Culture

«True Love Waits», l'amour (enfin) récompensé des fans de Radiohead

Boris Bastide et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 24.05.2016 à 9 h 43

Un des morceaux favoris du groupe, joué pour la première fois en live en 1995, figure sur son neuvième album, «A Moon Shaped Pool». Récit de l'histoire d'une chanson jamais totalement perdue et enfin retrouvée.

Mise à jour: l'article a été modifié pour inclure la première prestation live du morceau en dix ans au Zenith de Paris le 23 mai

La fin d'une longue attente. Pour les fans de Radiohead, la sortie, dimanche 8 mai, du neuvième album du groupe, A Moon Shaped Pool, cinq ans après The King of Limbs, a une saveur particulière. Dès l'annonce de la tracklist, à 19 heures, via une fuite du site Google Play, un morceau, pourtant vieux de vingt ans, a surtout retenu l'attention et suscité une folle vague d'enthousiasme: «True Love Waits».

(«Juste aperçu "True Love Waits" sur la tracklist et j'ai poussé un cri en plein brunch»)

(«Radiohead a donc sorti une version studio de "True Love Waits". Parfois, la vie vaut vraiment le coup d'être vécue»)

(«"True Love Waits" m'a fait pleurer. Cela faisait des années que j'attendais que ce morceau finisse sur un album et Radiohead l'a fait. Wow»)

Sur le forum de discussion Reddit, les fans ont également exprimé leur infinie reconnaissance. Comme le dit l'un d'entre eux, «c'est tellement bouleversant d'écouter Thom Yorke chanter la même ballade la moitié de sa vie». D'autres se sont inquiétés de savoir si ce rêve devenu enfin réalité, placé en toute fin de disque (la tracklist est ordonnée dans l'ordre alphabétique), ne signifiait pas la fin du groupe. Et si c'était trop beau pour être vrai? 

Il faut dire que, depuis son apparition dans le répertoire de Radiohead, «True Love Waits» a toujours eu une place à part. Pour Rolling Stone, c'était tout simplement, avant ce 8 mai, «la plus grande chanson que le groupe n'a jamais enregistrée». À chaque fois que Radiohead la joue en live, le morceau «donne presque le sentiment de quelque chose extrait d'une capsule temporelle, un vestige d'une ère plus simple et plus triste», ajoute le magazine américain.

Première prestation live mythique

Comme le rapporte le site de fans Citizen Insane, «True Love Waits» a été interprété pour la première fois en live le 5 décembre 1995 au Luna Theater de Bruxelles, près de neuf mois après la sortie du deuxième album de Radiohead, The Bends


Il s'agit alors d'une simple ballade acoustique que Thom Yorke joue à la guitare et sur laquelle surgissent, à mi-chemin, les claviers de Jonny Greenwood. Dès lors, l'émotion brute qui se dégage du texte et de l'interprétation vont durablement marquer les fans. Comme son titre l'indique «True Love Waits» est généralement interprété comme une déclaration d'amour, le cri d'un homme (ou d'une femme) éperdu, prêt à tout pour regagner le cœur de celle sur le point de le quitter. «Ne pars pas, ne pars pas», répète le narrateur. Le morceau mêle imagerie religieuse (Marie-Madeleine essuyant les pieds de Jésus) et références littéraires (le sourire du chat du Cheshire d'Alice au pays des merveilles) avec une grande économie de mots et de contexte. Comme dans «Creep» auparavant, chacun peut s'identifier à cette plainte que certains ont également rapproché de l'organisation chrétienne du même nom prônant l'abstinence sexuelle.

Une phrase a notamment marqué les esprits –«I'm not living, I'm just killing time» («Je ne vis pas, je ne fais que passer le temps»)–, symbolisant parfaitement le malaise existentiel qu'exprimait alors Radiohead. Stanley Downwood, le graphiste attitré du groupe depuis The Bends (1995), la reprendra notamment dans un de ses livres. 

Elle sera déclinée à plusieurs reprises sur le site officiel de Radiohead, comme un mantra qui ne cesse de hanter le groupe.

Le morceau, qui prend parfois le titre de «Mortigi Tempo» ou «Awaits», rôde pendant les sessions de OK Computer (1997). A cette période, le site du groupe y fait référence au côté de «Paranoid Android», mais il n'apparaît pas dans la tracklist finale. Entre 1996 et 2000, «True Love Waits» disparaît également de la setlist de Radiohead, même s'il est parfois joué pendant les balances.


Cet effacement ne signifie pas pour autant que le titre tombe dans l'oubli. Au contraire. Cette performance unique de 1995 de «True Love Waits» fait alors office de trésor caché que les fans partagent via des bootlegs. C'est aussi l'époque du lancement de Napster et du développement du téléchargement illégal, qui rend d'un coup accessible tout un pan officieux du répertoire. Puis le morceau refait son apparition en live lors de la tournée 2000-2001, et Thom Yorke le joue solo en 2002 au Bridge School Benefit, un concert organisé par Neil Young à Mountain View, en Californie.


A ce jour, «True Love Waits» n'a été joué en tout et pour tout, selon le site Setlist.fm, que vingt fois par le groupe, la dernière fois à Prague le 23 août 2009, et trois fois par Thom Yorke en solo. A titre de comparaison, les principaux tubes de Radiohead, «Creep», «Paranoid Android» et «Karma Police», l'ont été entre 300 et 400 fois chacun.

 

Piano solo et disque pour tout-petits

Mais voilà, les fans ont beau la réclamer à corps et à cris sur les forums de discussion ou lors des concerts, «True Love Waits» ne figure ni sur Kid A (2000) ni sur Amnesiac (2001). Pourtant, en janvier 2000, le guitariste Ed O'Brien écrit dans son journal en ligne:

«Cette semaine, nous avons poursuivi notre approche expérimentale et travaillé "True Love Waits" et "Feeling Pulled Apart By Horses". Le premier est un morceau qui traîne depuis quatre ans maintenant et chaque fois que l'on s'y est essayé, on s'y est cassé les dents. Cette fois, notre approche semble enfin donner quelque chose d'excitant.»

Un mois plus tard, il y fait de nouveau référence, s'amusant que c'est la 561e fois que le groupe s'y essaie. 

«C'est une super chanson. On essaie juste de trouver un moyen de la jouer qui soit excitant pour nous. Nous avons gardé la même mélodie vocale, mais les accords ont changé. On y reviendra plus tard pour voir si ça tient la route. Peut-être qu'on est complètement à côté de la plaque et qu'on s'est perdus avec ce morceau. S'il vous plaît, faites que ce ne soit pas le cas.»

En 2001, Thom Yorke confirme lors d'une interview à Radio 1 le casse-tête que représente le morceau pour le groupe: «On adorerait l'enregistrer. On aimerait trouver une manière de l'interpréter qui ne soit pas juste moi à la guitare acoustique. Dans nos archives, on a toute une section consacrée à "True Love Waits". A chaque fois qu'on s'y attaque, on obtient une nouvelle chanson.» Des bribes d'une session d'enregistrement du morceau seront d'ailleurs intégrées à «Pull/Pulk Revolving Doors», un morceau de Amnesiac.

Lot de consolation pour les fans, si Radiohead refuse alors l'utilisation du morceau au cinéaste Cameron Crowe pour son film Vanilla Sky, une version enregistrée sur scène à Los Angeles, le 20 août 2001, par Yorke seul à la guitare apparaît sur l'album I Might Be Wrong: Live Recordings à la fin de cette même année. Pour des raisons de droits, dans les notes du disque, le groupe n'a pas crédité le concert américain, avançant que l'enregistrement provenait d'Oslo, où il se trouvait en concert le 9 septembre 2001.


Cette reconnaissance officielle par le biais d'un album live aurait pu clore le débat. Ces multiples tentatives ratées ont toutefois laissé un goût amer dans la bouche du producteur Nigel Godrich, qui regrettait en 2012 auprès du magazine Rolling Stone«On a essayé de l'enregistrer des tonnes de fois, mais ça ne fonctionnait jamais. L'ironie veut que vous ayez désormais cette version live ratée.»

D'autres personnes que Radiohead ont alors tenté de combler ce manque. En 2011, un fan avait même créé une version de la chanson en partant des éléments existants et en essayant d'imaginer ce que donnerait une version en groupe. Sa vidéo avait été vue plus de 700.000 fois.


Avant cela, en 2003, le pianiste américain Christopher O'Riley avait sorti un disque intitulé True Love Waits: Christopher O'Riley Plays Radiohead, qui le voyait reprendre en solo quinze titres du groupe britannique –quatorze déjà enregistrés en studio et «True Love Waits».


Le morceau a également été repris sur Babies Go Radiohead, un disque pour touts petits.

Se perdre pour mieux se retrouver

Si beaucoup n'osaient plus l'espérer, la présence de «True Love Waits» sur la tracklist d'A Moon Shaped Pool n'est qu'à moitié une surprise. Radiohead n'a jamais cessé de travailler ses vieux morceaux jamais finalisés, comme une matière vivante qui attend simplement la bonne forme. En février 2001, le CMJ New Music Monthly interrogeait le groupe à distance, à travers un site dédié, sur ce rapport entre chansons jouées live et celles enregistrées. «Tchocky» (le pseudo qu'utilise Thom Yorke) répondait alors:

«Nous essayons de travailler sur la base du fait que la façon dont cela s'accomplit dans le studio n'a pas d'importance, qu'il s'agit d'un espace de travail, et que jouer devant des gens en est un autre. C'est une histoire de réécriture. Parfois cela marche, parfois cela ne marche pas. La chose la plus importante, c'est de ne se sentir confiné d'aucune façon. Parfois, ce qui sonne bien en concert ne peut être traduit ainsi, cela sonne terne et sans vie. Mais qu'importe? Il s'agit d'un endroit différent. Nous essayons très dur de ne pas avoir de problème avec cela. À la fin, les chansons disparues trouveront leur chemin.»

Avant «True Love Waits», «Nude», par exemple, joué en live pour la première fois en 1998, avait fini neuf ans plus tard sur l'album In Rainbows.


 


De même, le premier single de A Moon Shaped Pool, «Burn the Witch», a été écrit il y a plus de dix ans de cela, comme l'attestait alors le site du groupe.


La haute exigence de Radiohead vis-à-vis de son travail et un infaillible goût pour les expérimentations facilitent ce processus de maturation. Les morceaux se construisent progressivement par accumulations/suppressions de couches et réorchestrations progressives. Surtout, pour chaque enregistrement, les musiciens s'essaient à une nouvelle approche. Les albums du groupe ayant tous une couleur particulière, il est plus aisé de réinventer les titres pris dans une impasse créative pour qu'ils s'adaptent à ce nouvel environnement sonore.

Ainsi, si «True Love Waits» n'avait pas trouvé sa place au coeur des slogans angoissés du très électronique Kid A ou des textures renfrognées de The King of Limbs, le titre, qui a abandonné sa dominante guitaristique au profit des claviers, colle parfaitement à la beauté maladive de A Moon Shaped Pool, avec ses orchestrations majestueuses qui font la part belle aux arrangements de cordes. L'approche de l'électronique y est plus légère que par le passé. La partition lumineuse, très cinématographique, est comme hantée par la noirceur du propos sans se laisser dévorer par lui.

Vingt-et-un ans après avoir écrit ce texte, Thom Yorke vient de se séparer, il y a quelques mois, de sa compagne de toujours et mère de ses deux enfants, Rachel Owen. Mis à distance par le travail du temps «True Love Waits», lui, a perdu de sa candeur brute pour emprunter des chemins plus nébuleux. L'émotion affleure toujours, mais «comme d'une autre planète» pour reprendre les mots très juste de Mike Stuchbery, un fan du groupe, qui s'est livré sur Twitter à une petite comparaison des deux versions.

«Le morceau n'est pas comme je l'imaginais et pourtant douloureusement familier, conclut-il. On y souffre de l'amour perdu, avec une once de folie et de tragiques éclats d'espoir. Il déborde d'émotions réprimées. Il se perd en chemin, mais à la fin, semble avoir trouvé la paix.» Se perdre pour mieux se retrouver: c'est sans doute le mieux qui pouvait lui arriver.

Outro: Le 23 mai 2016, pour la première date de sa tournée parisienne, le groupe joue «True Love Waits» pour la première fois en dix ans. Un bonheur n'arrivant jamais seul. Le même soir, Radiohead interprète «Creep». Une première cette fois depuis 2009.

 

 

Boris Bastide
Boris Bastide (106 articles)
Éditeur à Slate.fr
Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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