Culture

Catherine Meurisse: «Le Cri de Munch, c’est le hurlement que je n’ai pas réussi à pousser après le 7 janvier»

Temps de lecture : 11 min

Rescapée des attentats de Charlie Hebdo, la dessinatrice Catherine Meurisse n’en est cependant pas sortie indemne. Parce qu’elle a eu peur de ne plus rien ressentir, elle a utilisé l’art et la beauté comme thérapie. «La Légèreté» revient sur son année 2015, ses visions incroyables et son silence assourdissant.

Détail d'une planche de «La Légèreté» de Catherine Meurisse.
Détail d'une planche de «La Légèreté» de Catherine Meurisse.

C’était il y a un an. Luz publiait Catharsis, le beau et effrayant livre qui lui a permis d’exorciser une partie des démons sortis de leur horrible boîte avec les attaques des 7, 8 et 9 janvier. À l’époque, la dessinatrice Catherine Meurisse, collègue de Charlie Hebdo, l’entend s’exprimer dans les médias, ce «tsunami médiatique», dit-elle.

«Après l’attentat, c’est vraiment le “nous” qui nous définissait. En faisant Catharsis, Luz a brisé ce “nous” et s’est mis à dire “je”. Au début, j’ai été troublée: Luz était pour moi, en ce début 2015, le phare dans les ténèbres, et j’ai cru qu’il nous abandonnait subitement. Mais en fait, non, il me montrait une voie extrêmement pertinente. Car, moi aussi, il fallait que je dise “je” pour me reconstruire. C’est lui qui, sans le savoir, m’a poussé à recommencer à dessiner. J’avais vraiment besoin d’un coup de pouce… Je ne l’avais pas demandé et Luz me l’a donné sans le savoir. Ça marchait comme ça à Charlie. On s’inspirait et on se vannait mutuellement… On avançait comme ça, en s’entraidant sans se donner de conseils.»

Jusque-là, sonnée par le massacre de ses collègues et des autres, Catherine traverse 2015 comme une automate. «Je ne ressentais plus rien et j’avais peur de ne plus jamais rien ressentir. J’étais hagarde, désincarnée. Il y a vraiment une partie de moi qui est morte avec les autres, c’est évident.» Inquiets, ses amis l’ont emmenée un jour d’hiver à la mer. «Pour essayer de me laver la tête. Et j’ai eu l’impression de voir l’océan pour la première fois, comme si le paysage me transperçait complètement. En voyant le ciel d’hiver, j’avais l’impression d’être le ciel, comme si j’étais à la fois en plein dans le cosmos et dans un tableau de Turner ou de Rothko.»

«On était saturé»

L’année 2015 s’est déroulée dans un silence… Exactement celui qui a suivi le fracas des kalachnikovs

Cette scène réelle, elle l’immortalise dans un dessin en couleur qui n’est alors destinée qu’à elle-même. «C’est la première représentation de mon personnage hors du groupe Charlie, ma première échappée. Je marche sur une dune, comme si j’étais sur la lune. Je commence alors un cheminement.» Un an plus tard (ou presque), ledit dessin se retrouve en couverture de La Légèreté (Dargaud), le livre où elle raconte son propre travail de reconstruction. «Cela ne pouvait pas être un autre dessin en couverture», affirme-t-elle.

Une des plus émouvantes séquences pastel de La Légèreté vient ponctuer son souvenir des attentats du 7 janvier: son départ à la bourre pour la conférence de rédaction de Charlie Hebdo, ses retrouvailles avec Luz, l’autre retardataire, le son des kalachnikovs. Catherine enchaîne alors de façon abrupte avec un passage fantastique qui la voit entrer –littéralement– dans le Cri de Munch.

«Comme pour Luz, 2015 a été pour moi une année silencieuse. On était saturé, aucun son ne pouvait plus rentrer. Il fallait tenter de réentendre sa propre voix, déjà! Moi, je ne l’entendais plus, je ne savais plus ce que je disais. L’année 2015 s’est déroulée dans un silence… Exactement celui qui a suivi le fracas des kalachnikovs. Ce silence, je le dessine en ayant recours à Munch, notamment. Son Cri, c’est le hurlement que je n’ai pas réussi à pousser après le 7 janvier.»

Cette scène stupéfiante, c’est une anecdote réelle qui la lui a inspirée.

«Quelques mois ou semaines après l’attentat, j’ai visité une expo pour vérifier si j’étais encore sensible aux choses qui me sont familières, un musée, des tableaux, l’art. Et, en fait, plus rien ne me parlait, je m’en foutais complètement, je ne voyais plus rien. Sauf qu’au bout de la salle, il y avait le Cri du Munch. Il y avait une jeune surveillante assez zélée qui faisait les cent pas devant le tableau –pourtant ultra-protégé– et m’empêchait de m’approcher de la vitre. Je me souviens de ma souffrance, de ma frustration, j’aurais voulu qu’elle disparaisse cette gardienne, je voulais rentrer dans la toile! Finalement, j’ai comblé cette frustration en dessinant cette scène. J’ai recours à l’art pour m’aider à m’exprimer et ressentir quelque chose.»

Un réflexe naturel pour celle dont les livres ont souvent parlé directement d’art, comme Moderne Olympia, dont le point de départ était Olympia de Manet, tableau exposé au musée d’Orsay.

«Je me suis accrochée à la beauté»

Sa reconstruction, elle l’a entamée en cherchant le réconfort auprès de l’art. «Plus que l’art, la beauté, corrige Catherine. Je me suis accrochée à ce mot, je le répétais souvent. La beauté, je la traitais déjà dans mes albums précédents –je me suis toujours intéressée à l’art ou à la littérature. Mais je ne mettais pas le mot beauté, qui me paraissait alors un peu pompeux, dessus. Après le 7 janvier, il ne fallait plus se cacher, la quête de beauté est devenue le sujet du livre.»

J’ai été extrêmement attentive, réceptive à tout ce qui pouvait m’indiquer que je n’étais pas morte

Cette quête, elle l’a menée sans plan préétabli, se fiant à son intuition. «Le choc a éteint –temporairement, heureusement– ma raison, ma mémoire, ma concentration, mon discernement. Je me retrouvais vraiment dans un état d’impuissance intellectuelle totale, il ne me restait plus que l’intuition et la perception.» Alors qu’elle était dans le noir, elle est restée attentive aux signes qui se présentaient à elle. «J’ai été extrêmement attentive, réceptive à tout ce qui pouvait m’indiquer que je n’étais pas morte. Ces signes, je les ai trouvés dans la parole des autres, dans la nature, dans la culture, partout où je pouvais.»

Avec une amie, elle part à Cabourg, qui a servi de modèle à Proust pour la station balnéaire imaginaire de Balbec. «Proust est mon écrivain préféré, celui qui stimule mon imaginaire en permanence.» Avec effroi, elle constate que le pèlerinage proustien se solde par un échec. A moins que… un souvenir d’enfance surgit, dans la foulée, miraculeusement. Un autre signe! «Ces signes qui sont à déchiffrer et nous permettent de comprendre le réel, on retrouve ça dans Proust. D’ailleurs, c’est le titre d’un essai de Deleuze: Proust et les signes

«Le dessin a une force incroyable»

À la recherche de signes, elle va voir Oblomov, la pièce de Gontcharov donnée par la Comédie Française, où un aristocrate oisif passe ses journées sur son divan.

«Bernard Maris et Wolinski me l’avaient vraiment conseillée mais je l’avais ratée. Comme elle était à nouveau jouée, je suis allée la voir sans eux, ce qui était douloureux, vraiment. C’est là où le dessin a un pouvoir, dans l’album je les montre avec moi dans la salle et on rattrape ce rendez-vous manqué. C’est paradoxal: le dessin était une cible en janvier 2015, il a été fragilisé, meurtri…mais il a aussi une force incroyable.»

Dans la première moitié de La Légèreté, Catherine imagine ainsi une conférence de rédaction avec les amis morts qu’elle a rêvée telle quelle. Elle a aussi inclus un document des plus authentiques: la feuille blanche de brainstorming sur laquelle elle a jeté des idées pour le numéro de Charlie Hebdo dit «des survivants», celui du 14 janvier. «Le lecteur ne le remarquera pas mais je vois bien que dans mon écriture, il y a une fièvre et un tourment inhabituels. J’ai mis aussi les strips et les dessins que j’ai faits début 2015 dans Charlie, pour ne plus rien perdre, après avoir tant perdu et été si perdue.»

Une planche de La Légèreté.

Un des importants personnages secondaires de La Légèreté est le psy que Catherine Meurisse a consulté à partir de février 2015. «La première fois que je l’ai vu, il m’a dit avec un grand sourire: “Vous allez guérir, vous allez vous en sortir”. Il avait bien sûr conscience du traumatisme, de l’horreur que l’on traversait tous, mais son optimisme m’a frappée et aidée.» Ce bienveillant psy lui lâche à la fin d’un rendez-vous: «Quand vous serez “ré-associée”, vous raconterez tout ça dans une bande dessinée.»

Une vision prémonitoire: La Légèreté est née dans un carnet qui, au départ, devait rester à l’abri des regards. «Quand j’ai commencé à dessiner, je ne pensais absolument pas à faire un livre, c’était impossible. Je n’étais concentrée que sur ma capacité à tenir, de nouveau, un crayon, et à fixer la mémoire qui m’échappait. Je n’arrivais pas à dessiner sur des feuilles séparées comme d’habitude, il fallait que tout soit rassemblé, collé ensemble. Que plus rien ne s’éparpille parce que moi-même j’étais en fragments, en désordre. Ce carnet préfigurait l’album et a commencé à me remettre un peu dans l’axe.»

Perception augmentée

Il le fallait: Catherine est dans un tel état mental qu’elle est sujette à des visions. L’une d’elle la montre, prise dans ses pensées, assister à un coucher de soleil sur une île avec dans le ciel un ptérodactyle qui s’en va.

«J’étais sur une île bretonne, j’avais besoin de silence, de marcher et de retrouver de la pensée. Je tenais chaque jour à voir le lever et le coucher de soleil, c’était important pour moi de retrouver des repères. Un soir, quand j’ai vu le soleil se coucher, cet incendie dans le ciel, j’ai cru me trouver dans un décor de préhistoire, je ne savais plus où j’étais, comme si j’étais transportée dans un autre monde. Je pensais à ce terme de “massacre”, perpétré par des barbares, et j’avais une vision de l’origine du monde. De ce qui existait avant l’humanité, avant la barbarie, avant la haine, avant le 7 janvier. Oui, les visions arrivaient, comme si je bénéficiais d’une perception augmentée. Mes yeux absorbaient tout.

Ça me fait penser au Luz dans Catharsis qui se dessine avec des yeux énormes. La seule chose qui était vivante en moi, c’était mes yeux; c’était dans mes yeux que je sentais mon pouls. D’ailleurs, ce dessin en couleurs avec le ptérodactyle, Luz m’a dit que, pour lui, il représentait l’année 2015. Alors que, quand je l’ai fait, je me suis dit que peut-être personne ne le comprendrait.»

Selon Catherine, son livre a vraiment pris forme quand elle a été acceptée (à ses frais) à la Villa Médicis, prestigieux palais abritant l’académie de France à Rome, institution où des artistes peuvent être en résidence.

Je cherchais un choc esthétique absolu qui viendrait annuler ou éloigner le choc du 7 janvier

«Même si je n’avais pas été hébergée par la Villa, je me serais débrouillée pour partir à Rome. De la même manière que la beauté m’est apparue comme l’antithèse au chaos, j’ai considéré Rome comme l’opposé de Paris. Paris était anxiogène, marquée par l’horreur, la ville du sang. J’avais besoin d’un répit, d’une ville douce, apparemment endormie: Rome est surnommée la “ville éternelle”, elle est l’archétype de la beauté. Il me fallait ce genre de symboles pour me remettre sur pied. Avec la Villa Médicis, j’ai tapé dans la résidence d’artistes la plus prestigieuse, sachant pertinemment que jusque-là aucun auteur de BD n’avait été pris. Mais je m’en foutais. J’ai écrit au directeur une lettre assez lyrique… je ne pourrai plus faire ça aujourd’hui.»

Vacances romaines

Fin novembre 2015, Catherine part donc vivre à la Villa Médicis avec dans ses bagages Promenades dans Rome de Stendhal. Un de ses buts: connaître l’ivresse face à tant de beauté, succomber au «syndrome de Stendhal».

«Ce syndrome, cet évanouissement face à la beauté, Philippe Lançon, dans la préface de mon album, rappelle qu’il s’agit d’une “déprime”. De mon côté, j’en avais une définition personnelle onirique et j’y voyais une utilité: je cherchais un choc esthétique absolu qui viendrait annuler ou éloigner le choc du 7 janvier. J’avais le bouquin de Stendhal en poche quand je me baladais à Rome. J’avais besoin de récupérer de la rêverie qui, à mon sens, est indispensable pour créer. Je déambulais dans les rues de Rome comme un funambule, dans une attitude assez romantique de rêveuse face aux vestiges romains, face à ce décor et ces paysages a priori silencieux mais qui en réalité bruissent et disent tout de notre histoire.

Il y a dans La Légèreté un romantisme que j’assume complètement. Le romantisme, au XIXe, siècle qui m’est familier, n’est-il pas l’expression de la conscience de soi? C’est bien cela que je devais retrouver. À Rome, mon dialogue intérieur devenait plus nourri, ma pensée commençait à se reconstituer de façon cohérente.»

Durant cette période de fragilité, elle va se trouver un autre allié en la personne du Caravage, grand peintre italien du XVIe siècle à la réputation sulfureuse –il a tué un homme en duel. «À Rome, je ne comprenais pas pourquoi il me fascinait. Maintenant, je peux mettre des mots dessus. Je pense qu’il représente la fusion entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Stendhal disait de lui que c’était un scélérat, un voyou capable de produire de la beauté.»

«S'éloigner de la violence»

Des mois plus tard, au Louvre, un endroit qu’elle connait bien pour y avoir été gardienne quand elle était étudiante (elle a fait pareil au musée d’Orsay), Catherine aura droit à un saisissant face-à-face avec La diseuse de bonne aventure, autre chef d’œuvre de Caravage. Ce soir-là, le musée est fermé au public et Catherine est venue avec sa sœur et Sigolène Vinson, romancière et collaboratrice de Charlie Hebdo, pour Le Radeau de la méduse de Géricault.

La Légèreté parle aussi de libido, mais au sens large, du désir de retrouver la créativité. Du désir de vie, en fait

«Une voisine de Charlie, arrivée dans la salle de rédaction après le départ des frères Kouachi, découvrant le carnage, avait cru voir Le Radeau de la Méduse, avec Sigolène plantée au centre, parmi les corps. L’art s’invitait déjà dans nos tentatives de percevoir la scène de massacre. Dans La Légèreté, le dessin qui représente la grande galerie du Louvre, où l’on voit ce Caravage éclairé, a été fait le lendemain des attentats du 13 novembre. J’ai coupé la radio, internet, j’ai pris une grande feuille et j’ai dessiné. Ça m’a pris tout ce week-end, ce week-end d’horreur où le nombre de victimes ne cessait de grossir.

Comme je le raconte dans l’album, après le 7 janvier, en imaginant un bouclage avec les dessinateurs morts, j’avais laborieusement recréé une bulle de travail, qui m’avait momentanément mise à l’écart de la conscience de la mort. Le 14 novembre, je me suis souvenu de cet effort permettant de suspendre le temps: j’ai repris les crayons, je me suis fondue dans le dessin, m’éloignant ainsi de la violence.»

Retour au présent. Catherine a arrêté le dessin d’actualité, elle fait un strip pour Le Monde, Le Retour du refoulé, et tient dans Charlie une colonne intitulée Scènes de la vie hormonale. «Ça parle de libido, de cul, d’amour. La Légèreté parle aussi de libido, mais au sens large, du désir de retrouver la créativité. Du désir de vie, en fait». Maintenant, elle a hâte d’enchainer les livres et conclut:

«Échapper à un attentat, ce n’est pas une chance, c’est clairement un hasard. En revanche, la chance, c’est la littérature, le dessin retrouvé, la mémoire retrouvée... C’est une chance qu’il faut faire l’effort de saisir. La Légèreté est mon livre le plus intime. J’aurais voulu que ce bouquin n’existe jamais. C’est un constat assez amer de me rendre compte qu’il aura fallu ce cataclysme pour que je me livre autant, que je me sente pleinement et urgemment auteure.»

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Vincent Brunner Journaliste

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