France

La gauche n'est pas cassée en deux mais en mille morceaux

Temps de lecture : 4 min

L'effondrement des anciennes convictions idéologiques et la floraison des ambitions individuelles se conjuguent pour la faire éclater.

puzzle / Olga Berrios via Flickr CC License by.
puzzle / Olga Berrios via Flickr CC License by.

La scène est totalement inédite: des députés socialistes se préparant à censurer un gouvernement socialiste. Si cette rébellion n'a pas abouti, elle en dit toutefois long sur le fossé qui sépare désormais le pouvoir exécutif d'une large partie du PS et de la gauche.

Ce clivage ravivé par le débat autour de la «loi travail» fait ressurgir le spectre d'une scission au sein du Parti socialiste. «Potentiellement, j’estime que ce parti est en voie d’éclatement», estime le politologue Gérard Grunberg qui, il est vrai, annonce l'éclatement du PS depuis maintenant plusieurs années.

En réalité, la gauche française est moins cassée en deux camps cohérents et homogènes qu'elle n'est engagée dans un redoutable processus de fragmentation généralisée. Sa diversité historique se conjugue désormais sur le mode d'un éparpillement né de l'effondrement des convictions idéologiques d'antan et de la floraison des ambitions individuelles.

La droite de la gauche divisée

Une revue des différentes manière de se dire aujourd'hui «de gauche» est de nature à donner le tournis. Sur son flanc droit, la division règne désormais avec une vive rivalité entre Emmanuel Macron et Manuel Valls, qui recouvre également de réelles divergences de fond.

On doute fort que le ministre de l'Economie se lance prochainement dans l'arène présidentielle. Il est toutefois certain que Macron nourrit une forte ambition politique. Et qu'il s'en donner les moyens en n'hésitant pas à lever des fonds auprès de ceux qui en ont les moyens. Son culot s'est illustré par son discours à Orléans lors des fêtes de Jeanne d'Arc, où il s'est employé à dessiner sa vision de la France au prix de parallèles historiques pour le moins audacieux.

Macron brandit l'étendard d'un libéralisme décomplexé, économique mais aussi sociétal, qui le distingue de l'équation libérale-sécuritaire de Manuel Valls. Leur divergence est patente sur la question identitaire: alors que le Premier ministre se fait l’interprète des angoisses populaires à ce sujet, son ministre de l'Economie ne cesse de plaider pour une «identité ouverte». Valls prétend toujours, par ailleurs, appartenir à «la gauche» alors que Macron assume la transgression de ce clivage.

Cinquante nuances de rose

Un tout petit peu plus à gauche, François Hollande persiste dans des exercices d'équilibrisme fort peu esthétiques sur un plan idéologique mais parfois diablement efficaces politiquement. A un an de l'élection présidentielle, le président prochainement sortant redécouvre sa gauche et il saura lui prodiguer les belles paroles qui la rassurent à défaut d'agir en cohérence avec sa raison d'être.

Le «social-libéralisme» de Hollande, assaisonné d'opportuns cadeaux préélectoraux, le distingue par le discours de son chef de gouvernement même si le couple de l'exécutif est uni dans la même politique. Ce subtil jeu sémantique d'équilibre entre les contraires a son pendant partidaire du côté de Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS, dans une version légèrement gauchie. Tout cela relève d'une étrange casuistique, on vous l'accorde.

Cent fleurs à gauche de la gauche

A gauche de la gauche, les choses ne sont pas plus simples. Martine Aubry, la grande muette de Lille, pense le plus grand mal de la politique gouvernementale mais ne fait rien pour s'y opposer. C'est l'abstention de ses amis à l'Assemblée nationale qui a empêché le dépôt d'une motion de censure de gauche à propos de la «loi travail».

Cet épisode a affaibli le groupe dit des «frondeurs» en mettant en lumière leur impuissance politique. La contestation interne au PS, menacée d'un rappel à l'ordre, souffre encore de ne pas être portée par un leader aux ambitions présidentielles déclarées.

Arnaud Montebourg, nous dit-on, préparerait «son entrée dans l'atmosphère» avec l'Elysée en ligne de mire. Mais l'ancien ministre de l'Economie n'a pas laissé que de bons souvenirs à ses camarades de la gauche du parti, notamment en raison de l'alliance qu'il avait nouée avec Manuel Valls. Et la ligne «social-patriotique» aux accents entrepreneuriaux qu'il pourrait défendre ne serait pas du goût de tous dans ce secteur de l'échiquier politique.

Pierre Laurent, pour sa part, tente de faire le lien entre la gauche du PS et ce qui reste du Front de gauche. Cette mission impossible est regardée avec le plus profond mépris par Jean-Luc Mélenchon, qui installe le fait accompli de sa nouvelle candidature à l'élection présidentielle.

Là encore, les rivalités personnelles se doublent de divergences politiques. Le PCF défend une orientation de gauche assez classique alors que Mélenchon, plus radicalisé qu'en 2012, en appelle à de nouvelles formes de subversion démocratique.

Polarisation Hollande-Mélenchon

Ce très rapide tableau des dégradés de la gauche pourrait être plus complexe encore. Au-delà de l'extrême gauche traditionnelle, de petites formations sont apparemment décidées à faire cavalier seul pour 2017.

C'est le cas du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC), que son fondateur Jean-Pierre Chevènement a quitté, et qui entend présenter Bastien Faudot. Le tout petit Mouvement des Progressistes (MDP) de l'ancien dirigeant communiste Robert Hue espère, pour sa part, aligner Sébastien Nadot sur la ligne de départ...

Cette joyeuse diversité d'initiatives et de calculs fait, au final, le jeu des candidats dotés du plus grand potentiel de départ, c'est-à-dire les vieux routiers de la politique que sont Hollande et Mélenchon. Le président sortant tentera vraisemblablement de se situer au point d'équilibre d'une gauche gouvernante menacée de disparition. Et son adversaire de gauche apparaîtra comme l'inévitable point de ralliement de ceux qui contestent le hollandisme sans être de droite.

Pour autant, le choc annoncé de l'opposition entre Hollande et Mélenchon n'exprime pas l'état exact de la gauche. Ses fractures sont autrement plus complexes, comme le révéleront certainement les vifs débats qui la secoueront après sa probable défaite à l'élection présidentielle de 2017.

Eric Dupin Journaliste

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