France

La police française est-elle plus violente que les autres?

Temps de lecture : 4 min

Les manifestations contre la loi travail et le phénomène Nuit Debout ont montré la capacité de la police française à faire usage de la force. Pour autant, rien n’indique que la France réprime plus durement que ses voisins européens.

Face-à-face avec les policiers après l’évacuation du lycée parisien Jean-Jaurès, jusqu’alors occupé par 200 migrants, le 4 mai 2016 | GEOFFROY VAN DER HASSELT/AFP
Face-à-face avec les policiers après l’évacuation du lycée parisien Jean-Jaurès, jusqu’alors occupé par 200 migrants, le 4 mai 2016 | GEOFFROY VAN DER HASSELT/AFP

Impossible d’être passé à côté. Le 29 avril 2016, les forces de l’ordre parisiennes faisaient évacuer, dans la violence, la place de la République jusqu’alors occupée par les manifestants du mouvement Nuit Debout. Une vidéo du Parisien montrait l’intervention musclée de certains CRS sur une foule en majorité pacifique. Dès lors, de nombreux internautes ont dénoncé ces dérapages sur les réseaux sociaux, y décelant un nouveau palier de la violence policière.

Néanmoins, l’absence de travaux sur le sujet ne permet pas d’affirmer que la France utilise plus la force que les autres pays d’Europe.

Manque d’études et de données

Jusqu’aujourd’hui, la seule analyse internationale sur la violence policière n’inclut pas la France. Il s’agit des réponses de la police par rapport à des provocations dans six pays du monde (Venezuela, Brésil, Australie, Royaume-Uni, Pays-Bas, Allemagne). À partir de cette étude, «on peut tout juste assurer que la France se rapproche plus du modèle anglais, très graduel dans l’usage de la force, que du Venezuela ou du Brésil, où il est presque immédiat», estime Jacques de Maillard, chercheur au Cesdip (Centre de recherches sur le droit et les institutions pénales) et auteur d’une Sociologie de la police avec Fabien Jobard en 2015.

Aucune étude n’a encore comparé le nombre ou la gravité des violences policières dans plusieurs pays. Dans le cas de la France, il est même impossible de participer à une telle analyse comparative, faute de chiffres.

Ce qui nous gêne, c’est l’impunité des policiers coupables de fautes. Cela termine toujours sur un non-lieu puisque nous n’avons aucun moyen de savoir s’il y a récidive

Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty International

«On dispose seulement des rapports partiels de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et du défenseur des droits, qui n’apportent pas grand-chose, rappelle Jacques de Maillard. Quand on cherche des informations plutôt fiables sur la question, c’est vers les ONG qu’il faut se tourner car elles gèrent elles-mêmes les dossiers.» À ce propos, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) a publié un rapport sur les abus policiers des dernières années en mars 2016. L’ONG a dénombré quatre-vingt-neuf cas d’usage de la force survenus entre 2005 et 2015. Parmi ceux-ci, elle dénombre vingt-six décès, vingt-neuf blessures irréversibles (infirmités permanentes) et vingt-deux blessures graves.

Jacques de Maillard pense que la police hexagonale porte tous les stigmates de «l’administration publique à la française, peu transparente par peur d’entrer dans le débat public». Ce manque d’informations irrite également les ONG, Amnesty International en tête. «On souhaite depuis longtemps des enquêtes indépendantes pour quantifier ce phénomène en France», déplore Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty. L’organisation a édité depuis 2005 trois rapports réclamant moins d’opacité dans les services de police français.

«Ce qui nous gêne, ce n’est pas tant la quantité que l’impunité des policiers coupables de fautes. Cela termine toujours sur un non-lieu puisque, par exemple, nous n’avons aucun moyen de savoir s’il y a récidive», souffle Geneviève Garrigos. Une zone d’ombre à des années-lumière des pratiques britanniques. «L’Independent Police Complaints Commission (IPCC) en Angleterre et au pays de Galles est un modèle de lisibilité, affirme Jacques de Maillard. Tout usage de la force y est répertorié et, comme cet organisme est détaché de la police, c’est un gage de fiabilité supplémentaire.»

Bonnes avancées, mauvaise perception

Pourtant, des évolutions dans les institutions françaises permettent de dénoncer les violences. «Avec le Défenseur des droits, créé en 2011, c’est plus facile de déposer une réclamation. Avant, avec la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) il fallait attendre sa saisie par un parlementaire», ajoute Geneviève Garrigos. Cette innovation, qui a vu le nombre de saisines sur la déontologie de la sécurité passer de 702 en 2015 à 910 en 2016, sera bientôt accompagnée par un outil de recensement des violences de l’IGPN, «à partir du moment où elles entraînent au minimum vingt jours d’interruption de travail», défriche Jacques de Maillard. En 2015 comme en 2014, 28% des réclamations sur la déontologie de la sécurité concernaient des violences policières.

Par rapport à ses voisins européens équivalents que sont l’Allemagne et l’Angleterre, les Français possèdent une image de leur police plus négative, similaire à celle des habitants des pays de l’Europe du Sud. Une étude publiée dans le n°27 des Cahiers de la Sécurité et de la Justice indique que plus de 30% des Français pensent que la police traite les individus avec respect très rarement ou rarement. Un chiffre semblable à celui de la Grèce, du Portugal ou de Chypre, contre moins de 20% pour le Royaume-Uni et l’Allemagne. De même, plus de 60% des Français pointent le manque d’équité de la police, une donnée similaire au trio Grèce, Portugal, Chypre, contre 40% pour le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Je ne pense pas que la police soit plus dure qu’en 1936 ou en 1968. Il y a juste une multiplication des contenus

Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste des politiques de sécurité

Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste des politiques de sécurité, pose un autre problème dans la perception de la violence. Il estime que l’image amplifie le ressenti de celle-ci:

«L’impact de l’image aujourd’hui offre à tout le monde la possibilité de visionner des violences policières. Mais je ne pense pas que la police soit plus dure qu’en 1936 ou en 1968. Il y a juste une multiplication des contenus.»

Le sociologue juge que la France n’est pas à blâmer pour sa violence: «En Europe, la France n’a certainement pas la police la plus violente quand on voit ce qu’il peut se passer en Ukraine ou dans les Balkans.»

Faute d’études et de données très précises, seul vaut le ressenti général des experts et des associations qui suivent les violences policières. Tous s’accordent à dire que l’usage de la force en France est parfois abusif sans pour autant placer ces attitudes au sommet de la violence policière en Europe.

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Bruno Cravo Journaliste

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