Parents & enfants

L'école privée «bon élève» de la mixité sociale. De qui se moque-t-on?

Louise Tourret, mis à jour le 10.05.2016 à 20 h 28

En occultant le phénomène d'apartheid scolaire, une étude publiée dans La Croix permet à certains de s'acheter une bonne conscience sous couvert de meilleure mixité.

Extrait de la une du journal La Croix de ce mardi 10 mai 2016

Extrait de la une du journal La Croix de ce mardi 10 mai 2016

Aujourd’hui, ce sont les collèges privés qui seraient le plus mixte socialement nous apprend une enquête, dont les conclusions sont publiées par le quotidien La Croix. Des collèges plus mélangés car… non soumis à la sectorisation affiche le titre en une. 


Les bras m’en tombent.

Oui, c’est vrai. Bien sûr que c’est vrai. Pourquoi? Parce que les familles évitent les écoles publiques, parce qu’elles ont peur du mélange social, parce que les établissements concentrent trop de difficultés, parce que la  composition sociale du quartier mais aussi, MAIS AUSSI, le contournement de la carte scolaire font de certains collèges de véritable ghettos scolaire. Si l’école privée devient plus mixte socialement, c’est bien parce que dans certains quartiers, des familles même de milieux assez populaires évitent d'aller dans le public. De plus en plus.

Stratégie d'évitement

Des questions et des témoignages sur le choix de l'école privée, j'en entends chaque semaine. C'est peut-être le sujet dont on me parle le plus. Un père de famille me confiait spontanément son malaise samedi dernier. Car le choix de l'école privée lui est recommandé dans la banlieue aisée où il vit: «À ta place, je mettrais ta fille dès le collège dans cet établissement [catholique, privé, ndlr], lui conseille-t-on. Comme ça, elle sera privilégiée pour le lycée.»

Un père d'élève qui constate que dans ces collèges, le tri social est aussi un facteur attractif: «Tu te retrouves aussi avec des gosses qui ont des parents CSP+, voire CSP+++... et donc tu entretiens le réseau.» 

Une autre richesse

J’ai travaillé dans un établissement classé REP +. Il n’y avait presque aucune mixité sociale et on pouvait compter le nombre d’enfants de diplômés sur les doigts. Nous savions bien que la mixité sociale on pouvait la trouver à quelques rues, dans le «privé». Il y avait peu d’élèves «blancs», selon une expression qui circulent souvent dans les collèges. Je suggère donc à La Croix de consacrer aussi un papier à l’apartheid scolaire qui du fait des comportements des familles et de l’accès à l’école privés semblerait devenir une réalité dans des villes et des banlieues de France.

Les bons élèves de «mon» collège n’en étaient pas moins excellents. Mieux ils avaient souvent droit à une attention particulière de leurs camarades (et oui, du respect) et des enseignants qui leur donnait des devoirs spécifiques, des conseils de lecture. Je suis certaine que les compétences qu’ils ont acquises en aidant les autres (on pourrait parler d’altruisme) et l’ouverture à la diversité que leur offrait ce collège leur servira toute leur vie.

Il ne s’agit en aucun cas d’intégrer nos collèges à la carte scolaire, une ligne jaune à ne pas franchir

Le secrétaire général de l'enseignement catholique

Imane, 24 ans, vient de Villeneuve-d’Ascq. Fille de médecin et d’enseignant, elle a fait toute sa scolarité dans un collège public:

«Je suis assez étonnée de toutes les critiques qu’on entend sur la mixité. Cela ne m’a jamais gêné dans la scolarité. Il y avait toutes les religions et tous les milieux… C’est une richesse, chacun apportait sa culture.»

La mixité, un vrai combat

Il faut aussi souligner que des familles se mobilisent aujourd’hui pour maintenir la mixité sociale dans le public justement. C'est le cas du collectif Apprendre ensemble, très actif dans le XVIIIe arrondissement de Paris par exemple.

J’ai beaucoup de respect pour mes collègues de La Croix et beaucoup d’établissements privés ne déméritent pas mais pourquoi avoir titré l’article en page 2 «le match privé/public»? De quoi parle-t-on exactement? Pour faire un match, il faut jouer selon les mêmes règles: l’école privée, bien que largement financée par les deniers publics et appliquant les mêmes programmes scolaires, est payante, premier filtre. Et elle n’a pas d’obligation d’accueillir tous les élèves, deuxième filtre. 

Surtout, elle n’est pas soumise à la sectorisation, la fameuse carte scolaire. Et même si l’enseignement catholique est associé à la réflexion sur son évolution, son secrétaire général rappelle bien les fondamentaux de la concurrence peu loyale des deux secteurs dans La Croix:

«Il ne s’agit en aucun cas d’intégrer nos collèges à la carte scolaire, une ligne jaune à ne pas franchir. Il est hors de question de nous soumettre, comme les collèges publics, à une logiqued’affectation administrative.»

Aujourd’hui, en arborant la mixité sociale comme une vertu, un plus même de l’école privé, le journal La Croix offre à ces établissements, dont la majorité sont catholiques comme ce titre de presse, ainsi qu’à leur public, la bonne conscience d’avoir évité l’école publique.

Certains jugeant les écoles privées sous contrat trop mixtes socialement et/ou religieusement les quittent

Bruno Poucet

La victoire de l'entre-soi

Que dire de tous les gens qui mettent leurs enfants dans des écoles confessionnelles alors que la religion leur est totalement indifférente? Que dire de tous les collèges publics vidés de leur classe moyenne et du cercle vicieux de la ghettoïsation? Attention, la logique de l’entre soi et du tri des élèves est aussi utilisé dans le public, par exemple les «grands» lycées du Quartier latin ne sont pas soumis aux mêmes règles d’affectations que les autres établissement.

Reste que les logiques de distinction et d’entre soi pourraient bien rattraper l’école privée et ses ambition d’ouverture sociale. On peut rendre grâce à La Croix de le souligner avec cette citation de Bruno Poucet, professeur d’histoire de l’éducation à l’université de Picardie-Jules Verne: 

«Cette volonté d’ouverture largement partagée –il en va parfois de la survie économique des établissements– s’accompagne, quoique de manière marginale, de réactions de parents qui, jugeant les écoles privées sous contrat trop mixtes socialement et/ou religieusement, les quittent pour créer des écoles hors contrat.»

Écoles hors contrat qui se multiplient aujourd’hui en France.

Louise Tourret
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Journaliste
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