Culture

La comédie romantique a-t-elle encore besoin de «gentils garçons»?

Temps de lecture : 10 min

Pour toute une génération, les héros de comédies romantiques ont servi de modèles. Depuis, la vie a prouvé que les «gentils garçons» ne sont pas aussi idéaux qu'ils en ont l'air. La fiction doit-elle s'en accomoder?

Paul Rust alias Gus dans la série Netflix «Love»
Paul Rust alias Gus dans la série Netflix «Love»

C’est l’histoire d’une fille avec un cœur en or mais en couple avec un salopard. Au moment où elle s’y attend le moins, elle va tomber sur un garçon si charmant, attentionné et délicat que Cupidon va jouer son rôle, malgré les nombreux obstacles qui se dressent devant eux. Vous connaissez cette histoire. Ou peut-être connaissez-vous la version dans laquelle le garçon charmant est remplacé par un autre salopard qui va, cette fois, apprendre la gentillesse et la délicatesse au contact de la fille avec un cœur en or. Il y a même de grandes chances que la fille soit jouée par Sandra Bullock ou une des «Jennifer» et le bad-boy par Hugh Grant ou Matthew McConaughey.

Ces histoires, ce sont celles d’à peu près 80% des comédies romantiques hollywoodiennes. «Vous me donnez envie de devenir meilleur», disait Jack Nicholson, l’écrivain misanthrope de Pour le pire et pour le meilleur, à Helen Hunt, la mère célibataire au cœur d’or. Cette réplique sert de ressort immuable à un genre qui a fait du «gentil garçon» son indéfectible héros. N’imaginez pas «avoir la fille» à la fin sans ça.


Héros modèles

Je suis né à la toute fin des années 1970. Quand mes hormones ont commencé à faire leur œuvre quinze ans plus tard, sur les écrans de cinéma et dans les vidéo-club, il n’y avait que ça: des comédies romantiques. Le genre connaissait alors son âge d’or. Et cette vague, elle a déferlé sur ma psyché adolescente comme sur Patrick Swayze à la fin de Point Break. C’est comme ça que s’est forgé mon inconscient amoureux, ma façon d’appréhender les relations romantiques –pour le meilleur et pour le pire. En me gavant de comédies romantiques.

Alors, ce «gentil garçon», je le connais. Je le connais très bien. Je me suis beaucoup identifié à lui. Il m’a beaucoup appris en fait. Il m’a appris à être poli, attentionné, délicat. Devenir comme Jack Nicholson à la fin de Pour le pire et pour le meilleur, comme Jerry Maguire et séduire Helen Hunt ou Renée Zellweger. Certains s’identifiaient à Zidane. Moi je m’identifiais à ces héros de comédies romantiques. C’était mes modèles.

Gloire au «gentil garçon»

Et dans le petit monde adolescent, trop immature pour penser en trois dimensions, on finit souvent par se voir comme le surdoué, l’athlète, la détraquée, la fille à papa et le délinquant se voient au début de The Breakfast Club: comme des caricatures. Je me suis donc tellement identifié aux «gentils garçons» de comédies romantiques que, dans ma tête et dans le regard des autres, je l’étais devenu, ce «gentil garçon». Après tout, ce devait être une grande qualité. Pourquoi ne pas le croire?

Bref, pour «avoir la fille», il fallait être ce «garçon gentil». Il fallait être Mark Ruffalo dans 30 ans sinon rien. Il fallait être Jack Black dans The Holiday, ou Paulie Bleeker dans Juno

Lili Taylor le disait à la fin du film Un Monde pour nous: «C’est si dommage qu’il n’y ait pas plus de gars comme Lloyd».

Lloyd, c’est Lloyd Dobler, le héros incarné par John Cusack dans le film de 1989 réalisé par Cameron Crowe. Adolescent fan de kickboxing et ami avec des néo-féministes grunge, il est amoureux de Diane Court, la plus jolie, intelligente et forcément inaccessible fille de son lycée. «Une intello enfermée dans le corps d’une playmate», dit-il.

Forcément, sur le papier, Lloyd n’a aucune chance avec Diane. Mais Lloyd a un atout que le reste de son lycée n’a (à priori) pas: il est gentil. Lloyd est «l’adolescent optimiste à la si charmante loquacité», comme le décrit Chuck Klosterman dans son essai Sexe, drogue et pop-corn. Lloyd est ce garçon qui prend le temps d’enlever du verre brisé sur le trottoir pour que Diane puisse avancer sans se blesser et qui abandonne sa famille et ses études pour la suivre à l’autre bout du monde.

Comme Diane avait choisi Lloyd, Marianne Dashwood comprend aussi, dans Raison et Sentiments de Jane Austen que l’austère mais attentionné Colonel Brandon, en l’écoutant, en encourageant sa passion et ses talents et en l’aimant dans les bons comme dans les mauvais moments, vaut mieux que le beau mais manipulateur Willoughby.

Retour à la réalité

Bref, pour «avoir la fille», il fallait être ce «garçon gentil». Il fallait être Mark Ruffalo dans 30 ans sinon rien. Il fallait être Jack Black que Kate Winslet finit par préférer à Rufus Sewell, le pervers narcissique, dans The Holiday, ou Colin Firth que Renée Zellweger finit par préférer à l’égocentrique Hugh Grant dans Le Journal de Bridget Jones. Il fallait être Paulie Bleeker dans Juno ou Longfellow Deeds dans L’extravagant Mr Deeds qui finissent par l’emporter grâce à leurs petites attentions, leur bonté de coeur et leur sincérité. Et faut-il vraiment expliquer comment Forrest Gump finit par séduire sa Jenny?

Le problème, c’est que les Lloyd Dobler ou les Colonel Brandon, aussi séduisants soient-ils pour l’esprit, ne sont pas réels.

«J’ai aimé une fille qui m’aimait presque, juste pas autant qu’elle aimait John Cusack. (...) Il se trouve qu’un nombre incalculable de femmes nées entre 1965 et 1978 sont amoureuses de John Cusack. Je ne peux pas comprendre comment ça se fait qu’il ne soit pas la star numéro 1 du box-office en Amérique car il n’y a pas une fille hétéro que je connaisse qui ne vendrait pas son âme pour partager un milkshake avec cet enfoiré. Pour les femmes dans leur vingtaine et leur trentaine, John Cusack est le nouveau Elvis. Mais voici ce qu’aucune de ces femmes ne semblent réaliser: elles ne sont pas amoureuses de John Cusack. Elles sont amoureuses de Lloyd Dobler.»

Voilà ce que dit Chuck Klosterman: Lloyd Dobler a ruiné sa vie amoureuse parce qu’il créait un idéal auquel il était incapable de se mesurer. Aucun homme ne le peut, en fait. Le «gentil garçon» est un fantasme, une construction de l’esprit, la version «génération X» du prince charmant.

Premiers baisers

C’est le jour où j’ai donné mon premier baiser que je me suis rendu compte que je n’étais pas Lloyd Dobler et ne le serait jamais. J’avais 15 ans. À la fin d’une boum, une copine est venue me voir pour me dire qu’une fille de sa classe avait envie de sortir avec moi. Effrayé mais flatté, j’ai passé le week-end le sourire aux lèvres. Le lundi matin, j’ai donc été voir ma copine pour lui dire que j’avais aussi envie de sortir avec cette fille que je retrouverai quelques heures plus tard devant la cantine. Notre histoire dura dix jours.

Car la seule raison qui m’avait poussé à sortir avec cette fille, c’était ce fameux premier baiser. Je ne voulais pas fêter mes 16 ans sans avoir vécu cette expérience. C’était donc une occasion que je ne voulais pas rater. Et pour ça, égoïstement, j’ai brisé le coeur d’une fille qui n’avait vraiment pas mérité ça. Je me suis rendu compte que la caricature que j’avais construite dans ma tête, à laquelle je m’identifiais, n’existait pas.

Le truc est de réaliser que les garçons qui parlent trop d’être rejetés comme s’ils en étaient fiers ne sont pas forcément plus gentils ou plus sensibles que ces brutes de confréries

Julie Klausner

Mais que se passe-t-il quand on n’arrive plus à faire la différence entre fiction et réalité, qu’on continue de se voir comme un «Lloyd Dobler», la vingtaine, la trentaine passée, qu’on continue de confondre mièvrerie hollywoodienne avec vie réelle?

Il arrive un phénomène qui n’a sûrement échappé à aucune fille passée, un jour, par un site de rencontres. À défaut, vous tomberez, sans encombres, sur des captures d’écran comme autant de portes d’entrées sur un terrifiant mode de pensée. La rhétorique est toujours la même: «cette fille refuse de sortir/coucher avec moi alors que je suis gentil mais accepte de sortir/coucher avec ce mec qui la traite comme de la merde».


Un soupçon de machisme

L'écrivain et comédienne Julie Klausner en parle très bien dans son autobiographie amoureuse et sexuelle I Don’t Care About Your Band:

«Le truc est de réaliser que les garçons qui parlent trop d’être rejetés comme s’ils en étaient fiers ne sont pas forcément plus gentils ou plus sensibles que ces brutes de confréries qui font la queue devant des clubs comme le SkyBar pour tester leur charme sur des filles qu’ils veulent violer après leur premier rendez-vous. Il y a plein de nerds qui ont peur des femmes et ne sont pas sensibles malgré leur marketing. C’est juste une nouvelle et excitante façon de détester les femmes. Les racistes timides ne sont pas “sensibles” quand ils ferment leur porte de voiture en voyant un noir dans la rue. Ils sont juste trop effrayés de sortir de la voiture et les traiter de nègres.»

À les entendre, ces «gentils garçons» vivraient dans une comédie romantique sans «happy end», comme s’ils étaient victimes d’une injustice dont Hollywood serait l’instigateur invisible et l’ensemble du genre féminin le visage. Ce sont ces garçons, ces «auto-proclamés» gentils garçons qui ont inventé, pour mettre des mots sur leur machisme décomplexé, des expressions comme «friendzone» ou «nice guy always finish last».

À force (sûrement) de s’entendre dire que le «gentil» doit forcément «avoir la fille» à la fin de l’histoire, ces garçons ont commencé à voir leur vie amoureuse comme un film d’action avec Bruce Willis, en deux dimensions: les «gentils» contre les «méchants», le genre féminin représentant le traitre qui se révèle aux ¾ de l’histoire.

Méchant + méchant = deux un peu gentils

Si pour la génération X, le «gentil garçon» pouvait avoir le visage poupon de John Cusack, il a désormais, pour la génération Y, celui d’un pervers frustré qui se complait dans la violence sexiste sur les forums et les applications de rencontres. Bref, à tort ou à raison, ce n’est plus un compliment de se faire appeler «un nice guy». Bien au contraire.

Probablement la raison pour laquelle une certaine nouvelle comédie romantique a décidé d’en faire son deuil –en particulier à la télé. Voyez par exemple la série You’re The Worst. Le héros de la série (Chris Geere) est un dégénéré total, cynique et incapable d’empathie: l’anti-Lloyd Dobler. Mais son héroïne (Aya Cash) est tout aussi dégénérée que lui. Résultat: leur décadence s’annule. Dans un contexte où tout le monde est un «méchant», ils se retrouvent finalement tous à être «un peu gentil» entre eux. La comédie romantique hollywoodienne retombe sur ses pieds, ni vu ni connu. Il y a juste beaucoup plus d’alcool, de clubs de strip-tease et de sexe que dans la version avec Tom Hanks et Meg Ryan.

Et c’est là que Gus, le personnage incarné par Paul Rust dans la série Love, est intéressant. Quand la série débute, Gus est, semble-t-il, le nouvel avatar du «gentil garçon» made in Apatow qui produit la série. Avec sa bande d’amis avec qui il compose des chansons de films qui n’ont pas la chance d’en avoir, avec son goût pour la magie et pour la comédie romantique, la filiation est plus qu’évidente avec le Steve Carrell de 40 Ans Toujours Puceau, le Seth Rogen de En Cloque Mode d’Emploi et Funny People ou le Bill Hader dans Crazy Amy.

C’est cette gentillesse qui plaît tant à Mickey (Gillian Jacobs), le personnage féminin principal de Love, une «cool girl» qui collectionne les «bad guys». Elle ne fait que lui répéter: tu es si gentil. Tout le temps, elle lui répète quand il la sauve après qu’elle a sauté, bourrée, dans une piscine: tu es si gentil. Comme une sorte de mantra qui ressemblerait au fantasme ultime de ces gars qui hantent les sites de rencontres en se présentant comme des «gentils garçons».

La trentaine bien entamée, je parviens plus facilement à m’identifier au comportement de Gus qu’à celui de Tom Hanks dans l’ensemble de son œuvre «romantique»

Dépasser le cliché

Et la série ne pourrait être que ça: la rencontre et l’histoire d’amour entre un «gentil garçon» et «une cool girl», une histoire d’attirance entre caractères opposés («Opposites Attract» comme disait la chanson de Paula Abdul), une histoire comme celle que je (Hollywood) vous a raconté au début de cet article. C’est normal qu’on s’attende à ça. Moi, je m’attendais à ça. C’est ce qu’on m’a raconté toute ma vie, après tout!

Et pourtant, Gus, une fois qu’il a eu ce qu’il voulait avec Mickey, n’a plus rien du héros «à la Apatow», dévoué et sensible. Devient-il, pour autant, mauvais, un vrai salopard comme Jack Nicholson au début de Pour le pire et pour le meilleur? Non. Ses failles apparaissent, ses névroses aussi.

Il s’humanise, en fait. Il cesse d’être un cliché, un trope scénaristique.

Et aujourd’hui, la trentaine bien entamée, je parviens plus facilement à m’identifier au comportement de Gus qu’à celui de Tom Hanks dans l’ensemble de son œuvre «romantique». Je continue de croire qu’il n’y a rien de plus noble que de tenter de s’élever au niveau de délicatesse et de gentillesse de Lloyd Dobler. Mais vingt ans après mon égoïste premier baiser, je préfère m’identifier à l’humanité de Gus, à ses bons, comme à ses mauvais côtés. Ça ne veut pas dire que je m’identifie à ses choix mais, au moins, j’essaye de les comprendre. C’est ça qu’on doit appeler «grandir» et devenir adulte.

Et c’est peut-être là que réside la clé de la comédie romantique du XXIe siècle. Une comédie romantique plus humaine, moins formatée, avec des personnages qui vous ressemblent, qui me ressemblent, des personnages qui me permettent de mettre en perspective, de comprendre et éventuellement d’améliorer ma relation à l’autre, à celle que j’aime. Surtout, une comédie romantique qui ne créerait pas de faux standards et de fausses attentes. Une comédie romantique sans caricatures.

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