Monde

La Turquie minée par le nationalisme laïc autoritaire

Reporters sans frontières, mis à jour le 18.10.2009 à 17 h 05

Le débat est confisqué au nom du respect de la Nation turque.

La police anti-émeute turque, REUTERS/Osman Orsal

La police anti-émeute turque, REUTERS/Osman Orsal

La presse turque, et elle n'est pas la seule, s'est réjouie d'une «victoire de la paix», au lendemain du match de football à haute valeur symbolique du mercredi 14 octobre, qui a vu la Turquie remporter par deux buts à zéro une victoire sur l'Arménie. Ce match a suivi de quelques jours seulement la signature à Zurich d'un accord historique entérinant la reprise des relations diplomatiques entre Ankara et Erevan, après seize ans de rupture.

Entre ces deux moments, un troisième opus, tout aussi parlant mais qui a fait l'objet de moins d'attention, a eu lieu à Istanbul, devant la 14e chambre de la Cour d'assises. Il s'agit de la onzième audience dans le procès des assassins du journaliste turc d'origine arménienne, Hrant Dink, abattu le 19 janvier 2007 devant les locaux de la rédaction d'Agos, le journal en langue arménienne qu'il dirigeait.

Aucun doute ne subsiste quant à l'identité du tireur (mineur au moment des faits) arrêté peu de temps après l'attentat, ni d'ailleurs sur l'existence d'un projet ourdi de longue date et impliquant des membres des forces de l'ordre et des groupuscules ultranationalistes bénéficiant de leur soutien. Non, ce qui fait encore question dans cette affaire, c'est l'étendue de la ramification de cette pieuvre qui a su s'enfouir profondément au sein des structures de l'Etat et des élites d'un pays aux portes de l'Europe.

Destabilisation du pays

Car ce que réclament les avocats des parties civiles, c'est que tous les éléments reliant ce dossier à  d'autres enquêtes, dont celle portant sur «Ergenek»on, du nom de cette organisation secrète qui projetait de lancer plusieurs actions de déstabilisation du pays, soient transmis au tribunal. Rien de plus, mais rien de moins.

Que l'on prenne la pleine mesure de cet assassinat et des obstacles opposés à la manifestation de la vérité et l'on touchera du doigt la fracture, ou plutôt la plaie béante qui barre le visage de la Turquie laïque.

Dans un monde où les craintes se concentrent autour de la menace terroriste incarnée par des fanatiques religieux, le danger porté par le nationalisme laïc reste volontiers occulté.

En Turquie, c'est en son nom que le débat est confisqué, qu'une tutelle s'exerce sur les esprits, dont les gardiens fidèles se retrouvent dans toutes les sphères dirigeantes. Ce que l'on désigne souvent sous le vocable d'«Etat profond», et qui n'est autre que l'avatar haineux et vociférant du nationalisme le plus brutal.

Dérives autoritaires

En Turquie, aujourd'hui, des Turcs qui ne sont d'origine ni arménienne ni kurde, qui n'appartiennent à aucune minorité religieuse, manifestent et défilent parfois par dizaines de milliers, comme lors de la mort de Hrant Dink, exaspérés des dérives autoritaires de leurs dirigeants. Et pendant ce temps, les magistrats, chiens de garde de la nation, continuent d'inculper à tour de bras intellectuels, écrivains et journalistes qui feraient injure à la Turquie. Depuis la dernière mouture du code pénal en 2005, en vertu de l'article 301, ce sont plus de 200 de ces acteurs du débat public qui ont eu maille à partir avec la justice pour avoir paraît-il «porté atteinte à la Nation turque».

Bien d'autres sont victimes d'un véritable arsenal répressif qui punit les atteintes aux intérêts nationaux fondamentaux (art. 305), l'incitation à la haine, à l'hostilité ou à l'humiliation, (art. 216), l'atteinte à la mémoire d'Atatürk (loi 5816 du 25 juillet 1951), ou encore le fait de détourner la population du service militaire (art. 318). Bien souvent, les peines encourues sont augmentées de moitié dans le cas où les atteintes ont été commises par un média. Parmi eux, ceux de la minorité kurde, fermés par dizaines, mais aussi des journalistes de médias de référence qui se saisissent de questions d'actualité. Pour quelques articles et un livre consacré à l'affaire Dink, Nedim Sener, du quotidien Milliyet (appartenant au groupe de presse Dogan, récemment condamné à payer une amende astronomique de 1,75 milliard d'euros) encourt une peine de prison plus lourde - plus de trente-deux ans de réclusion - que l'assassin du directeur d'Agos.

Pire, l'assassin a eu le privilège de poser pour la postérité, sous les couleurs du drapeau national, aux côtés des mêmes policiers qui avaient procédé à son interpellation.

Génocide arménien

Arat Dink a été lui aussi poursuivi pour avoir seulement fait mention des propos tenus par son père en 2006 à l'agence de presse Reuters dans lequel l'éditorialiste parlait du génocide arménien de 1915.

Alors faut-il rappeler à ceux qui, avides de bonnes nouvelles dans un «monde de brutes», ont vu dans cette signature un grand moment d'histoire, que les protocoles de normalisation des relations entre les frères turc et arménien devront être ratifiés par les parlements des deux Etats, un processus qui débutera la semaine prochaine à Ankara? D'ici là, quelques titres seront peut-être condamnés et des journalistes poursuivis pour avoir parlé du PKK ou du génocide arménien.

Elsa Vidal, Bureau Europe de Reporters sans frontières

Image de Une: La police anti-émeute turque, REUTERS/Osman Orsal

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