Culture

À Cannes, les sélections dessinent un état du monde un peu trop «blanc»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 11.05.2016 à 15 h 03

Au moment de l’ouverture du Festival avec, hors-compétition, «Café Society» de Woody Allen, petit survol des origines des films présentés à Cannes, et du sens des présences… et des absences.

La question, on le sait, est loin d’être simple. Il faut d’une part définir ce qu’est un «film de Cannes». Et, par ailleurs, se rappeler le côté relatif de l’attribution d’une origine à un film. Mais si, comme il est d’usage, le plus grand festival du monde sert de photo satellite de l’état de la planète cinématographique à l’instant T du raout de la mi-mai, la question garde de sa pertinence.

On appellera ici «films de Cannes», l’ensemble des nouveaux longs métrages ayant fait l’objet d’une sélection, dans les trois sections officielles (Compétition, Un certain Regard, Hors-compétition et séances spéciales), et les deux sections parallèles de la Quinzaine des réalisateurs et de la Semaine de la critique. La sélection ACID, tout aussi légitime, est essentiellement dédiée à des films français, ce qui introduit un biais.

Adopter une telle définition, c’est, par souci de simplification, laisser de côté les courts métrages, les films du patrimoine, et bien sûr l’immense masse de films présents au Marché. Même si ceux-là aussi participent de l’état du cinéma mondial aujourd’hui.

L'Europe en force

Parmi ces «films de Cannes», ceux de la compétition officielle focalisent, à bon droit, le plus d’attention. Les 21 titres en lice pour la Palme dessinent une étrange carte, marquée par la domination de l’Europe (9 films hors films français), avec deux pays représentés deux fois, la Grande-Bretagne (Moi, Daniel Blake de Ken Loach et American Honey d’Andrea Arnold) et la Roumanie (Sieranevada de Cristi Puiu et Baccalauréat de Cristian Mungiu). À côté d’habitués de la Croisette (Pedro Almodovar, les frères Dardenne) figurent les profils plus atypiques de Paul Verhoeven ou de Nicolas Winding Refn, et la peu repérée réalisatrice allemande Maren Ade.

En compétition, les États-Unis sont modestement représentés en termes quantitatifs, l'Asie est réduite à sa portion congrue

Exceptionnelle, cette présence de l’Europe est marquée par deux absences singulières. Sur les vingt dernières années, ce n'est que la troisième fois qu’on ne trouve aucun film italien en compétition. Et, hormis la Roumanie, l’absence totale de l’Europe de l’Est, Russie comprise, est elle aussi remarquable.

Côté français, après les excès de l’an dernier, on retrouve un étiage usuel, avec quatre titres –Rester Vertical d’Alain Guiraudie, Ma loute de Bruno Dumont, Mal de pierres de Nicole Garcia et Personal Shopper d’Olivier Assayas. On pourrait, comme souvent, pointer un titre supplémentaire, Elle de Verhoeven étant entièrement français (casting emmené par Isabelle Huppert, lieux où se passe le film, langue, production). Mais à ce titre, on pourrait en contrepartie considérer que le film d’Assayas, tourné et situé à l’étranger, en anglais avec un casting emmené par Kristen Stewart n’est pas si français que cela, même si son producteur, Charles Gillibert, est bien basé à Paris.

Trop peu de nouvelles de l'Afrique

En compétition, les États-Unis sont modestement représentés en termes quantitatifs, avec Jim Jarmusch, Sean Penn et Jeff Nichols, même s’il s’agit de deux des valeurs sûres et de l’étoile montante du grand cinéma d’auteur états-unien. Et les seules présences du Coréen Park Chan-wok, du Philippin Brillante Mendoza et de l’Iranien Asghar Farhadi, tous habitués des grands festivals internationaux, réduisent le continent asiatique à une portion inhabituellement congrue. Deux outsiders, le Québécois (et quasi-Cannois) Xavier Dolan et le jeune Brésilien Kleber Mendoça Filho complètent cette sélection, dont les grandes caractéristiques se retrouvent dans les 86 titres qui composent l’ensemble des sélections.

Pour l’ensemble des sélections, soit 81 titres, les 21 films européens dont une écrasante majorité venue de la zone occidentale, 20 films français renforçant ici la présence, cette fois à nouveau exagérée, de la production nationale dans ce qui doit rester un festival international, une représentation renforcée des États-Unis (16 titres) nuancent sans les contredire les tendances de la compétition. L’Asie avec 13 films reste sous-représentée, avec l’absence totale et assez incroyable de la Chine (y compris Hong Kong et Taiwan), et la médiocre visibilité de l’Inde, avec un seul film.

Incroyablement faible est aussi la présence latino-américaine (4 films), quand on sait par tant d’autres festivals la vitalité actuelle de ce continent. L’Afrique noire serait, elle, totalement absente s’il n’y avait, terriblement seul, le documentaire de Mahamat-Saleh Haroun consacré à Hissène Habré en séance spéciale. Totalement invisible à Cannes également, un Maghreb où il se passe pourtant beaucoup de choses, aussi dans le cinéma.

Il est anormal que sur cette grande image, des pans gigantesques du monde restent invisibles ou quasi invisibles

Israël bien représenté

En revanche, on peut pointer une présence accrue du Moyen-Orient, avec 9 films, où se distinguent plusieurs phénomènes –une présence moyenne de l’Iran (2 films), une sous-représentation de la pourtant riche production turque (1 film), une forte visibilité du cinéma israélien avec 4 titres, en phase avec le dynamisme du cinéma dans ce pays. Un de ces films est en fait un film palestinien produit en Israël: Personal Affairs de la réalisatrice Maha Haj pourrait donc plutôt s’inscrire parmi les films des pays arabes, aux côtés de l’Égyptien Mohammed Diab et du Libanais (qui n’est pas arabe) Vatche Boulghourjian.

Encore incertaine, la présence de ces cinématographies du Machrek (l'orient arabe) est néanmoins en hausse, grâce notamment à l’activité et à la meilleure connexion aux réseaux internationaux du Doha Film Fund, qui les a tous trois soutenus.

Une mosaïque trop déformée?

Au total, il est incontestable que les sélections cannoises donnent une image singulièrement déséquilibrée de la planète. Bien entendu, Thierry Fremaux, le sélectionneur du Festival officiel, Edouard Waintrop et Charles Tesson, ses homologues de la Quinzaine et de la Semaine, et les équipes qui les entourent sélectionnent des œuvres dans leur singularité, pas des échantillons représentatifs de quoi que ce soit. Ce n’est qu’à la fin du Festival qu’on pourra juger du bienfondé de leurs choix.

Ils n’empêche que chacun, et de facto eux tous ensemble même s’ils ne se concertent pas, dessinent aussi une image globale, une sorte de mosaïque née de la succession de leurs décisions particulières.

Il est anormal que sur cette grande image, des pans gigantesques du monde restent invisibles ou quasi invisibles. Il est troublant que l’Europe et l’Amérique du Nord représentent 80% de la compétition officielle et 72% de l’ensemble des sélections, anomalie qui ramène à des temps très anciens où le cinéma que nous connaissions était presqu’uniquement un cinéma «blanc» –encore que, dans les années 1950 ou 1960 au moins le «bloc de l’Est» européen avait droit à une visibilité significative.

Il faut en prendre acte, pour appeler à être attentif, au cas où se confirmerait une telle tendance.

Face à l’uniformisation et à la massification vers lesquelles tend et tendra toujours le marché, face aussi désormais aux replis identitaires qui caractérisent notre époque, la mission d’un grand festival international est, entre autres mais de manière essentielle, de mettre en valeur la diversité de la création cinématographique. Et même de la promouvoir, d’y insister.

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Jean-Michel Frodon
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