Culture

INFOGRAPHIE. Ce que votre choix de place au cinéma dit sur vous

Vincent Manilève, mis à jour le 30.01.2017 à 16 h 11

Que ce soit tout devant ou sur les côtés, choisir votre place relève rarement du hasard (mais dépend un peu de votre retard).

Extrait de l'infographie. Vincent Manilève / Slate.fr

Extrait de l'infographie. Vincent Manilève / Slate.fr

Chaque année, les personnes les plus privilégiées du Festival de Cannes sont bien évidemment les membres du jury, aux petits soins à chaque moment de la journée et de la nuit et jusque dans les salles: pour chaque film sélectionné, les organisateurs leur gardent un carré de places assises, parfaitement positionnées. Tandis que nous, pauvres spectateurs que nous sommes, sommes confrontés au choix cornélien du siège sur lequel nous asseoir (si nous parvenons à ne pas arriver en retard dans les salles obscures).

Cornélien parce que les préoccupations en matière d’image et d’audio sont loin d’être les seuls critères décisifs. Faut-il aller au fond pour être tranquille et ne pas avoir à subir un bruyant amateur de popcorn? Ce monsieur a-t-il posé ces affaires pour garder une place ou pour ne pas être dérangé? Ai-je envie de passer deux heures dans le noir à côté de ce couple visiblement très amoureux?

Les «cinéphiles» devant, les «téléphiles» derrière

Et aussi parce que chaque individu a sa façon bien particulière de se positionner dans cette micro-société éphémère. Emmanuel Ethis, recteur de l’Académie de Nice, sociologue du cinéma et auteur de Le cinéma près de la vie, Prises de vue sociologiques sur le spectateur du XXIe siècle (édité chez Demopolis), a noté trois profils importants pour les spectateurs qui arrivent à l’heure et qui, par conséquent, «font le choix du fauteuil».

«Il y a ainsi les adeptes des pratiques cinéphiles, qui s’assoient systématiquement au premier tiers des sièges au milieu, l’endroit idéal selon ce genre de spectateurs. Et ce n’est pas faux, souligne-t-il. Godard disait qu’on lève les yeux dans la salle de cinéma et qu’on les baisse devant la télévision. On a l’impression d’être dans l’écran.»

À l’inverse, en haut de la salle, on distingue des personnes habituées à voir les contours de l’écran et à ne pas s’immerger complètement. Il s’agit, précise Emmanuel Ethis, de «gens qui ont un apprentissage qui est plus passé par la télévision et qui se calent plutôt au fond pour avoir un écran de télévision au cinéma».

Les couples étaient sur les côtés, parce qu’ils avaient besoin de se faire peur mais aussi de se serrer fort dans leur coin

Emmanuel Ethis, sociologue du cinéma

Dernier profil important pour le sociologue, les inévitables amoureux, qui profitent souvent des sièges isolés sur chaque côté de la salle, notamment pour un premier rendez-vous ou en début de relation, afin de bénéficier de plus de tranquillité et d’éviter les regards interrogateurs des voisins. «Je me souviens l’an dernier d’une séance où il n’y avait pas trop de monde pour le film The Visit, qui est censé faire peur, raconte-t-il. Eh bien les couples étaient sur les côtés, parce qu’ils avaient besoin de se faire peur mais aussi de se serrer fort dans leur coin.» 

Le «réservé timide» contre le «dominant du dernier moment»

Il ne s’agit là que de quelques exemples dit qualitatifs du travail effectué par le sociologue, mais une autre étude française permet de mieux cerner le déroulement spatiotemporel de la prise de possession de la salle de cinéma, dressant là aussi des profils.

En 2012, le sociologue spécialisé Claude Forest publiait un long article intitulé «Qui s’assoit où? Stratégies d’occupation des sièges dans la salle de cinéma», qui a provoqué quelques remous médiatiques. En effet, comme il nous l’a expliqué par téléphone, «certains ont trouvé que ces données ramenaient l’humain à un état trop primitif et sexué. Cette étude remet en cause le fait que nous soyons des être rationnels puisqu’elle montre que les meilleures places ne sont jamais occupées en premier et qu’il s’agit d’abord de quadriller l’espace et de contrôler le territoire qui nous entoure».

Et, en effet, il détaille dans son article au moins deux besoins chez les spectateurs: celui de domination et celui de sécurité. «Nous posons l’hypothèse que le choix du haut de la salle obéit avant tout à un double souci: celui, conscient ou non, de domination de l’espace et de l’espèce, voire de contrôle du territoire; un autre, de sécurité, dans une volonté d’un éloignement qui permet de contrôler son rapport à l’image, doublée d’une peur physique inconsciente de ce qui se passe derrière soi qu’on ne maîtrise pas, surtout dans le noir.»

Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve les dominants du dernier moment, qui «vont accéder jusqu’aux places qu’ils visent, dérangeant une partie de la rangée, en demandant aux gens de se lever pour pouvoir passer, ou de pousser leurs affaires pour pouvoir s’installer à la place choisie»«Les groupes d’individus “jeunes”, écrit encore Claude Forest, d’une taille de trois à cinq personnes le plus fréquemment, ont toujours eu tendance à se faire remarquer lors des observations menées, ce qui pourrait être interprété comme un marquage visuel du territoire.»

À l’inverse, «le réservé», par timidité, n’osera pas déranger les gens déjà installés et va occuper des places facilement accessibles, souvent près de l’entrée de la salle et sur les côtés. Les méticuleux, enfin, «opèrent leur sélection, s’y rendent, même si cela implique qu’ils doivent passer devant l’écran pour pouvoir traverser la salle. Ils s’éparpilleront sur les deux côtés des rangées, mais ne s’aventureront non plus jamais jusqu’au centre».

Les meilleures places ne sont jamais occupées en premier, il s’agit d’abord de quadriller l’espace et contrôler le territoire

Claude Forest, sociologue, auteur d’une étude sur le placement dans les salles de cinéma

Ces motivations sociologiques et culturelles ne sont évidemment pas une science exacte, et des raisons beaucoup plus personnelles peuvent nous pousser à choisir un siège de façon, en apparence, illogique. Il peut s’agir d’être proche de la sortie pour aller aux toilettes ou sortir plus vite une fois le film fini, ou encore de quelqu’un qui n’aime pas sentir un regard derrière lui et préfère se caler tout au fond de la salle. 

Le cinéma, «une autre manière d’être ensemble»

Mais, qu’on le veuille ou non, le choix de la place dans cette salle noire, où se côtoient des anonymes, relève donc souvent d’un positionnement personnel vis-à-vis de la société. Et de la société dans toute sa diversité car, comme l’a noté le CNC, 39,1 millions de Français de plus de 6 ans sont allés au cinéma en 2015: c’est plus de la moitié de la population nationale, et les chiffres continuent d’augmenter.

De plus, le cinéma est un outil d’apprentissage aussi bien culturel que sociétal. Emmanuel Ethis, nous rappelle la singularité de ce lieu et son importance dans la société:

«Avec la salle de cinéma, on tient sans doute l’un des plus beaux outils de la démocratisation culturelle car elle est toujours présente, comme pouvait l’être la salle de théâtre dans le passé, et parce qu’elle est disponible dès le plus jeune âge.

 

On s’éduque réellement à la pratique culturelle en allant dans une salle de cinéma. Une famille qui emmène son enfant au cinéma lui apprend à s’installer dans un fauteuil beaucoup trop grand pour lui et à domestiquer son corps pour participer à un spectacle collectif. Car pour accéder au spectacle il faut accepter ce collectif, obéir à certaines règles comme être silencieux...

 

Le cinéma, c’est une autre manière d’être ensemble.»

Voici donc, ci-dessous, une infographie qui vous permettra peut-être de mieux comprendre le genre de spectateur que vous êtes.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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