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Europe: le «beau risque» de Yanis Varoufakis

Yanis Varoufakis à Nuit Debout, le 16 avril 2016. ALAIN JOCARD / AFP.

Yanis Varoufakis à Nuit Debout, le 16 avril 2016. ALAIN JOCARD / AFP.

Evincé du pouvoir il y a près d'un an, l’ancien ministre de l’Economie d’Alexis Tsipras ne rêve pas de gauchir l'Union européenne, mais de la démocratiser d’ici 2025.

Le 5 mai dernier, à Vienne, Yanis Varoufakis réunissait son mouvement pour la démocratisation de l’Union européenne, DiEM25. Très symboliquement, ce rassemblement était dédié, alors que le Hofburg risque d’être prochainement occupé par un membre du parti d'extrême droite FPÖ et que le droit d’asile est en spectaculaire recul sur le continent, aux devoirs de l’Europe envers les réfugiés et à pointer ce que certains ressentent durement: une Europe douce avec Orban et dure avec Tsipras.

DiEM25 est le fruit de l’expérience concrète menée depuis seize mois en Grèce par le gouvernement Tsipras, dont les marges de manœuvre ne cessent de se réduire. Avec ce mouvement, Yanis Varoufakis, politiquement battu et évincé du gouvernement l'été dernier à l’issue d’un référendum pourtant victorieux (61% de «non» à l'accord proposé par les créanciers), décide de courir un «beau risque» européen, puisqu’il s’agit de celui de la démocratisation du régime politique de l’Union.

Dans l’histoire québécoise, le «beau risque» correspond à la stratégie adoptée par les souverainistes québécois après leur défaite au référendum de 1980. Sèchement battue, l’option souverainiste doit trouver un substitut. Une décision du gouvernement fédéral donne alors à René Levesque, Premier ministre de la province du Québec et chef du Parti québécois, une stratégie de rechange et une possible porte de sortie. Au début des années 1980, le Premier ministre canadien Pierre Elliott Trudeau, aussi réputé sur le plan international pour son audace diplomatique et son progressisme que pour sa dureté à l’égard du mouvement souverainiste québécois, accélère le «rapatriement de la Constitution», c’est-à-dire (pour faire simple) qu’il s’émancipe totalement du Parlement britannique. Cet acte politique majeur est, pense Lévesque, l’occasion pour le Québec de gagner des marges de manœuvre, non dans l’indépendance mais dans le cadre d’un fédéralisme rénové. Pourtant, en novembre 1981, ce qu'on surnomme «la Nuit des longs couteaux» aboutira à un accord ignorant le Québec qui, au contraire des autres provinces canadiennes, refusera de le signer. Le sentiment de trahison éprouvé dans la province bien au-delà des rangs souverainistes conduira, plus d’une décennie plus tard, à un nouveau référendum sur la souveraineté, qui échouera de «pas de beaucoup», selon les mots du Premier ministre pro-souveraineté Jacques Parizeau, avec 50,6% de «non».

De Nuit Debout à Macron

C'est une variante de ce «beau risque» qu'entend aujourd'hui courir Varoufakis avec DiEM25, lancé en février dernier à la Volksbuhne de Berlin, et qui agglomère, sans leur être réductible, nombre de personnalités de la vie politique, économique et sociale de différents pays appartenant à la gauche radicale ou à l’écologie politique: l'économiste James K. Galbraith, l'ancien dirigeant du parti communiste autrichien KPÖ Walter Baier, le cinéaste Ken Loach, l'écologiste français Julien Bayou mais aussi le musicien Brian Eno et bien d’autres…

Varoufakis a récemment publié aux éditions Les Liens qui libèrent un ouvrage, Et les pauvres subissent ce qu’ils doivent?, dans lequel il dénonce le chaos créé par les politiques économiques menées au sein de l’Union européenne. Le 16 avril au soir, il a rendu visite au mouvement Nuit Debout place de la République, pas tant pour délivrer à l’assemblée, plus que diverse, une vision délivrée ex cathedra, mais plutôt pour inviter les participant à se saisir de la question de l’intégration européenne.

Il est aussi allé à la rencontre d’Emmanuel Macron, le très indiscipliné ministre de l’Economie. Pour manifester son amitié? On n’y croit guère. Varoufakis pense probablement qu’Emmanuel Macron, en cherchant à rouvrir le jeu institutionnel européen, peut demain rendre service à sa cause. Macron s’est en effet rendu au Collège de Bruges le 18 avril et y a tenu un discours pour le moins différent de celui du président de la République, en plaidant pour la réouverture du jeu institutionnel européen et la construction d’une «Europe puissance» (ce qui n’est jamais que l’énième réédition d’un songe français assez impuissant) dans un discours mêlant allègrement la monnaie unique, Erasmus et Schengen comme ayant contribué à «l’affectio societatis européen», le tout saupoudré des figures imposées que sont les références à Jean Monnet. Comme Varoufakis, Macron craint le «délitement» par manque de projet…

Refondation totale, mais par étapes

Yanis Varoufakis pense que le régime politique de l’Union européenne est réformable et démocratisable… à condition de le refonder totalement mais par étapes. Il fait cohabiter deux logiques: l’une est celle de la réforme ou de la réorientation de l’UE, l’autre, à l’horizon d’une décennie, de sa refondation. Depuis le référendum de juillet et la ligne choisie par Alexis Tsipras –composer avec les «partenaires», miser sur le temps long – Varoufakis, loin de se rapprocher du petit parti Unité populaire, tenant d’une ligne «dure» consistant à promouvoir la sortie de l’euro, cherche en Europe des alliés et des soutiens pour une réorientation démocratique de l’UE. À Tsipras, la conquête du temps long à la tête du gouvernement grec. A lui la quête d’alliés dans les autres pays pour démocratiser l’UE.

Souvent, les critiques de la construction européenne prennent appui sur une comparaison avec la construction de l’Etat-nation. Il serait possible de démocratiser l’Union européenne de la même façon qu’il a été possible de démocratiser les Etats-Nations. On déplore la faiblesse du Parlement, on cherche à ce que la Commission soit plus directement dépendante de la composition de celui-ci, comme si elle était un «gouvernement» de l’Union. L’idée centrale de cette vision de l’Europe est liée au «déficit démocratique», terme qui a connu un succès croissant après… la première élection du Parlement européen au suffrage universel en 1979.

Lors de la Conférence de Messine de 1955, les gouvernements européens avaient estimé «le moment venu de franchir une nouvelle étape dans la voie de la construction européenne. Ils sont d’avis que celle-ci doit être réalisée d’abord dans le domaine économique. Ils estiment qu’il faut poursuivre l’établissement d’une Europe unie par le développement d’institutions communes, la fusion progressive des économies nationales, la création d’un marché commun et l’harmonisation progressive de leurs politiques sociales». Il s’agit d’un moment clé de l’intégration qui a scellé des caractéristiques fondamentales du processus.

Une forme d’autonomisation de ces élites se développe au fil des décennies et les délivre des contraintes liées à leurs champs politiques nationaux respectifs. Deux souverainetés se développent: l’une est élitaire et consensuelle au niveau européen, l’autre est populaire et conflictuelle dans les différents pays. A partir de 2008, la crise financière tend à renforcer les traits antérieurs de l’Union européenne. Les formes de coercition prennent définitivement le pas sur le consentement. La légitimation des politiques publiques menées est fragilisées tandis que les gouvernements nationaux peinent à faire accepter des solutions marquées par le sceau du consensus au niveau européen mais embrasant, au sud de l’Europe, de nouveaux antagonismes et conflits politiques et sociaux.

Après l’expérience qui a été la sienne au sein du gouvernement Tsipras, Yanis Varoufakis refuse à la fois de cautionner le statu quo européen et de voir l’Europe se disloquer. Il a pour lui l’expérience de six mois de négociations intenses révélant le fonctionnement de l’Union européenne et les marges de manœuvres en son sein. DiEM25 fixe quelques objectifs à l’horizon d’une décennie: la première étape est la «transparence» totale de la prise de décision au sein de l’UE, ce qui consiste à amorcer la refondation à venir par une réforme de type «open data» mettant au jour les méandres du processus de prise de décision dans l’Union européenne. La seconde, dans les douze mois suivants, est l’européanisation de politiques économiques et sociales rompant avec l’austérité. Dans les deux ans suivants, une Assemblée constituante, dont les effets entreraient en vigueur en 2025. Le «Nous les peuples européens» remplacerait alors le «Nous les gouvernements» et le «Nous les technocrates» de l’actuelle.

Le sujet de l'euro reste posé

Il n’en demeure pas moins que le sujet de l’euro reste posé. Yanis Varoufakis n’a pas été partisan du «Grexit». Il entrevoyait que le «jour d’après» pourrait poser son lot de problèmes supplémentaires sinon de sources de déstabilisations économiques et politiques pour son pays, déjà bien malmené sur de nombreux fronts. Il a d’ailleurs délivré des propositions pour réformer la zone euro.

Il a pour lui quelques évidences: des pays comme le Royaume-Uni ou la Suède n’ont pas adopté la monnaie unique mais n’ont pas, non plus, développé des politiques progressistes, au contraire. La fétichisation de la sortie de l’euro ne peut répondre à la fétichisation de l’euro. Cependant, il faut être au clair sur ce qu’est la «zone euro» et la complexité qu’elle induit dans la définition d’éventuelles politiques alternatives. L'économiste Cédric Durand, coordinateur notamment d’un ouvrage collectif intitulé En finir avec l’Europe, explique depuis longtemps que la zone euro n’est pas un champ de bataille, c’est-à-dire que ne s’y livre aucune bataille déterminant des objectifs politiques qui pourraient lui être assignés. Au contraire, c’est une dépolitisation des enjeux financiers et monétaires qui détermine la raison d’être de la monnaie unique.

Sa démonstration mérite attention. Orienter, en l’état, l’Union européenne «plus à gauche» ou construire un «euro progressiste» doit tenir compte de la faible dissociabilité qu’il y a, actuellement, entre le contenant et le contenu de l’Union européenne. Le projet d’une «autre Europe» confiné dans le cadre institutionnel de l’UE demeure donc au stade de «songe éveillé». Il n’est pas certain, en l'espèce, que le syndrome de Stockholm frappe la place Syntagma. En fixant un agenda relativement rassembleur, Varoufakis espère sans doute permettre de mettre dans le débat une contestation concomitante du contenant et du contenu, sans pâtir –on le comprend– d’un éventuel isolement national (comme celui subi par Tsipras) ni des accusations d’anti-européisme.

En outre, la démocratisation de l’Union européenne ne peut faire l’impasse sur une vérité de plus en plus prégnante: au contraire des «europhobes», il ne s’agit pas de penser que l’Union européenne est la cause de tous les maux de nos sociétés mais qu’à maints égards l’Union européenne est bien, depuis 1955, le produit des élites du pouvoir de chaque Etat la composant et donc de maux frappant à des degrés divers nos différentes sociétés. Le cœur du «déficit démocratique» se situe-t-il véritablement à Bruxelles ou Bruxelles est-il le produit des déficits démocratiques nationaux? Le diagnostic mérite nuances évidemment, nuances liées à l’autonomie gagnée par le processus de prise de décision à Bruxelles, à l’autonomisation croissante de ceux qui ont accès au pouvoir institutionnel et à l’importance du pouvoir symbolique qui s’exerce sur ceux qui «font l’Europe» au quotidien. Déjà, en 2005, le «traité constitutionnel» portait ces deux vérités: traité au sens juridique mais également «constitution» au sens où il s’agissait bien d’une constitution élitaire, d’un régime politique nouveau consacrant la mutation du rapport entre gouvernants et gouvernés.

Pour la gauche radicale, une leçon s’impose depuis la fin du premier semestre 2015: son programme «anti-austéritaire» se heurte au jeu complexe de l’Union européenne. Non, il n’y a pas de «réorientation à gauche» de l’Union européenne possible. Changer le cadre, c’est-à-dire «démocratiser» l’Union européenne n’est-il pas dès lors un risque à courir pour ceux qui cherchent à mettre en place des politiques alternatives? Ce serait sans doute effectivement un «beau risque»… à condition que cela ne se conclue pas comme celui couru par Levesque, il y a trente-cinq ans au Canada.

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