Monde

The United States of Bernie Sanders

Frédéric Martel, mis à jour le 09.05.2016 à 13 h 43

Bernie Sanders a gagné l’Indiana. Révélation de la primaire démocrate, ce candidat «socialiste» pourrait guerroyer contre Hillary Clinton jusqu’en juin. Il ne remportera pas l’investiture mais va rebattre les cartes de la gauche américaine.

Portrait de Bernie Sanders sur une pancarte d’un supporter du candidat démocrate lors d’un meeting à Brooklyn, New York, le 17 avril 2016 | 
TIMOTHY A. CLARY/AFP

Portrait de Bernie Sanders sur une pancarte d’un supporter du candidat démocrate lors d’un meeting à Brooklyn, New York, le 17 avril 2016 | TIMOTHY A. CLARY/AFP

Princeton (New Jersey) et New York City (New York)

«Ici, la primaire aura lieu le 7 juin. Et je voterai pour Bernie Sanders», me dit Jean. Avant d’ajouter: «S’il est toujours dans la course.» Dans l’État du New Jersey, comme en Californie et dans le Nouveau Mexique, la primaire démocrate aura lieu bien tard. En général, à cette date-là du processus de désignation du candidat, le finaliste est déjà connu. Mais, cette année, les supporters de Bernie Sanders, comme Jean, une étudiante de Princeton dont le prénom se prononce «Jiin», espèrent qu’il sera toujours là pour talonner Hillary Clinton. 

Sur le campus de Princeton, l’une des meilleures universités du pays, située dans le New Jersey, la bataille entre les partisans de Sanders et de Clinton fait encore rage. Elle divise les classes, oppose les professeurs et leurs élèves, partage les familles –et parfois jusqu’aux couples.

Nicholas, un étudiant de Princeton, me dit: «Je suis inscrit comme démocrate dans le New Jersey. Je soutiens Hillary Clinton et je pense qu’elle va l’emporter vu son avance sur Sanders. Bernie a beaucoup d’écho ici chez les jeunes, mais c’est un peu comme un oncle cool de la famille qu’on aime bien. À mes yeux, il n’a ni l’expérience politique suffisante ni les qualifications requises pour être président. Sa campagne est trop centrée sur un seul sujet –l’inégalité économique–, ses idées sont trop binaires et pas assez pragmatiques.»

Érigé comme «prophète politique» par le New Yorker, Bernie Sanders restera comme un exemple inédit dans l’histoire politique de la gauche américaine. Certes, des candidats comme Jesse Jackson, Ted Kennedy ou Howard Dean ont pu incarner à d’autres époques l’aile gauche du Parti démocrate. Certes, un candidat pro-consommateurs et anti-système comme Ralph Nader a pu faire dérailler la campagne d’Al Gore en 2000 et contribuer à sa défaite en se présentant en indépendant sur sa gauche. Aujourd’hui, une sénatrice de gauche comme Elizabeth Warren, élue du Massachusetts, une universitaire spécialisée dans la critique du système bancaire et des lobbies, aurait pu s’inviter elle aussi dans la bataille de la primaire démocrate et se révéler une meilleure candidate que Sanders. Mais elle a préféré ne pas se lancer dans la course à la fois pour éviter un combat entre femmes et parce qu’elle juge être plus influente en coulisses. De fait, Bernie Sanders est donc devenu le héros inattendu de cette primaire démocrate. Le symbole d’une nouvelle gauche américaine.

Candidat des millenials

«Pour comprendre le phénomène Bernie Sanders, il faut remonter à Occupy Wall Street. Sa base se situe là, dans la contestation des banques et du système», m’explique Mark Levinson, un influent syndicaliste, qui édite aussi le supplément littéraire d’une revue de gauche. Il ajoute: «Bernie Sanders a fait la preuve qu’on pouvait s’émanciper de Wall Street. Les Démocrates ont toujours dit qu’ils avaient besoin des riches donateurs, des dons de Wall Street, pour gagner les élections. Sanders a montré le contraire et qu’on pouvait gagner avec des millions de petits dons.» (Il a collecté plus de 200 millions de dollars à partir de micro-dons.) Mark Levinson suggère même que Sanders a dépassé Barack Obama dans sa capacité à mobiliser la base du Parti démocrate. «Ce support massif des jeunes, des gens ordinaires est inédit, conclut-il. C’est cela qui restera de sa campagne.»

Les millenials, ces jeunes nés autour de l’an 2000 et qui voteront, pour les plus âgés d’entre eux, pour la première fois cette année, constituent par excellence la démographie du vote Sanders. Beaucoup ont déjà des dettes du fait des coûts faramineux d’inscription à l’université; d’autres ont connu le chômage de masse. Leur mobilisation peut être analysée comme une révolte contre les failles du système.

David Marcus est le jeune coéditeur de la revue de gauche Dissent. Lui aussi a voté pour Bernie Sanders. «Le Parti démocrate ne sait plus parler aux jeunes ni aux classes populaires: c’est cela qui constitue l’électorat de Sanders, me dit-il, lors d’un café sur le campus de l’université Columbia, où il est en train de finir sa thèse. J’ai fait du porte à porte pour Obama et je continue à défendre son bilan mais je pense que son aspiration à créer à tout prix un consensus politique était une erreur. La politique vit de tension et meurt de consensus.»

Pour une large part, Bernie Sanders n’est «pas un candidat: c’est un mouvement». Il a lui-même répété cette belle formule. On peut même aller plus loin: ce n’est pas le «messager» qui a mobilisé les foules mais le «message»; non pas le candidat lui-même mais le contenu de sa campagne et la radicalité de ses propositions.

Je pense que l’aspiration d’Obama à créer à tout prix un consensus politique était une erreur. La politique vit de tension et meurt de consensus

David Marcus, coéditeur de la revue de gauche Dissent

En dénonçant l’élite de Washington, la collusion d’Hillary Clinton avec Wall Street et la capacité des plus riches à influencer l’agenda politique par le financement des campagnes électorales, Bernie Sanders a frappé au cœur de la machine Clinton. Mais il est allé plus loin en bousculant les présupposés du Parti démocrate. Il a réclamé la fin des prêts bancaires pour les étudiants allant à l’université et milité pour un salaire minimum à 15 dollars de l’heure. Ce faisant, il a transformé profondément la gauche américaine et lui a redonné espoir. «Le salaire minimum est aujourd’hui à 7,25 dollars de l’heure aux États-Unis. Réclamer 15 dollars, soit le double, peut paraître fou ou extravagant. Mais c’est ce rêve-là que la politique doit offrir, explique David Marcus. Mettre fin aux droits d’inscription à l’université, c’est totalement utopique aussi. Mais cette idée permet d’imaginer qu’un autre monde est possible.»

Les maths contre lui

En dépit de l’énergie que la campagne de Bernie Sanders suscite encore sur le terrain, ou sur un campus comme celui de Princeton, le candidat «socialiste» a les maths contre lui. En nombre de délégués, Sanders a un retard considérable: il ne compte que 1.411 délégués (et 9 super-délégués) quand Hillary Clinton en a déjà engrangé 1.701 (et 522 super-délégués). Il en faut 2.383 pour gagner.

Les maths sont cruelles pour Sanders mais le bon sens plus encore. Avec l’abandon de deux candidats républicains en ce début du mois de mai (il y en avait dix-sept au départ), Donald Trump, le milliardaire de l’immobilier devenu star de la téléréalité, semble bien parti pour gagner l’investiture républicaine. Ses positions anti-système, son racisme anti-latino et anti-arabe et son violent populisme en font une sorte de Marine Le Pen made in USA. La gauche s’affole face à la perspective de sa victoire potentielle en novembre. Il lui faut donc partir unie autour d’Hillary Clinton, la candidate la plus à même de gagner face à Trump. Tel est du moins ce que semble penser l’establishment démocrate.

Matthieu Karp, jeune professeur d’histoire à Princeton, n’est pas de cet avis. En décembre 2015, il a publié un intéressant article dans la revue néosocialiste Jacobin pour contrer les arguments des experts qui affirmaient que Bernie Sanders n’était pas éligible. Et lorsque je le rencontre à New York, cet historien de la guerre civile américaine me dit être resté un ardent supporter de Sanders. Il a fait sa campagne, pris la plume, fait du porte à porte et rêvé en la victoire du vieux socialiste. Certes, il reconnaît que Bernie Sanders devrait perdre l’investiture mais il continue à penser que son succès bénéficiera au Parti démocrate. «Bernie Sanders nous a permis d’avoir une meilleure idée de ce qu’était la gauche américaine. Avec lui est apparue une nouvelle force politique à la gauche du Parti démocrate, une aile gauche. C’est un héritage qui ne disparaîtra pas.»

Une voiture pro-Sanders dépasse une supporter de Clinton, lors de la primaire en Pennsylvanie, le 26 avril 2016 à Philadelphie | EDUARDO MUNOZ ALVAREZ/AFP

Le jeune juriste Scott Wilson a un autre point de vue. Il est associé d'un important cabinet d'avocats et a voté pour Hillary Clinton dans la primaire de New York alors que sa femme, Mary Ann, a voté pour Sanders. Selon lui, «Hillary Clinton est une figure centriste et rien ne la déviera de sa ligne. Bernie Sanders ne va pas avoir la moindre influence sur le reste de sa campagne. Bernie a de grand projets mais, lorsqu’on lui demande comment il entend les réaliser, il se contente de répondre qu’il faut une révolution dans notre pays. Une révolution par un seul homme: c’est un peu court!»

Le «problème Gore» de Clinton

Au-delà des idées, le moteur de la campagne Clinton se résume donc aujourd’hui à un seul argument: la menace Trump. La presse se moque régulièrement du milliardaire, de ses excès ou de ses dérapages, et beaucoup pensent que ce candidat d’une extrême droite qui ne dit pas son nom ne peut pas être élu aux États-Unis. Andrew Sullivan, un intellectuel républicain, dont les positions versatiles et iconoclastes font une partie de son charme, signe un long article à la une du New York Magazine pour prédire, au contraire, que Trump pourrait très bien gagner la présidentielle en novembre. «Le mouvement Trump est clairement fascisant dans sa diabolisation des étrangers, sa dénonciation des minorités (les musulmans et les Mexicains étant les nouveaux juifs) et sa croyance en un leader unique et tout-puissant», écrit Sullivan.

Pour lui, la «dynamique Trump» se nourrit aussi de la haine contre Hillary Clinton, qui reste très forte aux États-Unis, où elle est perçue négativement par une majorité de la population (et même comme toxique par une minorité très active). Dans l’Indiana mardi 3 mai, Bernie Sanders l’a devancée de 30 points parmi les classes populaires et plus des deux tiers des électeurs considérés comme «indépendants» l’ont également rejetée, en lui préférant Sanders. Il va y avoir un débat, prédit Sullivan, entre «le changement et la continuité», Clinton incarnant l’élite corrompue et Trump le changement et une forme de populisme radical. Ce dernier atteint pourtant lui aussi des records d’impopularité dans certains segments de la population (les femmes et les hispaniques notamment, à plus de 70%).

Le moteur de la campagne Clinton se résume aujourd’hui à un seul argument: la menace Trump

Andrew Sullivan prédit que Donald Trump va modérer son discours, maintenant qu’il est le candidat «naturel» du Parti républicain, pour élargir sa base, séduire l’Américain moyen et les électeurs indépendants. Pour répondre à leur anxiété, il ne devrait pas, comme le ferait un candidat plus conservateur ou plus religieux, radicaliser son point de vue sur la question de l’avortement ou le mariage gay (sujets sur lesquels il est plutôt modéré) mais rompre avec l’orthodoxie républicaine sur les impôts et durcir ses critiques contre les accords de libre-échange. Pour Sullivan, cette stratégie peut lui permettre d’attirer à lui le vote des ouvriers et des salariés pauvres blancs, en les éloignant d’Hillary Clinton. «Clinton a un problème Gore», résume Sullivan, en référence aux difficultés d’Al Gore à séduire les classes populaires durant la présidentielle de 2000, ce qui a contribué à l’élection de George W. Bush.

Cet argument est repris également par l’essayiste Thomas Frank qui, à l’époque, avait signé un livre remarqué, What’s the Matter With Kansas?, dans lequel il tentait de comprendre le comportement politique paradoxal des classes populaires qui votaient républicain contre leurs propres intérêts. Le même Thomas Frank a publié en mars un nouvel essai intitulé Listen, Liberal, consacré cette fois à l’écart qui s’est creusé entre les classes populaires, notamment les travailleurs pauvres blancs, et le Parti démocrate. Un gouffre que Bernie Sanders a justement tenté de combler.

Laissés-pour-compte de la mondialisation

Professeure à Princeton, Sophie Meunier suggère que les reports de voix de Sanders sur Clinton ne seront pas automatiques:

«Tous les électeurs de Sanders ne sont pas de jeunes étudiants idéalistes. Sur le plan économique, une partie des électeurs de Trump et de Sanders se confondent. Ce sont, en gros, les laissés-pour-compte de la mondialisation. Sur le plan social, ces électeurs de Sanders ne votent traditionnellement pas pour les candidats républicains classiques car le GOP est devenu extrémiste, pour ne pas dire fondamentaliste, sur certaines questions de société. Mais il est possible que ces électeurs, qui ne sont pas si éloignés que ça des électeurs du Front national en France, se reportent sur Trump parce qu’il brouille toutes les cartes. Paradoxalement, il fait moins peur aux classes populaires socialement progressistes que des intégristes comme le candidat républicain Ted Cruz, qui vient d’abandonner la course à l’investiture.»

Bernie Sanders lors du débat pour la primaire démocrate sur CNN le 14 avril 2016 à New York | Jewel SAMAD/AFP

On peut d’ailleurs noter que Donald Trump a pris cyniquement la défense, ces dernières semaines, de Bernie Sanders, «terriblement maltraité par les Démocrates». Ses conseillers constatent que les électorats de Trump et Sanders, où les classes populaires blanches sont surreprésentées, se chevauchent: ils sont animés par la même crainte de la mondialisation, le même ressentiment contre l’élite de Washington et une peur du déclassement social qui se nourrit du constat de vivre moins bien que leurs parents. Tous partagent l’idée que l’Amérique est en déclin et ils aspirent, nostalgiques pour Sanders ou pessimistes pour Trump, à renouer avec l’ascension sociale des Trente Glorieuses. (Ce sentiment est moins prégnant au sein de la classe moyenne aisée, les classes supérieures, les minorités noires et latinos, lesquelles sont malgré tout en ascension sociale, ou chez les retraités –électorat optimiste de base d’Hillary Clinton).

D’autres observateurs doutent toutefois de la capacité de Donald Trump de séduire les électeurs de Bernie Sanders. Ainsi de l’éditorialiste Charles Blow, qui pense que les électeurs de Sanders et de Trump ne partagent rien, si ce n’est une certaine amertume et nostalgie. «Une quelconque coalition Trump-Sanders est plus qu’improbable», écrit Blow qui constate que les électeurs de Trump veulent moins d’État, moins de régulation du marché et sont anti-Mexicains quand ceux de Sanders, égalitaires, pro-éducation et pour une meilleure couverture maladie, veulent le contraire.

Il est possible que les électeurs de Sanders se reportent sur Trump parce qu’il brouille toutes les cartes

Sophie Meunier, professeure à Princeton

Pour Stanley Katz, professeur émérite à Princeton, «la campagne de Sanders est idéaliste, voire chimérique, mais elle a donné aux électeurs progressistes une voix. Elle montre un malaise et un mécontentement profond à l’égard de la candidature Clinton au sein du Parti démocrate». Reste qu’il «pense que les supporters de Sanders finiront par voter Clinton même si c’est à reculons et à leur corps défendant».

Menace Trump

Malgré sa victoire mardi 3 mai dans l’Indiana, Bernie Sanders est en train d’atténuer ses critiques à l’égard d’Hillary Clinton. Il a aussi procédé fin avril à la mise au chômage d’une large partie de son staff de permanents salariés, un signe de défaite annoncée. Certes, il devrait continuer à se battre jusqu’au bout pour tenter d’influer sur l’agenda de la convention démocrate, prévue du 25 au 28 juillet à Philadelphie, mais il donne ainsi un signe clair, comme s’il ne croyait déjà plus lui-même à sa capacité de pouvoir gagner l’investiture. Les sondages lui sont encore favorables en Virginie Occidentale, dans le Kentucky et l’Oregon, les scrutins à venir, mais cela ne suffira pas.

Hillary Clinton, de son côté, n’évoque plus guère Bernie Sanders et concentre désormais exclusivement ses critiques contre Donald Trump. Ses conseillers et différents comités d’action politiques épluchent déjà l’historique des multiples activités de Donald Trump pour déceler les points faibles de sa candidature. L’été et l’automne risquent d’être d’une violence politique inouïe entre les deux géants Trump et Clinton. Hillary se prépare déjà à cette bataille-là.

Face à une campagne imprévisible conduite par un leader incontrôlable –Donald Trump est un candidat «non politique» qui n’a jamais été élu mais a réussi à s’imposer à la tête des Républicains en quelques mois–, les Démocrates sont aujourd’hui aussi circonspects qu’inquiets. L’aventure Bernie Sanders s’éloigne donc nécessairement à mesure que la menace Trump se précise. Et le jeune éditeur de Dissent, David Marcus, de conclure, résumant ce que beaucoup pensent à gauche:

«Sanders est arrivé trop tôt. Un candidat plus jeune aurait pu convaincre l’électorat noir et latino; un candidat plus organisé aurait pu battre Hillary Clinton. Mais ce n’est que le début. Désormais, nous savons qu’il existe une aile gauche du Parti démocrate».

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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