Culture

L'épisode final de «The Good Wife» est scandaleux

Marc Pédeau, mis à jour le 10.05.2016 à 17 h 56

Il proclame la résilience de sainte Alicia.

Alicia Florrick, aux cotés de son mari Peter Florrick dans le derneir épisode de la série The Good Wife. Capture d'écran CBS

Alicia Florrick, aux cotés de son mari Peter Florrick dans le derneir épisode de la série The Good Wife. Capture d'écran CBS

ATTENTION SPOILERS

Si vous deviez présenter la série The Good Wife en deux phrases, que diriez-vous? Que c’est l’histoire d’une épouse trompée et humiliée qui se bat pour reprendre sa vie en main? Que c’est l’histoire de l’émancipation d’une femme? Que le personnage interpété par Julianna Margulies est le symbole de toutes ces femmes qui se battent pour être réconnues à l’égal des hommes? 

Vous avez dû être déçu. Pas de happy ending pour Alicia.

Sept ans après l’humiliation publique subie au premier épisode de la saison 1, la voici de nouveau sur l’estrade, silencieuse, à coté du même homme. Diffusé dimanche 8 mai sur CBS, l’épisode final de The Good Wife boucle la boucle, très serrée, du collier de perles de la femme parfaitement docile.

Depuis le début de la série, en septembre 2009, Alicia Florrick essaie de se défaire de l’emprise de son mari et de son rôle de femme dévouée. Pendant sept ans, le spectateur n’attend qu’une chose, que cette brillante avocate, diplômée (major) de la prestigieuse Université de Georgetown, remise son tablier et se remette au boulot, qu’elle ne soit plus seulement «femme de» mais brille enfin sous les feux des projecteurs des cours de justice et donne une bonne leçon à tous ces machos, wasp, quadras, de bonne famille. Comme son mari. 


Et de fait, les saisons passent et Alicia s’éloigne petit à petit de son mari jusqu’à le mettre dehors, elle vit une romance aussi belle que tragique avec Will Gardner, lève le coude au zinc avec des amis et globalement elle se décoince. Mais dans sa vie profesionnelle, qu’elle recontruit grâce à son intelligence et son tempérament, elle se sert toujours de son nom d’épouse, qui est mis à profit par son entreprise, qui lui ouvre des portes, qui lui facilite le chemin. Elle fait avec ce qu’elle a, en l’occurrence un nom, pour se frayer un passage.

C’est tout l’intérêt de ce soap: suivre le destin de cette femme extraordinaire cantonnée à un rôle de desperate housewife dans une vie schizophrène, entre l’aliénation publique et la libération privée.

Peter ou Jason, mais forcément un mec

Lorsque, dans l’ultime saison, Alicia entame avec force et régularité une relation sexualo-amoureuse avec Jason (interpétré par Jeffrey Dean Morgan), l’enquêteur ténébreux de son cabinet, un soulagement survient: ça y est, elle a réussi à oublier Will, mort brutalement dans la saison 5. Elle va enfin se lâcher et vivre sa vie.

Eh bah non.

Dans l’épisode final (sobrement intitulé The End), le fameux Will (interprété par Josh Charles) revient. Si ce n’est pas en soi une surprise, le propos de ce Will imaginaire si, tant il est risible. Plutôt que d’être la voix intérieure d’Alicia, l’encourgeant à vivre sa vie pour elle-même, il participe activement au choix binaire «Peter ou Jason?» avec une réplique improbable:

«Sérieusement, as-tu envie de vivre ici seule? Regarde cet endroit, il te rendrait dingue.»

Voilà, Alicia ne peut pas vivre seule, comme une grande. En plus, vous comprenez, elle a un grand appartement. 

Josh Charles est revenu pour le dernier épisode, sous le traits d’un Will fantasmé par Alicia | Capture d’écran CBS

Le choix d’Alicia est extrêmement difficile. Elle doit se poser la question: qui veut-elle voir le soir chez elle, en entrant dans sa cuisine, un verre de vin rouge à la main? Peter, son mari qui l’a tant de fois trahie et humilée? Ou Jason, son amant du moment, cœur tendre mais bourru... et qui a peur de l’engagement... et qui l’a quand même gentiment trompée?

Et si personne ne l’attendait? Et si Alicia avait envie de prendre du temps pour elle? Et si elle pouvait être heureuse seule? Une idée dingue visiblement, puisque jamais envisagée sérieusement dans le scénario. Elle choisit Jason. 

«Wait for me, okay? Just wait.» | Capture d’écran CBS

Déjà, dans les saisons précédentes, c’est grâce à Will qu’Alicia parvenait à se détacher un peu de l’emprise de Peter: quitter un homme pour un autre, un grand classique. Mais il aura fallu attendre le tout dernier épisode pour comprendre que The Good Wife évolue dans un monde où le couple est le seul modèle familial permettant l’épanouissement de l’individu et où il vaut mieux être mal accompagné que seul. (Oui Jason est beau. Mais non ce n’est pas suffisant.)

Alicia, potiche de second plan

Dans ce dernier épisode comme tout au long de la série, Peter Florrick, interprété par Christopher Noth, est resté le même: un vieux politicien magouilleur accroché au pouvoir. Quand Eli Gold (Alan Cumming), après des années à réclamer à sainte Alicia de sourire et de cuisiner face caméra, a de l’ambition politique pour elle, Peter voit rouge. Surtout, qu’elle ne sorte pas de l’ombre, alors même que sa propre carrière est finie (c’est déjà un miracle qu’il soit allé jusqu’au poste de gouverneur avec toutes les casseroles qu’il se trainî)? Non, il ne veut rien lâcher. Rien.

«Cette série parle d’une femme qui devient de plus en plus confiante et de plus en plus ingénieuse et qui se réjouit de son talent et de son pouvoir», a raconté le cocréateur Robert King, après la diffusion de l’ultime épisode sur CBS.

Simple question: où est la femme confiante dans ce dernier épisode? où?

Et quand on reprend l’arche de la série: où en est-elle? Elle a échoué en politique, elle est partie humiliée. Elle a réussi à atteindre le sommet de son cabinet: parce que c’est une femme et que la patronne veut en faire un cabinet de femmes. Et, à la fin, elle trahit cette patronne et se fait gifler. 

Mais, en défendant son mari presque jusqu’au bout –cette main lâchée dans les dernières secondes–, Alicia échoue dans son émancipation. Elle ne parvient pas à enlever Peter du centre de sa vie. Il est sa cause noble. Dans cet épisode final, Jason explicite enfin ce que possiblement beaucoup pensent déjà: 

«Ton mari a besoin de toi. Je pense que parfois tu as besoin de sentir que l’on a besoin de toi, ça t’empêche de vaciller.»

Le principal problème d’Alicia, c’est sainte Alicia

 

Le principal problème d’Alicia, c’est sainte Alicia. Cette image qu’elle se fait de la femme parfaite, ce besoin qu’elle ressent de protéger, de materner.

The Good Wife parle d’un dévouement à sens unique, d’une relation où l’un n’est pas l’égal de l’autre. Plus globalement, la série met en valeur un modèle patriarcal de relations sociales. Le mâle est fort et fonce. Sa femme, elle, le suit avec sourire, se remettant une mèche de cheveux en place, d’un doux geste de la main. Et, chez les Florrick, les enfants ont été élevés dans ce schéma-là, rien de plus surprenant donc que le fils parte vivre sa vie en France quand la fille est prête à retarder son entrée à l’école de droit. Ô désespoir.

The Good Wife saison 7, scène finale. 

The Good Wife saison 1, scène d’ouverture. 

La flamboyance de l’échec

Les flashs crépitent et les mains de Monsieur et Madame Florrick se tiennent serrées, alors que leurs jambes s’avancent vers l’estrade. Il parle, elle l’écoute et sourit. Toute impression de déjà-vu n’est pas fortuite.

Pourquoi, dans la scène finale, Alicia monte sur l’estrade? Pourquoi ne l’envoie-t-elle pas promener? Pourquoi ne prend-elle pas sa liberté? Pourquoi reste-t-elle la potiche silencieuse de second plan? Pourquoi revenir sept ans en arrière? Elle quitte la scène sans lui tenir la main, mais trop tard. Ce final est celui de l’échec. 

Nous y revoilà. Le couloir où tout a commencé. Le couloir où l’on a cru voir, il y a sept ans déjà, une lionne rugir pour la première fois. 

«Parler de la fin de la série est probablement parler du début de la série car nous avons eu le sentiment qu’il fallait commencer avec une gifle et terminer avec une gifle», a expliqué dans une vidéo le cocréateur de la série Robert King. 

Que signifie cette gifle? Sept ans après avoir giflé Peter dans ce même couloir, son amie Diane lui rend la faveur. Pourquoi?

«Nous devions parler de la victime qui devient bourreau, et c’est vraiment ce chemin en forme de boucle que nous voyons en Alicia», raconte Michelle King, qui complète le duo. «Michelle a toujours dit que la gifle au début de la série était une gifle qui réveille Alicia, ajoute Robert King. Il y a une gifle à la fin de la série qui réveille Alicia une seconde fois... La performance de Julianna [Margulies] est si sensible qu’elle me comble profondément d’émotions à chaque fois que je la regarde. Elle regarde tout ce qu’il s’est passé. Et se pose donc la question de la prochaine étape pour elle dans sa vie: va-t-elle prendre tout ceci en compte? Je pense que c’est aussi ce que l’on voit dans la fin.»

Cette gifle est-elle celle qui va enfin la réveiller? Sa fidélité ultime pour Peter vient-elle de la perdre? Vient-elle de fermer le chapitre le plus important de sa vie: Peter? Diane lui pardonnera-t-elle? Sera-t-elle heureuse? La fin très ouverte ne répond à aucune de ces questions.

Tout de noir vêtue, les larmes coulant sur une joue rougie, Alicia est seule dans ce tunnel sans âme. Humiliée, elle tire sur son tailleur, se recoiffe, s’essuit les yeux de la main qui porte toujours l’alliance et lève la tête, prête à faire bonne figure. Encore. 

Marc Pédeau
Marc Pédeau (23 articles)
Journaliste
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