Double XFrance

La lente prise de conscience française autour du harcèlement sexuel

Mélissa Bounoua, mis à jour le 10.05.2016 à 16 h 01

De l'affaire DSK à l'affaire Baupin, les victimes présumées témoignent plus facilement, mais cela ne suffit pas à amorcer un mouvement de société.

Des silhouettes de femmes au Mans lors de la journée contre la violence faites aux femmes, le 25 mars 2010. | Jean-François Monier / AFP.

Des silhouettes de femmes au Mans lors de la journée contre la violence faites aux femmes, le 25 mars 2010. | Jean-François Monier / AFP.

Elles ont mis des années à parler. Dans une longue enquête publiée par Mediapart et France Inter ce lundi 9 mai, plusieurs élues écologistes témoignent d'actes d'agressions et de harcèlement sexuel dont elles affirment avoir été victimes de la part du député écologiste Denis Baupin, qui a démissionné de son poste de vice-président de l'Assemblée nationale tout en démentant les faits qui lui sont reprochés.

Il s’agit d'Isabelle Attard, Sandrine Rousseau, Elen Debost, Annie Lahmer et de quatre autres, qui n'ont pas souhaité donner leur nom. Voici ce que rapporte par exemple la députée du Calvados:

«C'était du harcèlement quasi quotidien de SMS provocateurs, salaces. Il y avait des moments où on en avait plus, c’était par salves… Et c’était plutôt quand on était à l’Assemblée, entre le mardi et le jeudi. [...] C’était par exemple: j’aime bien quand tu croises tes jambes comme ça. C’était même crûment dans des réunions ou des déjeuners de travail le fait de me proposer d’être mon amant. Au début, c’est dit sur le ton de la rigolade. Et puis, cela devient vite très lassant, pénible…»

Elle affirme ensuite qu’elle n’est alors pas la seule à en souffrir: «Je savais que nous étions plusieurs députées à recevoir les mêmes SMS.»

Cette affaire impliquant un homme politique de premier plan n’est pas la première. Il y a d'abord eu l’affaire Strauss-Kahn, en 2011, quand le directeur général du FMI a été accusé d’agression sexuelle, de viol et de tentative de séquestration par une femme de chambre du Sofitel de New York –le procureur a abandonné les poursuites au pénal et les parties ont négocié ensuite un retrait de la plainte au civil. Puis, la même année, George Tron, alors député UMP de l'Essonne, est aussi accusé d’agression sexuelle et de viol. Toujours maire de Draveil (Essonne), il doit encore répondre devant les assises de ces faits à l'encontre de deux anciennes employées municipales. En mai 2015, un collectif de journalistes politiques publiait dans Libération une tribune dénonçant des comportements inappropriés d'élus, tel celui «dont les avances ne s’arrêteront qu’avec la menace d’une main courante pour harcèlement». Ce 10 mai, 500 militantes et élues signent un nouveau texte dans Libération appelant à «lever l'omerta».

Ces «affaires» le sont devenues parce qu'elles ont été médiatisées et sont donc restées dans les mémoires. En 2012, après l'élection de François Hollande, une nouvelle loi contre le harcèlement sexuel a été adoptée, permettant quelques mois de débats sur la question. Est-ce que ces débats, les mentions répétées, même, des expressions «harcèlement sexuel», «agression sexuelle», «viol» ont permis une prise de conscience généralisée de la société?

La petite dizaine de témoignages visant Denis Baupin semble montrer que les femmes ne veulent plus se laisser faire. Un article universitaire de 2013 évoquant un «DSK vert» et la tribune publiée par Libération sont mentionnés dans l'enquête comme des «déclencheurs». Plusieurs militants et membres d'EELV ont déjà admis leur participation à l'«omerta», regrettant de ne pas avoir parlé plus tôt: c'est le cas de Jean-Sébastien Herpin, secrétaire régional d'EELV Centre, ou d'Enzo Poultreniez.

«Il y a cette idée que la France est une société où la séduction est très importante»

Cette apparente libération de la parole montre-t-elle que la société est davantage prête aujourd’hui qu’hier à entendre et à prendre au sérieux ces accusations? Le texte définissant le délit de harcèlement sexuel, qui datait de 1992, modifié en 2001 et 2002, et alors jugé «trop vague» avant d'être abrogé, ne condamnait au départ que le harcèlement sexuel d’un supérieur hiérarchique, explique l'historienne Françoise Picq. La nouvelle définition, rappelée dans un site internet dédié du gouvernement (Stop-harcelement-sexuel.gouv.fr), est la suivante:

«Le harcèlement sexuel se caractérise par le fait d'imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui: portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant; ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante. Est assimilé au harcèlement sexuel le fait d'user (même de façon non répétée) de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d'obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l'auteur des faits ou au profit d'un autre.»

Cette nouvelle définition a conduit à une hausse du nombre de femmes dénonçant ce type d'actes, souligne Marylin Baldeck, déléguée générale de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT). «Ça a permis une identification de ce qu’elles vivaient à une réalité encadrée par la loi.»

Car elles ont toujours voulu parler, indique la dirigeante de la principale association en charge de recueillir et d'assister ces femmes victimes. Elle note que de plus en plus d'entre elles ne viennent plus seulement pour dénoncer viols et agressions, mais –et c'est nouveau–  le harcèlement sexuel:

«On a des pics d’activité qui sont liés au moment où il y a des débats sur la question, comme en 2012. Il y a un effet vertueux: plus on parle de harcèlement sexuel et plus les femmes le dénoncent.»

Mais la société ne semble pas si prête que cela, modère Marylin Baldeck. Si ces femmes ont mis du temps à parler, ce n’est pas parce qu’elles ne veulent pas mais qu’elles redoutent les conséquences ensuite, les réactions à leurs témoignages.  «Il y a cette idée que la France est une société où la séduction est très importante. Ça s’est vu dans le débat au moment de l’affaire Strauss-Kahn», estime Françoise Picq. Alors que Jean-François Kahn parlait de «troussage de domestique» sur France Culture quelques jours après l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn, le sociologue Eric Fassin s’interrogeait dans une tribune publiée sur Le Monde: «Notre société, si prompte à dénoncer les violences sexuelles, pourvu qu'il s'agisse des banlieues, a-t-elle fermé les yeux sur le harcèlement sexuel à l'Assemblée nationale ou dans l'Université?» 

Relativisme

Cette spécificité française constitue une différence avec la société américaine, où les poursuites sont plus fréquentes. Françoise Picq souligne ainsi que les féministes françaises ont moqué les féministes américaines, les qualifiant de puritaines lorsqu’elles voulaient qu’une étudiante ne soit pas dans un bureau seul avec un professeur:

«En France, il y avait une loi sur le harcèlement sexuel qui était plus conforme à l’esprit français de l’époque. La qualification du harcèlement sexuel était prise dans un rapport de domination, en particulier au travail: les femmes harcelées étaient défendues par la loi quand elles l’étaient par leur supérieur hiérarchique. Cette loi a été très mal appliquée. La Cour de cassation n’a pas condamné un harceleur parce que la définition qui était dans la loi était beaucoup trop vague. Cette loi a été abolie par le Conseil constitutionnel, il a donc fallu en refaire une autre.»

La tendance à relativiser le harcèlement en le qualifiant de «drague lourde», qu'on avait déjà entendue à l'époque de l'affaire DSK à propos de Tristane Banon ou de Nafissatou Diallo, est encore dénoncée aujourd'hui, par exemple par la blogueuse féministe Crêpe Georgette dans un post sur son blog:

«Collectivement, nous avons beaucoup de travail pour comprendre qu'un supérieur hiérarchique qui drague une subordonnée se met d'office dans une position de harcèlement puisqu'elle ne peut que difficilement lui dire non sans risquer des ennuis professionnels. [...] La drague lourde n'existe pas. La drague lourde est du harcèlement, de l'agression, de la violence. Nommons-la comme telle afin de ne pas donner l'impression qu'on la tolère, qu'on l'admet, qu'on la considère comme licite.»

La force du qu'en dira-t-on demeure donc. «La principale difficulté sur ces questions, c’est la tentation du silence. En particulier dans un monde politique où se présenter comme victime, c’est s’affaiblir», a expliqué à Mediapart l'ancienne ministre du Logement Cécile Duflot. L'avocate spécialisée Maude Beckers le constate régulièrement lorsque des femmes viennent demander son assistance:

«Ça reste des sujets tellement difficiles que je suis saisie mais que les femmes vont rarement au bout de la démarche. Si elles sont encore en poste, elles savent qu'il y a perte d'emploi. Je n'ai aucun de mes dossiers où une femme a révélé les faits et est restée en poste. Si on ajoute à ça des milieux qui sont petits ou où la réputation est importante, c'est d'autant plus compliqué.» 

«Donner les moyens aux structures de fonctionner»

Malgré la loi et les mois de débat législatif, le système judiciaire ne semble pas prêt à accompagner un éventuel mouvement de société. Or, ce n'est que ça, pour Françoise Picq, qui peut amorcer le changement: «Les mouvements de l’histoire ne partent jamais tout seuls. Il faut des actions. Cela peut prendre la forme d’affaires, de débats relayés dans la presse, de procès. C’est l’actualité qui met ces questions à l’ordre du jour et permet qu’un certain regard est porté.» Au-delà des longs délais –parfois quatre, cinq, six ans–, qui obligent les avocats à dire d'entrée à leur cliente qu'ils n'ont pas de solution rapide, si les prud'hommes gèrent les cas de harcèlements plutôt mieux, la justice pénale est encore décourageante, selon Maude Beckers:

«Autant au niveau des prud'hommes, il y a une vraie révolution, autant au niveau pénal, il reste des faits qui ne sont pas poursuivis par les parquets, ce n'est pas une priorité. Et une fois qu'ils sont pris en charge, une femme peut être remise en question longuement. J'ai assisté une femme victime de harcèlement sexuel caractérisé, nous avions des preuves, des mails, des images pornographiques, elle est restée deux heures auditionnée par un juge d'instruction comme si elle était coupable de quelque chose.»

Elle a bien du mal à voir une évolution de fond de la société, malgré la récurrence des affaires ces dernières années: 

«Les priorités sont choisies par le gouvernement qui sont transmises par les chancelleries aux parquets et pour l'instant, la lutte contre la violence faites aux femmes ne me semble pas être une priorité.» 

Les limites tiennent à cela aussi: pour Marylin Baldeck, de l'AVFT, le système français n'est pas prêt.

«La médecine du travail est complètement moribonde alors qu’elle a explicitement compétence en matière de lutte contre le harcèlement sexuel. Même chose pour l’inspection du travail, qui a de moins en moins de moyens. Quand les femmes portent plainte pour harcèlement sexuel, il est encore extrêmement fréquent que la police leur dise: “Vous reviendrez quand vous vous ferez violer ou quand vous serez victime d’une agression sexuelle”. Le problème n’est pas de libérer la parole des femmes mais de donner des moyens aux structures de fonctionner. Le problème, c’est le reste du monde: tout le monde ferme les écoutilles quand on parle de harcèlement sexuel.»

À écouter les victimes comme celles qui les défendent, il faudrait donc encore quelques affaires comme celle qui concerne Denis Baupin aujourd'hui pour que la société sache faire face au harcèlement sexuel, même si elle prend progressivement conscience de son existence et de son ampleur.

Mélissa Bounoua
Mélissa Bounoua (93 articles)
Rédactrice en chef adjointe de Slate.fr
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