Culture

Le syndrome «Fomo» expliqué par le Festival de Cannes

Vincent Manilève, mis à jour le 16.05.2016 à 15 h 51

Cette expression Internet signifie «Fear of Missing out», ou la peur de ne jamais être au bon endroit au bon moment.

Des personnes attendent devant le palais des festivals, en espérant récupérer une invitation pour assister aux projections officielles, le 11 mai. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Des personnes attendent devant le palais des festivals, en espérant récupérer une invitation pour assister aux projections officielles, le 11 mai. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Le 6 mai dernier, à quelques jours de l’ouverture du Festival de Cannes, le journaliste du Monde Thomas Sotinel poste un tweet légèrement agacé. Selon lui, l’organisation de la quinzaine prend du retard et, à 100 heures de la cérémonie d’ouverture, les horaires de projection presse ne sont toujours pas disponibles. Ce qui lui a valu une réponse lapidaire du Festival: «C’est sur ce ton que Le Monde traite les gens? […] La grille est arrivée dans les temps.»


Assister à un festival de Cannes est une expérience particulière (oui, c'est ma première). Mais c'est surtout la meilleure illustration possible de cette expression internet: Fomo, Fear of missing out. 

Comme le définit l'Urban Dictionnary, Fomo est «la peur, si vous manquez une soirée ou un événement, de louper quelque chose d'absolument génial». 

 

Cette peur a toujours existé mais elle est d’autant plus vive ces dernières années à cause des réseaux sociaux, comme l’expliquait Slate.com l’année dernière. «Le foisonnement de possibilités déclenche un mélange d'agitation et d'indécision», précisait le New York Times en 2011.

Alors, qu'est-ce qu'on se regarde à 11 heures?

Le Festival de Cannes, avec son mélange de films, dans plusieurs sélections, et ses soirées, était déjà précurseur de la Fomo avant internet. Depuis, c'est pire.

40.000 personnes accréditées (dont environ 4.000 journalistes du monde entier) se pressent pour aller voir les projections des 21 films de la compétition, des 18 films d'Un certain regard, des neuf films hors compétition, des huit séances spéciales, 18 pour la Cinéfondation et dix pour la compétition de courts métrages.

Pour peu qu’on n’ait pas le fameux badge adéquat, il faut se présenter parfois une heure en avance pour espérer assister à la projection de 8h30

Le programme devient encore plus vertigineux si on ajoute les sélections parallèles de La semaine de la critique (sept films et dix courts-métrages) et la Quinzaine des réalisateurs (18 films et onze courts-métrages). Le festivalier, de son côté, devra donc naviguer entre ces différentes sélections et trouver la bonne heure et la bonne salle pour être sûr de voir un maximum de (bons) films. Ci-dessous, un extrait du programme de ce jeudi 12 mai, où les projections se superposent dans cinq salles:

Donc à 11 heures par exemple, que faire? Voir le nouveau film de Jodie Foster? Rattraper le film de Woody Allen que vous n'avez pas vu la veille? Ou découvrir le film du réalisateur égyptien Mohamed Diab, qui avait déjà fait parler de lui à la sortie de son précédent film Les Femmes du bus 678 et qui est peut-être le nouveau génie dont tout le monde parlera demain?

Faire sa propre programmation à Cannes ressemble aux choix drastiques à faire dans une boutique Glup's: il faut choisir avec parcimonie et minutie pour éviter tout risque d'overdose. Et encore, ce genre de boutique n’impose pas de système de priorités entre les visiteurs qui, pour peu qu’ils n’aient pas le fameux badge adéquat, doivent se présenter parfois une heure en avance pour espérer assister à la projection de 8h30. Tout le monde n'a pas le faramineux badge blanc, comme Pierre Murat de Telerama


On voit d'ailleurs beaucoup d'anonymes, sapés comme jamais, tenter d'obtenir des places devant le palais des festivals pour accéder aux projections officielles.

Pour voir toute la compétition officielle, comptez 21 films en 10 jours, soit 45 heures et 29 minutes

Ces chiffres sont d’autant plus décourageants quand on regarde le nombre d’heures nécessaires pour tout visionner. Pour regarder l'intégralité de la compétition officielle, comptez 45 heures et 29 minutes, c’est près de deux jours complets consacrés uniquement à cette petite portion la plus médiatisée des longs métrages sélectionnés. Notons par ailleurs que la durée moyenne de ces films est de 2h09, un chiffre relativement élevé (le plus court, Juste la fin du monde, dure 1h35, et le plus long, Sieranevada, fait 2h53).

Ça ne me gêne pas qu'il y ait plus d'offre que de possibilité, tant qu'elles répondent à de vrais choix

Jean-Michel Frodon

Ajoutez à cela les 31h29 nécessaires pour donner sa chance à la sélection Un certain regard, les 16h53 des films hors compétition, les 14h26 des séances spéciales, les 5h33 de la Cinéfondation et les 2h27 des courts métrage, vous arrivez à un total de 116 heures et 17 minutes de grand cinéma. Si un festivalier veut donc tout voir du Festival le plus rapidement possible, il faudrait donc qu’il passe quatre jours, vingt heures et 17 minutes dans son fauteuil. Cela revient, à quelques heures près, à regarder l’intégrale des 24 films James Bond plus toute la série des Harry Potter. Le tout sans dormir, bien évidemment. 

L'habitude des critiques rodés

 

Face à cette programmation colossale, il faut donc faire des choix et s'organiser. Jean-Michel Frodon, critique cinéma de Slate.fr, et habitué du Festival (oui, il a le badge blanc) nous explique sa routine à Cannes et relativise ses chiffres vertigineux: 

«Ici, je fais en sorte de voir toute la compétition, et je picore dans toutes les sélections, plus heureux qu’attristé d'en rater davantage que je n'en vois (entre trois et quatre par jour). Ça ne me gêne pas qu'il y ait plus d'offre que de possibilité, tant qu'elles répondent à de vrais choix.»

Plus on est habitué, plus on survit à la fomo, parce que plus on est habitué, plus on sait où est le cool. Les critiques rodés ont parfois eu des échos des réalisateurs, qu'ils connaissent bien, des distributeurs, des producteurs, etc. Le milieu du cinéma bruisse d'informations du genre: tel réalisateur va faire du bruit, tel film est complètement raté, ça ne sert à rien d'aller le voir.

Avant-premières pour happy few

Plus on est intégré dans le milieu, plus on a pu faire Cannes avant Cannes aussi: à Paris, dans les semaines qui précèdent le Festival, des projections très prisées sont organisées pour la crème de la crème de la critique. Ainsi, les plus chanceux ont déjà pu voir Ma Loute par exemple, de Bruno Dumont. Ce sera déjà ça d'enlevé au planning très chargé des dix jours sur la Croisette. 

L'année dernière, mon vol est arrivé avec retard, je n'ai pas pu voir la séance de 19 heures comme prévu, et cela a tout décalé pendant trois jours

Pascal Mérigeau

Reste qu'une organisation précise est indispensable.

Pour Serge Kaganski des Inrocks, le programme est millimétré:

«Je cale à l’avance quelques films a priori majeurs pour moi (cette année, Guiraudie, Almodovar, Verhoeven, Jarmusch…), ensuite je regarde le planning projos de presse la veille pour le lendemain, je panache généralement 50% compétition et séances spéciales, 20% pour Un certain regard, 20% pour la Quinzaine et 10% pour la Semaine et la sélection de l'Acid 

Pascal Mérigeau, journaliste à L'Obs et habitué du festival depuis près de quarante ans nous explique par téléphone que, s'il n'a plus de problèmes pour voir les films de son choix, le visionnage dépend évidemment des horaires et des imprévus qui peuvent survenir et provoquer un «effet domino»:

«Si vous bougez quelque chose, tout change. L'année dernière, mon vol est arrivé avec retard, je n'ai pas pu voir la séance de 19 heures comme prévu, j'ai dû aller à celle de 22 heures, et cela a tout décalé pendant trois jours.» 

Et bientôt «the joy of missing out»?

Et si vous ratez des films?

Très pragmatique, Pascal Mérigeau, nous rappelle également qu'il sort 850 films par an, et que rater un film à Cannes n'est pas si grave au fond: «Cela ne me fait ni chaud ni froid, ce n'est pas parce que vous ne le voyez pas à Cannes le premier jour que vous ne le verrez jamais.» «Je ne suis pas en manque de films», ajoute-t-il, amusé. Serge Kaganski des Inrocks, même s'il reconnaît avoir raté La Guerre est déclarée il y a quelques années, pose le même constat:

«Je ne suis pas du tout surexcité à l’idée de voir un film en premier ou avant tout le monde, ce qui compte, c’est découvrir le film quel que soit le timing et éventuellement écrire dessus. J’ai plus l’âme d’un critique cinéphile que d’un journaliste 2.0 en quête de scoop et de primeur à tout prix. Je suis plutôt un contemplatif qu’un speedé même si l’époque en général et Cannes en particulier m’obligent à accélérer un peu mon tempo naturel.»

On verra ce qu'il en est dans quelques années, quand tous les critiques et journalistes seront 2.0. Peut-être que tout le monde courra frénétiquement sur la croisette. 

Ou peut-être que le Festival sera passé à un autre phénomène lié à internet et aux réseaux sociaux: ce que le New York Times a nommé Jmo: «joy of missing out». Soit la joie de tout louper, qui «loue la pleine conscience et le plaisir de rester hors ligne», comme celui de «ne pas faire partie de la frénésie en ligne».

Peut-être qu'alors, à Cannes, le luxe sera de venir seulement pour quelques films. Voire un seul. Et s'il s'avère que c'est un chef-d'œuvre et qu'il gagne la Palme d'or: victoire.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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