Monde

Daech ne séduit plus à l’international (avant de se refaire auprès des locaux?)

Temps de lecture : 6 min

En 2015, plus de 1.500 étrangers rejoignaient chaque mois les troupes du Califat. Ils ne sont plus que 200 par mois. Ce qui redessine la guerre locale.

Soldats irakiens avec un drapeau de l’État islamique dont ils se sont emparés le 9 avril 2016 à Kharbardan | SAFIN HAMED/AFP
Soldats irakiens avec un drapeau de l’État islamique dont ils se sont emparés le 9 avril 2016 à Kharbardan | SAFIN HAMED/AFP

Le 26 avril, le major général Peter E. Gersten, notamment en charge du renseignement de la coalition internationale contre l’État islamique (EI) en Syrie et en Irak, donnait une (visio)conférence de presse. L’officier a annoncé que le vent avait sacrément tourné au cours des semaines précédentes pour le Califat, en difficulté militaire en Syrie et plus encore en Irak. Après des mois de bombardements, il est dans le rouge financièrement et selon Gersten cette faiblesse économique pèse lourdement sur le recrutement d’étrangers aspirant à servir la cause califale, favorisant même les désertions:

«Quand je suis arrivé ici [il a été nommé à son poste actuel le 21 mai 2015], on voyait quelque chose comme 1.500 à 2.000 combattants étrangers rejoindre le champ de bataille chaque mois. Après un an de lutte contre l’ennemi, nos estimations font retomber ces chiffres à environ 200. Et nous assistons aussi à une hausse du nombre de désertions parmi ces mêmes combattants étrangers.

Nous voyons une fêlure dans leur morale. Nous voyons leur incapacité à payer. Nous voyons leur incapacité à combattre.»

Le ton est martial et un brin triomphaliste. Mais les indicateurs sont cependant nombreux à aller dans le sens d’une chute de l’enrôlement international de l’EI et de l’amaigrissement de ses troupes. Un article de l’International Centre for the Study of Radicalization and Political Violence (ICSR, soit le Centre international pour l’étude de la radicalisation et la violence politique en français), un organisme indépendant britannique, constatait déjà en décembre 2015 le déclin de la cellule médiatique de l’État islamique, pourtant en pointe jusqu’ici dans le domaine de la communication. Les vidéos, destinées à l’étranger, sont réalisées à une moindre fréquence et bien souvent sont de moins bonne facture qu’auparavant.

L’article chiffre aussi le nombre de photos prises par les djihadistes au Moyen-Orient et postées sur internet. Après un pic à l’été 2015, les photographes de l’EI semblent prendre de moins en moins de clichés. On est ainsi passé de 2.238 photos émises depuis la Syrie en février-avril 2015 à 2.750 en septembre-novembre après un pic à 3.762 durant l’été. Même tendance en Irak: 1.777 photos en janvier-mars 2015 et 2.558 en septembre-novembre après un pic à 3.305 en août. Anecdotique? Pas tout à fait, car l’EI prend très au sérieux sa propagande, qu’il voit comme primordiale pour intimider les occidentaux mais aussi s’attirer de nouvelles sympathies dans le monde. De plus, cette courbe descendante suggère que des communicants ont disparu ces derniers mois, qu’ils soient morts ou déserteurs, et qu’on peine désormais à les remplacer.

Contrôles turcs et frappes russes

L’organisation, sans doute, n’est plus assez prestigieuse pour convaincre des gens de venir à elle. Ce n’est pas seulement une perte symbolique mais aussi militaire car les étrangers sont aussi les petites mains et les kamikazes du Califat

Olivier Hanne, historien et coauteur de L’État islamique, anatomie du nouveau Califat

Difficile cependant d’évaluer exactement le rôle joué par la propagande du Califat dans l’embrigadement d’individus vivant loin de la Syrie et de l’Irak. Wassim Nasr, qui suit de près l’actualité de l’État islamique pour France 24 et ici interrogé par Le Figaro, ne cite d’ailleurs pas ces errements de la communication de l’organisation salafiste au moment d’expliquer la raréfaction des nouvelles recrues étrangères. Pour lui, c’est le renforcement des contrôles le long de la frontière turque qui est à la racine de ce phénomène. Longtemps accusée de laxisme sur ce dossier, la Turquie semble à présent mettre les bouchées doubles selon le spécialiste:

«Elle a construit un mur sur une bonne partie de la frontière et les passages sont de plus en plus périlleux dans les deux sens, explique-t-il au Figaro. J’ai parlé avec des djihadistes qui pensaient déserter. Ils avaient plus peur de tomber entre les mains des Turcs que de subir des représailles de l’État islamique.»

Olivier Hanne, historien et coauteur de L’État islamique, anatomie du nouveau Califat, confirme l’influence des contrôles turcs sur la baisse de l’embrigadement international de l’EI. Il ajoute que c’est aussi aux problèmes matériels de l’EI dans les territoires qu’il détient et aux opérations d’un autre acteur qu’on la doit: «Les difficultés financières, de transports, à assumer travaux et réparations pour l’État islamique, tout ça est lié aux frappes et notamment aux frappes russes. L’intervention russe a opéré une modification radicale de la situation et a engendré la peur dans les rangs de l’EI. Après ça, le recrutement de combattants étrangers, qui avait connu une première baisse à partir de l’automne 2014, s’est tari.»

L’historien constate également que la campagne militaire des forces islamistes patine. Bien qu’il estime que, depuis début avril, la situation des troupes de Daech s’est un peu améliorée en Syrie, le retentissement de leurs défaites récentes, comme à Palmyre, refroidit les ardeurs:

«La chute du recrutement de combattants étrangers est le symptôme d’un préjudice symbolique de l’EI. Les difficultés, les défaites font que l’organisation, sans doute, n’est plus assez prestigieuse pour convaincre des gens de venir à elle.

Cependant, ce n’est pas seulement une perte symbolique mais aussi militaire car les étrangers sont aussi les petites mains et les kamikazes du Califat. Et, si les Français sont tellement calamiteux qu’on les assigne à surveiller les prisonniers, si les Anglais et les Tunisiens ne sont pas brillants non plus, les Kurdes ralliés à l’EI et les Tchétchènes, eux, sur le terrain, sont des combattants redoutables! C’est donc un vrai problème pour le commandement.»

Le Moyen-Orient n’est plus le seul front sur lequel se bat l’État islamique. Ses groupes s’activent également dans le chaos libyen. Et Wassim Nasr juge que la Libye s’affirme désormais comme le destination préférentielle de nombreux bizuts étrangers de l’EI. Olivier Hanne envisage les choses autrement: «Ce n’est pas si net. En Libye, la situation est très instable, difficilement lisible et les thématiques de cette guerre sont très particulières. Je pense que l’EI, dans ses grandes heures, reste syro-irakien avant tout. De plus, l’EI libyen est lui-même sur le recul.»

L’EI est devant une alternative. Soit ses cadres trouvent un moyen d’attirer à nouveau à l’étranger, soit ils se rapprochent davantage d’une population locale

Olivier Hanne, historien

Ce ne sont pas les échos recueillis dans la région par le site Middle East Eye qui vont le faire changer d’avis. Celui-ci affirme, en se fondant sur des témoignages, que la détresse économique d’une Libye déchirée atteint à présent la version locale de Daech... au point que ses représentants sont parfois réduits à vendre des œufs et des poulets dans la rue afin de récolter de l’argent. En matière d’argument de recrutement, on a connu mieux.

«Se muer en une organisation de résistance nationale»

Reste que passer de 1.500 à 2.000 combattants étrangers rejoignant les rangs de Daech tous les mois à 200 n’est pas nécessairement rassurant pour autant. Depuis les actions meurtrières de la cellule terroriste franco-belge à Paris et Bruxelles, la crainte d’un envol du djihad exporté en Europe s’est renforcée. Même s’il faut se méfier de tout esprit d’association dans ce domaine pour Olivier Hanne:

«Il ne faut pas perdre de vue que pour l’État islamique tous les phénomènes se mélangent. Voilà la situation: ils perdent du terrain, surtout en Irak, et les gens ne viennent pas ou de moins en moins, donc autant leur demander de combattre chez eux! Tel est le raisonnement du commandement.

Mais ce ne sont pas les vases communicants, beaucoup d’individus seraient passés à l’acte en Syrie et ne le feront jamais en France. L’EI ne peut perdurer que grâce au local, en vérité.»

Pendant un certain temps, le Califat a engrangé de nombreuses arrivées grâce à sa dimension djihadiste internationale mais sa mauvaise passe actuelle conduit les fondamentalistes à revenir au modèle qui a fait leur succès initialement: leur assise locale. La structure militaire de l’EI est affaiblie, certes, mais les conditions qui lui ont permis de naître sont intactes.

Pire, le problème s’amplifie. En Irak, l’action des troupes kurdes opposées à l’EI au sol effraie les sunnites, d’après notre historien. Les populations sunnites de la région se sentent prises au piège: pour se protéger, elles doivent, au choix, quitter la région ou s’attacher à des groupes djihadistes, l’État islamique en tête. C’est grâce à ce vivier, qui fournit déjà la majorités de ses soldats, que celui-ci peut espérer remédier à la pénurie de combattants étrangers:

«L’EI est devant une alternative. Soit ses cadres trouvent un moyen d’attirer à nouveau à l’étranger, soit ils se rapprochent davantage d’une population locale pourtant souvent rebutée par leurs violences. Ils vont peut-être devoir se muer en une organisation de résistance nationale mais ils en sont capables; ils s’adaptent en permanence, ils peuvent se refaire une virginité en un mois.»

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