Economie

Au secours, la bulle revient

Gilles Bridier, mis à jour le 19.10.2009 à 9 h 14

Le secteur bancaire flambe en Bourse alors que l'économie réelle est toujours en crise et que l'Etat s'endette pour financer la reprise. Cherchez l'erreur.

L'indice Dow Jones de la Bourse de New York est repassé au-dessus des 10 000 points Brendan McDermid / Reuters

L'indice Dow Jones de la Bourse de New York est repassé au-dessus des 10 000 points Brendan McDermid / Reuters

La crise économique n'est pas terminée que la bulle est de retour. Bulle financière bien sûr, symbolisée par le record de 140 milliards de dollars de bonus qui vont être distribués par les banques américaines pour 2009, alors que le pays tout entier a été appelé à leur chevet cette même année. Les banquiers de Wall Street voudraient-ils faire un bras d'honneur à la Maison Blanche qu'ils ne s'y prendraient pas autrement! En France aussi, la bulle est revenue. Le défi lancé aux autorités n'est pas comparable, mais le décalage est bien réel: l'économie est toujours en crise et l'Etat n'en finit pas de tirer des créances sur l'avenir pour éviter que l'activité ne s'effondre, mais les banques caracolent en Bourse.

2,5 fois plus que le CAC

Quelques repères: alors que le CAC 40 a progressé de 21% depuis le 1er janvier 2009, les valeurs bancaires ont globalement progressé de 76%, soit environ 250% plus vite que l'indice phare de la place parisienne. Et des leaders font encore mieux, comme BNP Paribas à +92% ou le Crédit Agricole à +87% (on ne s'arrêtera pas sur le cas de la valeur Natixis qui étaient tombée tellement bas que sa performance à +226% n'est pas pertinente). Aucun autre des grands compartiments de la Bourse ne soutient la comparaison avec les banques... sauf l'automobile. Prime à la casse oblige! Un point commun aux deux secteurs: c'est pour eux que l'Etat s'est le plus mobilisé dans la crise, ce sont eux qui ont profité des plus fortes aides. Non sans justification d'ailleurs, tant il était nécessaire d'éviter un effondrement du système financier d'une part, et d'un des secteurs industriels les plus pourvoyeurs d'emplois d'autre part.

Un fossé se creuse avec le reste de l'économie

L'automobile n'est pas sortie de l'ornière: c'est la raison pour laquelle le gouvernement s'est engagé à maintenir la prime à la casse l'an prochain, tout en la réduisant pour éviter un coup d'arrêt brutal qui serait fatal au marché. Mais les banques qui s'empressent de rembourser les aides d'Etat pour s'affranchir de toute contrainte, se relancent. Tant mieux: un pays a besoin d'un système bancaire solide pour financer son économie et fonder ainsi la relance. Malheureusement,  ce n'est pas le cas. Les établissements financiers, pour engranger les bénéfices et attirer les investisseurs à l'origine de leur ascension boursière, ne font que réactiver le mode de gestion (prise de risque dans la banque d'affaires, grande prudence dans la banque de détail) d'avant la crise. Ainsi elles creusent, aujourd'hui, le fossé entre l'économie réelle et la sphère financière.

Et pourtant, sans l'Etat, point de salut

Les projections le démontrent. Le Premier ministre François Fillon ne prévoit pour la France qu'une croissance de 1% en 2010, ce qui est insuffisant pour relancer l'emploi: l'an prochain, l'économie française détruira encore quelque 190.000 emplois (après 580.000 en 2009), notamment dans les PME qui fournissent en France deux emplois sur trois mais en ont perdu 10% cette année. Problèmes de fonds propres? Il est étonnant que dans une économie qui -même régulée - se revendique libérale, il ne faille compter que sur l'intervention de l'Etat, encore une fois. Il multiplie les guichets par le biais du Fonds stratégique d'investissements, mais les banques sélectionnent leurs interventions pour limiter leurs risques.

Dans les grands groupes, les perspectives d'emploi ne sont guère plus réjouissantes: d'après la Chambre de commerce de Paris dans son étude de conjoncture d'octobre, une grande entreprise sur trois envisage une baisse des effectifs en 2010. Entre des banques qui s'éclatent et des entreprises qui se crispent, l'écart se creuse.

Par ailleurs, les banques profitent de l'endettement des pouvoirs publics pour relancer la croissance et créer une dynamique de reprise. Mais seront-elles sollicitées lorsqu'il faudra rembourser la dette accumulée? On peut comprendre que, pour ne pas enrayer la mise en place de cette dynamique, l'Etat poursuive ses efforts. Car la reprise n'est encore pas au rendez-vous. La preuve: sans aides massives, l'activité s'effondrerait. Mais une reprise sous perfusion est-elle un signe de bonne santé ?

Les banques remboursent leurs dettes, l'Etat creuse ses déficits

L'Etat, donc, nourrit l'activité en empruntant massivement (165 milliards d'euros en 2009, 175 milliards en 2010).... et prévoit de laisser filer ses déficits jusqu'en 2012 (141 milliards d'euros cette année, 116 milliards l'an prochain, contre par exemple 38 milliards en 2007 avant la crise). La dette publique enfle : de 20% du PIB en 1980, elle dépassera 80% l'an prochain d'après Bercy, 90% en 2012 (hors effet grand emprunt) et 99% en 2017, d'après l'OCDE.

Certes, le Japon, le Royaume Uni et les Etats-Unis afficheront alors un ratio dette/PIB encore plus dégradé, mais la consolation est mince. Car toute dette génère des intérêts, pour un Etat comme pour un ménage: 38,5 milliards d'euros cette année, 42 milliards l'an prochain pour la France. C'est à ce prix que l'Etat met en place les conditions de la reprise, c'est à ce prix pour la collectivité que les banques peuvent afficher leur spectaculaire redressement. Les banques paient leurs dettes, mais pas la France.

Qui paiera l'ardoise publique ?

Un projet d'impôt bancaire spécifique, surtaxant les bénéfices de 10%, a germé à la Commission des Finances de l'Assemblée nationale; il est encore loin d'être adopté. Pourtant, le pays ne peut traîner un service de la dette qui est aujourd'hui plus élevé que le déficit budgétaire avant la crise. Ainsi, lorsque les établissements financiers vont recommencer à s'enrichir, les Français vont devoir rembourser leurs excès, quelles que soient les promesses de stabilisation de la fiscalité! Une nouvelle grosse bulle en perspective... avec le risque qu'elle éclate à nouveau dans la mesure où, le système n'ayant pas été transformé en profondeur et débarrassé de ses pilules empoisonnées, les mêmes causes devraient produire les même effets. La sortie de crise imposerait plus de prudence, ainsi qu'un travail collectif dont les banques ne peuvent s'exclure. Mais évidemment, si on ne les y oblige pas un peu...

Gilles Bridier

Lire également: Banques: le triomphe des coupables, Banques: nationalisez les toutes! et Au bonheur des banques.

Image de Une: L'indice Dow Jones de la Bourse de New York est repassé au-dessus des 10 000 points Brendan McDermid / Reuters

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