Monde

C’est probablement la fin de la politique telle que nous la connaissons

Temps de lecture : 7 min

Les divisions idéologiques traditionnelles entre droite et gauche sont en train de disparaître. Et cela pose de grandes questions sur l’avenir de la démocratie libérale.

http://foreignpolicy.com/2016/05/03/the-end-of-politics-as-we-know-it-left-right-sanders-trump-corbyn/
Les dirigeants traditionnels sont en déroute | dominique Bernardini via Flickr CC License by
http://foreignpolicy.com/2016/05/03/the-end-of-politics-as-we-know-it-left-right-sanders-trump-corbyn/ Les dirigeants traditionnels sont en déroute | dominique Bernardini via Flickr CC License by

Les élections présidentielles américaines de cette année 2016 sont assez extraordinaires. Qui aurait pu prévoir l’incroyable émergence de Donald Trump et les provocations intelligemment calculées de Bernie Sanders? Mais il n’y a pas qu’aux États-Unis que la démocratie libérale a pris un tournant inattendu. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’analyse sans concession de Pierre Briançon dans Politico Europe, sur le récent effondrement des partis de gauche européens traditionnels.

Il explique de façon très convaincante qu’ils ont touché le fond. L’état catastrophique de l’économie, le défi du terrorisme et la crise des réfugiés posent des problèmes auxquels les dirigeants traditionnels de l’Europe –et tout particulièrement ceux de gauche– n’ont aucune solution cohérente à proposer. La conséquence, conclut-il, est que «la gauche européenne semble souvent divisée en deux camps: un qui perd les élections, et un autre que les gagner ne semble pas intéresser».

C’est assez vrai. Et la droite européenne n’est pas dans une situation plus reluisante. Comme le signale le journaliste britannique Freddy Gray dans le Spectator, les conservateurs traditionnels sont tout autant en déroute. «Partout où l’on porte le regard, pays après pays, les nationalistes cinglés sont en train de gagner et les pragmatistes conservateurs sont terrorisés, écrit-il. La victoire [du 25 avril] de Norbert Hofer, le candidat du Parti de la liberté autrichien, qui aime se promener avec une arme à feu, n’est que la dernière de toute une série de victoires pour ce nouveau populisme de droite.» La nouvelle génération –qui comprend Marine le Pen, du Front National français, le Premier Ministre hongrois Viktor Orban et le leader de l’Independence Party britannique Nigel Farage– a porté un coup très dur aux conservateurs de l’establishment.

Gray note que Boris Johnson, maire conservateur de Londres, a commencé à se positionner comme un genre d’aspirant Trump. Johnson envisage de saper son rival (et patron, techniquement –puisqu’il est à la tête du même parti), le Premier Ministre David Cameron, qui se débat pour éviter une défaite potentiellement catastrophique le 23 juin 2016 lors du référendum sur la sortie de l’Union européenne de la Grande-Bretagne. Au cas où vous n’auriez pas suivi la polémique du Brexit, Johnson veut que le Royaume-Uni sorte de l’Europe et Cameron veut qu’il y reste. Cette division, qui semble prendre un tournant de plus en plus aigre, parcourt leur parti du haut en bas. Tout comme les républicains aux États-Unis, les conservateurs britanniques sont, pour citer Gray «en train de s’entredéchirer».

Flirt avec l’autoritarisme et le racisme

Nous continuons de classer nos politiciens à droite et à gauche, en ignorant généralement que cette distinction date de la Révolution française

À mesure que le conflit politique s’intensifie, on sent que les vieilles divisions idéologiques sont en train de disparaître. Nous continuons de classer nos politiciens à droite et à gauche, en ignorant généralement que cette distinction date de la Révolution française. Pourtant, Trump le «conservateur», qui passe le plus clair de son temps à flirter avec les démocrates, n’a absolument pas l’air de quelqu’un qui a l’intention de préserver le statu quo. C’est un insurgé agressif, qui livre une guerre ouverte à son propre parti tout en jetant aux chiens ses principes autrefois sacro-saints de libre-échange et d’ouverture des frontières (ce qui, peut-être, contribue à expliquer pourquoi l’Américain super-conservateur Charles Koch a récemment insinué qu’Hillary Clinton pourrait faire une meilleure présidente que the Donald. Après tout, elle a commencé en tant que républicaine pure et dure, et elle a tellement retourné sa veste depuis qu’il est difficile de dire ce qu’elle croit réellement).

Quant à Trump, il a été jusqu’à tenir des propos admiratifs à l’égard du dictateur russe Vladimir Poutine –une faiblesse qu’il partage avec ses homologues européens comme Farage, Le Pen et Orban. Pour les conservateurs du XXe siècle, défendre la liberté était un principe incontournable, une conviction indispensable. Aujourd’hui, c’est accessoire.

En effet, certains de ces conservateurs profondément non conservateurs flirtent ouvertement avec l’autoritarisme et le racisme d’une façon qui aurait ulcéré leurs ancêtres chrétiens-démocrates qui ont contribué à bâtir l’Union européenne après la Seconde Guerre mondiale. Évidemment, ces conservateurs pro-Européens des années 1950 et 1960 étaient motivés par le souvenir bien trop récent des possibles conséquences de ce genre de fréquentations.

Orban a fait part sans détour de sa préférence pour la «démocratie autoritaire» dans le genre supposément incarné par Poutine et le président turc Recep Tayyip Erdogan. Si Orban met ses opinions en application en faisant reculer les institutions démocratiques de la Hongrie, cela reviendra à une révolution de la droite, pas à une défense conservatrice du statu quo. En attendant, au milieu d’une crise des réfugiés qui a vu des dizaines de milliers de musulmans transiter par la Hongrie, Orban a regonflé son profil politique en se posant comme un ardent défenseur des «valeurs chrétiennes» de l’Europe –à un moment où les Européens n’ont jamais été aussi laïques.

Confusion idéologique générale

Pendant ce temps, Sanders se décrit comme un «socialiste démocrate», bien que ni lui, ni ses partisans ne comprennent vraiment clairement ce que signifie ce terme. Historiquement, les socialistes étaient les gens qui croyaient que l’État devait posséder les moyens de production, ou en tout cas, contrôler les «hautes sphères» de l’économie. Les vagues promesses de Sanders de rendre l’université gratuite ou de «casser les banques» sont loin d’être à la hauteur en comparaison. Il aime peut-être râler contre Goldman Sachs mais même lui n’a jamais proposé de la nationaliser.

Il est particulièrement ironique que Sanders se drape dans le socialisme au moment même où ses homologues européens, qu’il brandit si souvent comme des modèles, l’abandonnent. Comme le souligne Briançon dans son article sur le malaise de la gauche européenne, «les politiciens comme le ministre des Finances réformiste français Emmanuel Macron cachent à peine leur mépris pour un système de partis bureaucratiques où les notions traditionnelles de “droite” et de “gauche” ont perdu leur signification».

À LIRE AUSSI

L’imaginaire Macron

Lire

Pendant ce temps, le Parti travailliste britannique se retrouve trempé dans une polémique au sujet de remarques anti-Israël –dont certaines sont clairement empreintes d’antisémitisme– émises par de hauts fonctionnaires. Le leader travailliste Jeremy Corbyn a été obligé d’approuver une enquête indépendante sur des allégations selon lesquelles son parti tolérerait l’intolérance. Sûrement, rien ne peut mieux montrer à quel point le parti s’est éloigné de ses valeurs originelles d’internationalisme.

Le scandale du Parti travailliste n’indique que trop clairement la confusion générale dans laquelle nous nous retrouvons actuellement. Les deux pôles idéologiques de droite et de gauche reflétaient autrefois une vraie réalité sociale, la division fondamentale entre la classe laborieuse industrielle et agricole et ceux qui leur donnaient des ordres. Les sociétés occidentales ne sont plus organisées aussi simplement. Le nombre de gens qui travaillent sur des chaînes de montage et dans des fermes a beaucoup baissé et continuera de le faire. Le mouvement des syndicats, qui étaient autrefois la colonne vertébrale des partis de gauche, a décliné. Beaucoup de membres du sous-prolétariat moderne offrent des services au lieu de fabriquer des objets. La production est en train de devenir l’apanage d’une élite réduite et extrêmement qualifiée.

Un programmateur de Google est-il mieux représenté par la gauche ou la droite? Peut-on considérer qu’une personne qui travaille pour le prêt entre particuliers appartient à la classe capitaliste dirigeante?

Un programmateur de Google est-il mieux représenté par la gauche ou la droite? Et un agriculteur qui dépend des subventions fédérales? Un travailleur surqualifié qui assemble des équipements médicaux sophistiqués? Peut-on considérer qu’une personne qui travaille pour le prêt entre particuliers appartient à la classe capitaliste dirigeante?

Flou intellectuel des nouveaux populistes

Les distinctions de classe existent encore de toute évidence, mais elles sont bien plus compliquées qu’autrefois. Les grands défis politiques actuels –le mariage entre personnes de même sexe, Black Lives Matter, l’intégration des immigrés musulmans– concernent souvent autant la culture que l’économie. Au cours des quelques dernières décennies, à la fois les démocrates américains et les travaillistes britanniques se sont définis comme les défenseurs des minorités produites par des sociétés de plus en plus multiculturelles –avant de se rendre compte que leur ancien électorat de base, la classe ouvrière blanche, s’était détourné et avait offert sa loyauté aux Trump et aux Farage. Mais le flou intellectuel de ces nouveaux populistes, dont la popularité doit davantage au tribalisme et aux réactions viscérales qu’à des programmes cohérents, pousse à se demander s’ils vont vraiment réussir à proposer de meilleures solutions.

Ce que nous sommes en train de voir dans tout l’Occident, c’est un système politique dramatiquement à la traîne derrière ces réalités sociales complexes. «Les États-Unis sont-ils prêts pour la politique post-classe moyenne?» s’interrogeait récemment la une du New York Times Magazine. Je ne suis pas sûr de la réponse. Mais il est certain que le problème attire l’attention. Un intellectuel de think-tank conservateur propose de rebaptiser le capitalisme (bonne chance!). Un universitaire appelle à la création d’un parti social-démocrate américain –suggestion qui, étant donné la stagnation des sociaux-démocrates européens, ressemble beaucoup à une réponse du XIXe siècle à des problèmes du XXIe. Un autre intellectuel public suggère quant à lui de fonder un «parti de l’innovation» totalement nouveau, en pariant que la Silicon Valley trouvera toutes les solutions. L’état lamentable de la culture civique sur Facebook et Twitter suggère de ne pas placer nos espoirs trop haut.

Ces aspirants visionnaires pourraient très bien être sur la bonne voie, bien sûr. Il est possible que nous soyons en train de vivre un genre de réalignement politique fondamental, un profond déplacement de l’équilibre des forces sociétales, et que nous ne voyions pas encore où tout cela nous mène. Mais il y a une autre possibilité, plus radicale: celle que la démocratie libérale occidentale soit témoin de rien moins que de la fin de la politique telle que nous la connaissons –et que les effets en soient potentiellement tumultueux. À en juger par les convulsions qui secouent en ce moment le système politique occidental, je ne suis pas sûr que nous puissions exclure cette possibilité.

Christian Caryl Journaliste à Foreign Policy

Newsletters

L'avenir des villes est sous nos pieds

L'avenir des villes est sous nos pieds

La crise climatique va rendre des villes entières inhabitables, il est temps de descendre sous terre.

Comment les Allemands de l'Est dépensèrent l'«argent de bienvenue» octroyé par l'Ouest

Comment les Allemands de l'Est dépensèrent l'«argent de bienvenue» octroyé par l'Ouest

Dans les jours qui ont suivi la chute du mur de Berlin, des millions de personnes se sont ruées dans les magasins ouest-allemands.

L'inquiétant retour de l'extrême droite en ex-Allemagne de l'Est

L'inquiétant retour de l'extrême droite en ex-Allemagne de l'Est

L'ex-RDA est confrontée à une double menace: la montée dans les urnes de l'extrême droite, couplée aux risques d'attentats fomentés par des groupes militants néonazis.

Newsletters