lecture : 6 min

Avec son candidat à l’allure avenante, le FPÖ, un des partis populistes de droite les plus extrémistes d’Europe, semble paralyser les autres forces politiques autrichiennes.

Alexander Van der Bellen, candidat des Verts à l’élection présidentielle autrichienne, et Norbert Hofer, du FPÖ, le 24 avril 2016 à Vienne | HELMUT FOHRINGER/APA/AFP
Alexander Van der Bellen, candidat des Verts à l’élection présidentielle autrichienne, et Norbert Hofer, du FPÖ, le 24 avril 2016 à Vienne | HELMUT FOHRINGER/APA/AFP

L’Autriche a connu son «21-Avril» le 24 du même mois mais tout laisse à penser que la mobilisation générale contre l’extrême droite qui avait permis à Jacques Chirac, quinze jours plus tard, le 5 mai, d’écraser Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002 ne se reproduira pas à Vienne. Norbert Hofer, le candidat du FPÖ, Parti libéral d’Autriche, est arrivé en tête du premier tour pour l’élection du président de la République autrichienne, avec 35% des suffrages, devant le candidat soutenu par les Verts, Alexander Van der Bellen (21%). Une candidate indépendante, ancienne juge à la Cour constitutionnelle, a obtenu 18% des voix. Les grands partis traditionnels, social-démocrate (SPÖ) et conservateur (ÖVP), qui se partagent le pouvoir depuis 1945, se sont effondrés.

Le résultat représente un succès incontestable pour le FPÖ, qui, même au temps de la splendeur de son chef emblématique Jörg Haider, n’avait pas dépassé 27% à une élection nationale, derrière le SPÖ. Il a fait passer un frisson d’angoisse dans l’Union européenne, où les partis populistes de droite ont le vent en poupe. D’autant plus que le FPÖ est par sa tradition et par son programme un des plus extrémistes d’Europe. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il a été le refuge de tous les anciens nazis autrichiens, qui se présentaient soit comme des naïfs idéalistes ayant cru de bonne foi au IIIe Reich, soit comme des victimes de Hitler. Une tendance authentiquement libérale, hostile à l’étatisme du SPÖ comme au clientélisme catholique de l’ÖVP, s’est développée ensuite au sein du FPÖ mais elle a fait scission dans les années 1980.

L’héritier de Jörg Haider, Hans-Christian Strache, a tenté de se débarrasser des vieux démons néonazis et a fondé l’ascension du parti sur des thématiques xénophobes, notamment antimusulmanes. Son slogan pour les élections municipales de Vienne, à l’automne 2015, était le suivant: «Nous défendons les femmes libres, le SPÖ défend le foulard islamique.»

Pour le scrutin présidentiel, il a cherché un candidat à l’allure avenante. Norbert Hofer est un député de 45 ans au sourire engageant qui s’est efforcé de donner une image «dédiabolisée» du FPÖ. Il n’en a pas moins repris les slogans de l’extrême droite contre «les étrangers qui violent, tuent et importent le terrorisme dans le pays». En 2010 encore, il plaidait pour l’abrogation de la loi interdisant la propagande nazie et il est toujours membre d’honneur d’une Burschenschaft, ces organisations germaniques où l’on se bat encore au sabre. La sienne s’appelle Marko-Germania, d’inspiration «deutschnational», c’est-à-dire opposée à l’idée d’une nation autrichienne distincte de la nation allemande. Ce qui n’empêche pas Norbert Hofer d’avoir fait campagne avec le mot d’ordre «L’Autriche d’abord», variation sur le thème cher à Hans-Christian Strache: «Notre argent pour nos gens». Avec l’idée d’organiser un référendum sur la place de l’Autriche dans l’Union européenne.

Crédibilité renforcée

La crise des réfugiés a donné un élan inattendu au FPÖ. L’Autriche a accueilli 90.000 réfugiés en 2015, pour une population d’un peu plus de 8 millions. Mais elle en a vu passer plusieurs centaines de milliers en route vers l’Allemagne, en raison de la «culture de l’accueil» prônée par Angela Merkel. Dans un premier temps, le chancelier autrichien, Werner Faymann (SPÖ), qui a démissionné le 9 mai 2016, a adopté la même politique que sa collègue allemande. Puis il a opéré un virage à 180 degrés, calquant son attitude sur celle du Hongrois Viktor Orban.

Sous la pression de ses alliés conservateurs et pour contrer la propagande populiste, le gouvernement a fixé un plafond au nombre de réfugiés (37.500 par an), fermé les frontières, organisé une réunion des États d’Europe centrale et des Balkans qui rappelait le temps de l’empire austro-hongrois sans en référer à Bruxelles. Il a même entrepris de rétablir les contrôles au col de Brenner, qui est non seulement une frontière intérieure à l’espace Schengen (entre l’Autriche et l’Italie) mais un point de passage entre le Land du Tyrol (autrichien) et le Sud-Tyrol, rattaché à l’Italie, depuis 1919 où la majorité de la population est germanophone.

Tout se passe comme si le FPÖ représentait la pensée dominante d’une majorité silencieuse

«La fermeture de la route des Balkans était aussi pensée par le gouvernement de Vienne comme une barrière contre le FPÖ», écrit Dirk Schürmer, dans le quotidien allemand Die Welt. L’objectif a été raté, comme n’a servi à rien la loi très restrictive sur l’immigration votée par la grande coalition entre le SPÖ et l’ÖVP. Au contraire, en se rapprochant des thèses populistes, celle-ci leur a donné de la crédibilité. L’immigration sert de bouc émissaire aux divers mécontentements aggravés par la dégradation de la situation économique. Même si le niveau de vie des Autrichiens est encore enviable, les indices sont dans le rouge. Le déficit public ne diminue pas, la dette augmente, la croissance est quasiment nulle et le taux de chômage atteint près de 10% (contre 4% encore en 2014), le chiffre le plus élevé depuis 1953.

Tout se passe comme si, avec ses 35% de voix, le FPÖ représentait la pensée dominante d’une majorité silencieuse qui, quand elle s’exprime, soutient les thèses populistes. La perspective du succès de son candidat au second tour de l’élection présidentielle, le 22 mai, semble paralyser les autres forces politiques. Aucune n’a ouvertement appelé à faire front contre l’extrême droite en votant pour Alexander Van der Bellen, un économiste de 72 ans, sans grand charisme, mais honnête et pondéré. Tout le monde se demande plutôt comment composer avec un parti dont on prédit la victoire aux prochaines élections législatives.

Coalition «réaliste»

Les sociaux-démocrates eux-mêmes sont divisés. La gauche du SPÖ est hostile à toute alliance avec le FPÖ mais une tendance «réaliste» n’exclut pas une coalition avec ce parti, surtout si c’est un moyen de sauver le poste de chancelier. Les partisans d’une coopération avec les populistes en appellent aux grands ancêtres. Bruno Kreisky, le père de la social-démocratie autrichienne moderne, juif, résistant, a dirigé en 1970 un gouvernement minoritaire, soutenu par le FPÖ. En contrepartie, il a fait adopter une loi électorale qui a garanti la survie de ce parti, alors dirigé par un ancien Obersturmführer de la SS Friedrich Peter. En 1983, le successeur social-démocrate de Kreisky, Fred Sinowatz, a formé une coalition avec le FPÖ et si, en 1999, c’est le conservateur Schüssel et non Viktor Klima qui s’est allié avec le parti de Jörg Haider, c’est parce que le social-démocrate, arrivé pourtant en tête aux élections, s’est fait prendre de vitesse.

Il y a donc des précédents à une coopération entre les «rouges» et les «bleus» (couleur de l’extrême droite). Ils ne sont pas seulement historiques. La région du Burgenland est actuellement dirigée par une coalition entre le SPÖ et le FPÖ. En 2000, une telle alliance avait déclenché les foudres de l’Union européenne, qui avait décidé un boycottage de l’Autriche.

Il y a des précédents à une coopération entre les «rouges» et les «bleus»

Celle-ci n’a aujourd’hui plus rien à craindre, même si beaucoup d’observateurs se demandent si l’accession d’un populiste à la présidence de la République ne signerait pas la fin de la IIe République autrichienne. La Constitution donne au président, élu au suffrage universel, plus de pouvoirs que les titulaires du poste n’en ont exercé depuis 1945, par commun accord des deux partis dominants. Mais on prête à Nobert Hofer, ou plus exactement à son mentor Hans-Christian Strache, chef du FPÖ, l’intention, s’il est élu, de renvoyer le gouvernement de grande coalition, de dissoudre le Parlement et de nommer le chef du FPÖ à la chancellerie pour gouverner par ordonnances. Ce serait une révolution institutionnelle dans un pays où, selon les mots d’Erhard Busek, ancien chef de l’ÖVP connu pour son anticonformisme, «on conçoit normalement le compromis avant même l’apparition du conflit». L’Autriche est sur la voie de la confrontation plus que de la conciliation.

Daniel Vernet Journaliste

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