Culture

Voilà enfin exaucé un voeu que Wagner avait émis il y a près de deux siècles

Temps de lecture : 4 min

Il espérait voir donnée en France une représentation de son opéra, «La Défense d’aimer», écrit en 1834. C'est en 2016 que cela se réalise enfin.

© Klara Beck
© Klara Beck

Quoi? La première fois? Un Wagner inédit? Oui, lecteur incrédule: cet opéra n’avait jamais été mis en scène sur une scène française. D’où son caractère inédit, inouï même, au sens littéral du terme. Mais pas inconnu (lecteur wagnérien, saute les prochains paragraphes, car tu sais déjà tout).

Reprenons les faits, qui tiennent en peu de dates. Nous sommes en 1836. Wagner a déjà écrit un opéra, Les Fées, lequel ne sera joué qu’après sa mort. Directeur musical à Magdebourg, il s’empresse de faire représenter le suivant, qu’il vient d’écrire –à 23 ans, on ne doute de rien. Mal répété, mal distribué, trop long, le Singspiel (œuvre alternant musique et intermèdes parlés) essuie un magnifique échec, à la première. «J’avais bien senti que mon opéra n’avait fait aucune impression», se souviendra le compositeur.

La seconde représentation n’aura jamais lieu: en coulisses, apprenant qu’il est cocu, le mari de la prima donna administre «force horions» au ténor, «un fort joli garçon». La querelle s’envenime et se généralise. Voici la représentation annulée –pour les seules trois personnes qui attendaient dans la salle. C’en est fini. Quelques années après, le compositeur traduira le livret en français dans l’espoir d’une représentation à Paris. Nouvel échec. Un jour, il donnera la partition à Louis II de Bavière, souverain admirateur et protecteur, la qualifiant de péché de jeunesse (Jugensünde). A Bayreuth, les trois opéras de jeunesse sont proscrits. Officiellement, Wagner commence avec Le Hollandais volant.

Ainsi, tandis que les œuvres majeures enflamment les salles du monde entier, La Défense d’aimer disparaît. En 1972, une représentation a lieu à Bayreuth, certes pas dans l’enceinte sacrée du Festpielhaus, mais dans le cadre de rencontres de jeunes musiciens (Internationalen Jugend-Festspieltreffens). La véritable résurrection date de 1983, à Munich, en 1983 avec Wolfgang Sawallisch dans la fosse et Jean-Pierre Ponnelle à la mise en scène. A l’approche du bicentenaire de 2013, quelques théâtres s’en emparent, y compris Bayreuth mais toujours hors festival, dans une… salle de sports, la Oberfrankenhalle.

En France, c’est à Strasbourg que l’évènement a lieu. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la France, berceau du wagnérisme, aura attendu 180 ans pour découvrir un opéra de son cher Richard.

Avec Siegfried, défense d’écouter

Cette mise au ban ne s’explique pas uniquement par l’échec initial de la création. Lecteur wagnérien, qui sait ce que je vais écrire, passe au paragraphe suivant. Les autres, vous pouvez rester.

Le vrai wagnérien (pléonasme, clique ici si tu veux comprendre) tient en piètre estime les opéras de jeunesse de son idole, conformément aux préceptes édictés par le Maître, qui les déclara opera non grata de son vivant. Son style il est vrai y est encore très hésitant. Il s’inspire en fait des compositeurs alors en vogue: Weber, Rossini, Auber (qui n’est pas uniquement une station de RER), Donizetti…

C'est en fait Siegfried Wagner, son fils, qui a décidé que les opéras de jeunesse ne devaient pas être considérés comme de vrais opéras wagnériens

Louis Oster, président du Cercle Wagner en Alsace

Conformément à la volonté du Wagner? Oui, mais pas forcément celui qu’on imagine. Louis Oster, président du Cercle Wagner en Alsace, explique à Slate.fr que cela relève d’une «légende, bâtie après la mort de Wagner. C’est en fait Siegfried Wagner, son fils, qui a décidé que les opéras de jeunesse ne devaient pas être considérés comme de vrais opéras wagnériens.» Ajoutez à cela des critiques hâtives et condescendantes, pour ne pas dire moutonnières (tiens, prends ça, les journalistes), et voici Das Liebesverbot, pouah, expédiée en quelques lignes dans les biographies du maître de Bayreuth.

©Alain Kaiser

Wagner joue des castagnettes

Ce paragraphe peut aussi être lu par des lecteurs wagnériens.

Alors que le mouvement baroque nous a habitués à des résurrections multiples, entre œuvres de jeunesse et compositeurs oubliés, le manque de curiosité pour ces opéras négligés ne laisse pas de surprendre. Autant dire que cette création est un petit graal dans le monde lyrique.

Et plutôt une bonne surprise. Du haut de ses jeunes années, Wagner a décidé de se frotter à Shakespeare, en adaptant Measure for measure, pour écrire «un livret qui qui serait une glorification hardie de la liberté des sens.» A la fois pour éviter des ennuis avec le pouvoir et parce que l’Italie lui apparaît plus sensuelle, il transpose l’intrigue de Vienne à Palerme. Un tyranneau rigoriste et pudibond y interdit l’alcool et l’amour. Il est renversé. Et Wagner plaide, modérément, pour des mœurs libres. Des thèmes, l’opposition entre l’individu et le pouvoir, la confrontation du renoncement et du désir, qui seront toujours au cœur de ses opéras.

Evidemment, et bien qu’on y entende les prémisses du Hollandais ou de Tannhäuser, la musique diffère des œuvres de la maturité, souligne le chef d’orchestre Constantin Trinks:

«Le ton est donné dès les premières mesures de l’ouverture où retentissent, avant même que ne débute le mouvement tourbillonnant des cordes et des bois, les sons aigrelets et cristallins des castagnettes, du tambourin et du triangle. C’est l’air du sud, de la Sicile, qui souffle sur la scène du théâtre.»

Des castagnettes? Lecteur wagnérien, je sens que je suis en train de te perdre…

©Klara Beck

Pourquoi il faut aller à Strasbourg

La mise en scène strasbourgeoise a d’abord le mérite de montrer ce qui n’a jamais été vu, et de démontrer que cette œuvre est de bonne facture. Le livret en est intelligemment écrit, la musique se laisse entendre avec plaisir et supporte bien la comparaison avec d’autres œuvres italiennes de la même période qui ont, elles, l’honneur récurrent de la scène. C’est une fantaisie romanesque, avec des péripéties plaisantes, parfois, un peu d’humour, et un message politique. De fait, le totalitarisme religieux dont il est question renvoie à des sujets d’actualité (et l’on y voit des fichus qui évoquent évidemment le voile).

Enfin, la Défense d’aimer est «très difficile à distribuer et très exigeante vocalement, explique Marc Clémeur, directeur de l’Opéra du Rhin à Slate.fr. C’est aussi ce qui explique sa rareté.» A ce jour, «la production n’est pas reprise dans d’autres théâtres.» Rien ne garantit donc que le mélomane wagnérien ou simplement curieux puisse la revoir de sitôt.

La Défense d’aimer, Wagner

Constantin Trinks, Mariame Clément

A l'Opéra du Rhin:
- à Strasbourg: les 8, 13, 17, 19, 22 mai.

- à Mulhouse: 3 et 5 juin.

Places de 15 à 90€ | Durée du spectacle: 2 h 50 environ.

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Jean-Marc Proust Journaliste

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