Culture

«Café Society», l’ouverture qu’il fallait

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 12 h 11

Dans des milieux du cinéma et du showbiz des années 1930, le scénario déploie à la fois une romance tout aussi convenue et une série de questionnements de grande profondeur.

Jesse Eisenberg et Blake Lively à New York dans «Café Society» I Copyright Gravier Productions, Inc. - Sabrina Lantos

Jesse Eisenberg et Blake Lively à New York dans «Café Society» I Copyright Gravier Productions, Inc. - Sabrina Lantos

Le choix du film d’ouverture est toujours un exercice complexe, qui doit séduire et mettre de bonne humeur tous ceux qui assistent à la soirée inaugurale, soit un parterre composite, où les cinéphiles sont moins nombreux que les officiels et les people. Mais sans néanmoins détonner trop dans le paysage de la première manifestation cinématographique du monde.

Woody Allen, qui est d’abord un très grand cinéaste contemporain, est aussi devenu depuis un quart de siècle l’exemple même de ce que les exploitants de salles appellent «le cinéma d’auteur porteur». Ce quasi-oxymore, qui permet de remplir les salles tout en accumulant les points pour le classement Art et Essai, est la martingale qui répond aussi le mieux aux besoins de Cannes pour sa soirée inaugurale –d’où la troisième présence du réalisateur new-yorkais à ce poste, poste que ses films occupent d’autant plus efficacement qu’ils répondent souvent à une autre exigence de la circonstance: la présence de stars hollywoodiennes pour monter les marches. En l’occurrence, Kristen Stewart, Jesse Eisenberg et Blake Lively aux côtés de Master Woody himself.


Mais Café Society, outre ces qualités «génériques», est une réussite de cinéma qui fait très efficacement office d’entrée en matière, presque de guide des enjeux du Festival qui commence. Celui-ci se joue en effet entièrement sur un certain nombre d’oppositions dont le jeu, conflictuel ou trouvant une résolution, est aussi la question de Cannes.


Philo et romance

Le scénario du nouveau film est, plus explicitement que jamais, construit sur la confrontation, voire l’opposition ouverte entre Los Angeles (où se passe le premier tiers du film) et New York, où se situe la suite. Avec, sans surprise, une préférence affichée pour la deuxième cité, quand bien même celle-ci n’y est pas décrite de manière uniformément élogieuse: si LA est la capitale du luxe arrogant et superficiel et du triomphe du fric et des apparences, NY, capitale de l'intelligence et du goût, est aussi la ville où malfrats, politiciens corrompus et élites du spectacle et des médias se mêlent allègrement.

Kristen Stewart et Jesse Eisenberg I Copyright Gravier Productions, Inc. - Sabrina Lantos

Dans des milieux du cinéma et du showbiz des années 1930, qui sont plutôt l’imagerie glamour que le cinéma et le showbiz en ont donné –jouer avec un mélange d’ironie et de séduction sur les clichés est devenu depuis une dizaine d’années un des exercice de virtuosité favoris d’Allen–, le scénario déploie à la fois une romance tout aussi convenue et une série de questionnements de grande profondeur.

Les contes moraux

Café Society s’inscrit en effet dans la veine majeure du cinéma de Woody Allen, celle des grands films moraux dont Crimes et délits demeure le modèle absolu.

Inventant une distance très nouvelle à ses protagonistes, jamais jugés entièrement, toujours admis avec une part d’ombre, ou de faiblesse et en même temps regardé avec une forme d’affection, le film fait jouer les ressorts de l’obsession et de la culpabilité, de l’appartenance (ethnique, de caste, etc.), des automatismes de comportement, sans perdre le rythme du comédie glamour pastichée avec affection.

Sans y paraître, la palette complexe des comportements vis à vis d’un «bien» et d’un «mal» sans cesse reconfigurés, mais jamais oubliés, offre au film la dynamique d’une méditation qui n’a rien d’anodin. Tout comme le retour d’une réflexion sur le rapport à la mort, autre constante du cinéaste, mais où surgit une opposition subtile et inattendue entre judaïsme et christianisme, comme entre morale pragmatique (Whatever Works) et grands principes.

Steve Carell I Copyright Gravier Productions, Inc. - Sabrina Lantos

Art vs spectacle

La tension entre cinéma-spectacle (Los Angeles) et cinéma-art (New York), la capacité –ou pas– à faire danser ensemble séductions de la mise en scène et réflexions sur l’humaine condition, ou nos rapports aux images et aux idées: c’est bien aussi l’enjeu du Festival de Cannes, qui doit relever le défi de présenter le plus ambitieux de l’art du cinéma actuel tout en tenant son rang de manifestation médiatique de premier plan. Ce défi est loin d’être vain: c’est en réussissant aussi la deuxième partie du contrat que Cannes est à même de servir au mieux les œuvres concernées par la première partie.

La capacité à les unifier dans un même élan, capacité qui caractérise la totalité de l’œuvre de Woody Allen, trouve un nouvel accomplissement, même mineur, avec Café Society, qui n’est pas un chef-d’œuvre, mais un film très plaisant et dans l’ensemble réussi.

Grâce, également aux prestations peut-être encore plus étonnantes que celles des deux vedettes, de ses seconds rôles, Steve Carell, Jeannie Berlin, Corey Stoll, Ken Stott, Stephen Kunken, Sari Lennick…– là aussi le parallèle avec Cannes ferait sens.

Le film se termine sur un moment magnifique, qui soudain l’emmène dans une autre dimension, l’ouvre vers un au-delà de sa propre histoire, de son propre univers. Oui, toute cette histoire d’amours et d’argent, d’apparences et de frustration, menait vers un rapport au monde plus mystérieux et plus ample, même s’il demeure informulé. C’est tout le mal qu’on souhaite à cette 69e édition.

Café Society

de Woody Allen avec Jesse Eisenberg, Kristen Stewart, Steve Carell… En salle. 1h36.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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