Monde

Brésil: y a-t-il encore un pilote dans l’avion?

Anne Denis, mis à jour le 12.05.2016 à 22 h 36

La présidente brésilienne Dilma Rousseff est écartée du pouvoir par des élus presque tous suspectés de corruption. Une farce d’autant plus consternante que n’émerge aucune relève, ni dans la classe politique, ni dans la société civile, pour prendre à bras le corps les immenses problèmes du Brésil.

Dilma Rousseff I EVARISTO SA / AFP

Dilma Rousseff I EVARISTO SA / AFP

Cette fois, ça y est. Deux ans et demi avant la fin de son deuxième mandat, la présidente du Brésil Dilma Rousseff quittera dès ce jeudi 12 mai le Palais présidentiel, après le vote du Sénat, qui confirme l’ouverture du procès en destitution. En avril dernier, la Chambre des députés s'était déjà prononcée dans le même sens.

Sur les 81 sénateurs, 55 se sont prononcés en faveur de la poursuite de la procédure (22 contre), soit beaucoup plus que la majorité simple qui était requise. Dilma Rousseff est donc écartée du pouvoir pendant 6 mois maximum, jusqu’au vote définitif du Sénat qui se déroulera cette fois-ci à la majorité des deux tiers (déjà atteinte à l’issue de la séance marathon de la nuit dernière). Dès aujourd’hui, son vice-président Michel Temer, 75 ans, désormais président par intérim, va la remplacer et constituer son gouvernement.

Cet épilogue (temporaire) d’un psychodrame de plusieurs mois, qui a profondément divisé, voire hystérisé la population brésilienne, ouvre-t-il la voie à un apaisement de la crise politique et à une reprise en main de la septième économie mondiale vacillante ? A priori, pas du tout. Surtout, cette éviction ne règle en rien les maux profonds dont souffre le système politique brésilien.

Comptes publics maquillés

D’abord, parce que cette destitution, la deuxième en trente ans de démocratie (après celle du président Collor de Mello, ce qui fait quand même beaucoup), apparait très «border line». Il ne s’agit certes pas, contrairement  à ce que clame sans relâche Dilma et ses partisans, d’un «coup d’État sans armes» puisque ce qui lui est reproché, le «crime de responsabilité» est bien, selon la Constitution, passible d’«impeachment». En l’occurrence, il s’agit d’un maquillage des comptes publics destiné, un an avant sa réélection, à dissimuler l’ampleur du déficit en empruntant des fonds auprès des banques publiques (sommes remboursées depuis).

Mais, d’une part, ces «pédalages budgétaires», certes condamnables, ont été abondamment utilisés par ses prédécesseurs. Et d’autre part, ce motif n’a quasiment jamais été invoqué dans les débats épiques de la Chambre des députés, lors du vote du 17 avril où Dieu, l’avenir du pays et la corruption de Dilma et de son mentor Lula, ont été brandis pêle-mêle dans une ambiance de foire d’empoigne pathétique, décrédibilisant un peu plus la classe politique du pays aux yeux de sa population et du reste du monde entier.

Dilma Rousseff n’est pour le moment nullement suspecte d’enrichissement personnel

Or, cette classe politique est elle-même très largement corrompue, tous partis confondus, celui de la présidente –le Parti des Travailleurs– mais aussi, le parti centriste PMDB, ex-allié de la coalition de Dilma, dont est issu Michel Temer. Le nom de celui-ci est d’ailleurs cité dans l’enquête «Lava Jato» autour du gigantesque scandale Petrobas, menée par le juge justicier Sergio Moro et par une police fédérale incorruptible qui harcèle les parlementaires depuis plus d’un an, conduisant à un rythme éffréné élus et chefs d’entreprise en prison.

Offensive policiaire et judiciaire

Le «tombeur» de Dilma Rousseff, Eduardo Cunha, l’ex-président (PMDB) de la Chambre des députés qui a lancé la procédure de destitution, est ainsi mouillé jusqu’au cou dans le scandale (bénéficiaire présumé de 5 millions de dollars versés par Petrobras sur un compte en Suisse). Il aurait dû être le vice-président de Michel Temer mais le Tribunal Suprême fédéral l’a suspendu début mai de ses fonctions pour entrave aux enquêtes le concernant. Michel Temer pourrait donc , lui aussi, se faire rattraper par la justice.

En outre, si l’ancien président Lula est lui aussi dans le viseur de la justice (pour occultation de patrimoine), Dilma Rousseff n’est en revanche, pour le moment, nullement suspecte d’enrichissement personnel. Au contraire, on peut mettre à son crédit une lutte sans ambiguité contre la corruption dès son arrivée au pouvoir en 2011, n’hésitant pas à limoger six de ses ministres éclaboussés par des malversations. Elle n’a pas non plus cherché, du moins jusqu’à ces dernières semaines, à étouffer l’enquête de Sergio Moro, ce qui, compte tenu des pratiques de «combinazione» à la brésilienne, lui était pourtant sans doute possible. «Les élus ont été tellement bousculés par l’offensive policière et judiciaire à leur encontre, qu’ils ont cherché à déporter l'attention sur Dilma», estime Charles-Henry Chenut, associé du cabinet d’avocats franco-brésilien Chenut Oliveira et Santiago.

Qui pour redresser le pays?

On peut certes reprocher à la présidente suspendue d’avoir récemment tenté de nommer Lula à la tête du gouvernement, initiative désespérée perçue comme un moyen de lui éviter la prison. On peut surtout mettre en cause son manque de leadership et son incapacité à réagir lorsque le Brésil, plombé par la chute des cours des matières premières, a plongé dans la récession (-3,8% en 2015, sans doute autant cette année); en cause aussi, son manque de talent pour négocier avec ses alliés et, peut-être surtout, de compétences pour diriger un immense pays fédéral comme le Brésil. Pas plus que Lula, elle ne s’est attelée pour de bon aux besoins urgents du pays –santé, éducation, infrastructures…– d’autant qu’elle n’a pas, comme lui, bénéficié des années fastes de cours élevés.

Les Brésiliens ne manifestent pas encore de conscience politique, juste de l’émotion

Charles-Heny Chenut

Mais le problème, c’est qu’on ne distingue aucune relève, parmi les personnalités – politiques ou non– du pays. Pour tenter de redresser l’économie et engager des réformes, Michel Temer va former un gouvernement beaucoup plus libéral avec, sans doute aux Finances, Henrique Mereilles, ex-banquier central habile pendant les mandats de Lula. Sachant que les caisses sont vides et que Temer a promis au patronat de ne pas augmenter les impôts, on peut légitimement être sceptique. D’autant que dans ce système «présidentialiste de coalition», où pullulent de nombreux partis plus ou moins opportunistes, faire passer la moindre réforme dépendra plus que jamais d’arrrangements tordus.

À plus long terme, on cherche en vain un politique doté d’une vision ou d’une autorité suffisante pour incarner le rebond du Brésil. Aecio Neves, membre du PSDB (libéral), battu de justesse par Dilma Rousseff lors de la dernière présidentielle, aurait pu y prétendre, mais il est lui aussi éclaboussé dans le scandale Petrobras. Peu d’élus échappent d’ailleurs aux soupçons de corruption, à l’exception de l’écologiste Marina Silva, qui apparait peu crédible face à la dureté de la crise économique.

Économie subie

Au sein de la société civile, c’est aussi, à première vue, le désert. «Les Brésiliens ne manifestent pas encore de conscience politique, juste de l’émotion, estime Charles-Heny Chenut. Où sont les syndicalistes, les universitaires, les intellectuels? Quelle opposition, quelle alternative? La politique est vue par la société civile comme une caste intouchable, un club réservé, auquel on n’accède que par privilèges ou initiation.»  

Démocratie peinant à se projeter sur le long terme, «le Brésil va continuer à profiter ou subir l’économie mondiale, prédit-il. À titre d'exemple, quand les cours des commodités montent, il excelle. Quand ils chutent, il s’affaisse.»

Avant, sans doute, de rebondir. Dans l’intervalle, les mois à venir promettent de rester chaotiques. Les partisans de Dilma et de Lula –il en reste– vont sans doute se mobiliser. D’autant plus que le président par intérim prévoit de tailler dans le sacro-saint programme social Bolsa Familia mis en place par Lula, et qui a tiré plus de 30 millions de Brésiliens de la pauvreté.

Dilma Rousseff n’a d’ailleurs pas caché son intention d’attiser la contestation pendant sa retraite forcée: «Aux Brésiliens qui s'opposent au coup d'État, quel que soit leur parti, je lance un appel: maintenez-vous mobilisés, unis et dans la paix!», a-t-elle déclaré à Brasilia,  lors d’une ultime conférence de presse, puis devant plusieurs centaines de personnes venues la soutenir. «Ceux qui n’ont pu parvenir au pouvoir par le vote direct du peuple y sont arrivés par la force en se fondant sur les raisons les plus légères», a-t-elle affirmé, dénonçant «l’intense sabotage» dont son gouvernement aurait été victime. Certes, elle quitte la scène avec un taux de popularité inférieur à 10%, mais Michel Temer ne fait pas mieux dans les sondages. Le rejet des élites politiques ne peut donc que perdurer, tout comme la polarisation croissante du pays entre les classes moyennes ou aisées et les catégories les plus défavorisées.

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte