Histoire

Et si la première croisade n’avait pas débouché sur la prise de Jérusalem?

Temps de lecture : 7 min

Chronique uchronique. On joue à revisiter l’histoire en se demandant: «Que ce serait-il passé si...?» Des surprises nous attendent.

Tancrède, chevalier normand, et les envoyés ciliciens | via Wikimedia Commons (domaine public)
Tancrède, chevalier normand, et les envoyés ciliciens | via Wikimedia Commons (domaine public)

Une simple dispute entre frères: c’est tout ce qu’il faut pour que la première croisade échoue. Nous sommes en octobre 1097, et les armées chrétiennes viennent de réussir à traverser l’Anatolie; elles sont sur le point d’opérer leur jonction pour marcher sur Antioche, puissante ville fortifiée, verrou de la Syrie du Nord. Or, ce soir-là, une querelle éclate entre Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie, l’un des principaux chefs de la croisade, et son frère cadet Baudouin de Boulogne. L’aîné réprimande son frère, coupable d’avoir volé à Tancrède, chevalier normand, une ville qu’il avait conquise. Le cadet refuse de rendre la ville, l’aîné insiste, le ton monte, les insultes fusent; Godefroy, récemment blessé par un ours, est moins diplomate que d’habitude et, soudain, Baudouin quitte la tente de son seigneur et frère, furieux. À cheval, accompagné par quelques-uns de ses chevaliers, il sort du camp chrétien. Il n’aura pas le temps de se calmer: une flèche, tirée par un Turc tapi en embuscade, le tue sur-le-champ.

Les conséquences sont capitales. En effet, dans notre véritable histoire, Baudouin mène, quelques semaines après cette dispute, une troupe de croisés vers l’Arménie, et, au terme de complexes manœuvres politicomilitaires, s’empare d’Édesse, l’une des grandes villes du Proche-Orient. Et cette prise est déterminante: l’armée principale des croisés, ne parvient à s’emparer d’Antioche que le 2 juin 1098, après un siège long et éprouvant de plusieurs mois. Or, dès le lendemain, les croisés sont assiégés dans la ville, par les troupes de Abû Sa’îd Qawâm ad-Dawla, atabeg de Mossoul, dit aussi Kerbôqâ, venu secourir le prince d’Antioche. Si Kerbôqâ arrive trop tard pour sauver la ville d’Antioche, c’est qu’il a perdu près de trois semaines... sous les murs d’Edesse, défendue habilement par Baudouin.

Baudouin mort, la ville d’Édesse n’est donc pas prise par les croisés –peu, en effet, auraient pu réunir l’esprit d’initiative et les capacités stratégiques nécessaires à un tel tour de force. Nulle ville ne retarde Kerbôqâ: celui-ci arrive donc devant Antioche trois semaines plus tôt, alors que la cité résiste encore aux croisés. L’issue de la bataille est terrible: affamés, démotivés par un siège très long, les croisés sont pris en tenailles entre les troupes de Kerbôqâ, largement supérieures en nombre, et les assiégés, qui en profitent pour lancer une sortie dévastatrice. Les chevaliers chrétiens sont taillés en pièces: Godefroy de Bouillon, Raymond de Saint-Gilles, Bohémond de Tarente trouvent la mort à la tête de leurs hommes. Robert de Normandie, fils de Guillaume le Conquérant, est capturé: il finit sa vie comme esclave, à Bagdad. Seul Robert de Flandres parvient à s’échapper et à gagner le port d’Antioche, où des navires génois, arrivés depuis peu, ramènent les quelques survivants en Occident. Jérusalem ne sera jamais prise par les chrétiens.

Nouvel équilibre géopolitique

Les conséquences de cette défaite sont innombrables. En Orient, Kerbôqâ profite de sa victoire pour s’emparer d’Antioche et reconstitue, pour quelques années en tout cas, un grand émirat en Syrie du Nord. L’empereur byzantin, Alexis Comnène, est ravi: certes, il avait espéré que ces Francs reprendraient Antioche, mais Kerbôqâ affaiblit durablement les Turcs d’Anatolie, permettant à l’empire byzantin de reconquérir les régions situées autour de Nicée. Alexis Comnène lance un vaste programme de réorganisation politique et militaire, puisant dans les ressources démographiques de l’Anatolie. À la fin du XIIe siècle, l’empire byzantin est plus que jamais une grande puissance.

À plus long terme, l’absence des Francs dans la région empêche les seigneurs musulmans de jouer sur le ressort du djihad: il n’y aura pas de Nur ad-Dîn, ni de Saladin, et nulle réunification politique à la fin du XIIe siècle. Lorsque les Mongols arrivent au Proche-Orient, ils trouvent un paysage politique complexe, fait de Cités-États rivales, qu’ils ont beau jeu de conquérir: ils prennent Bagdad en 1258, puis Damas, Le Caire, la Libye. Finalement, l’échec des croisés facilite, à presque deux siècles de distance, la victoire des Mongols.

L’échec des croisés facilite, à presque deux siècles de distance, la victoire des Mongols

En Occident, la nouvelle est un coup dur. On blâme les péchés des croisés: si Dieu a refusé de leur donner la victoire, c’est qu’ils n’en étaient pas dignes! La papauté sort grandie de l’affaire: elle a prouvé qu’elle était capable de mobiliser des troupes et la croisade souligne la nouvelle emprise sur la société qu’a acquise la papauté, renforcée par la réforme grégorienne. De nouvelles expéditions guerrières sont prêchées. Mais l’échec de 1098 refroidit durablement les ardeurs des chevaliers: les légendes dorées de l’Orient s’effacent, ternies par le glauque de la défaite. On murmure qu’il n’y a là-bas ni or à ramener ni terres à conquérir: seule la mort attend ceux qui partent outre-mer.

De plus, le grand émirat de Kerbôqâ menace les émirs de Damas et d’Alep, les force à se tourner vers le Nord, et permet ainsi à l’Égypte fatimide de renforcer sa mainmise sur Jérusalem et sur le littoral syrien, sécurisant à nouveau la route des pèlerins occidentaux: une nouvelle croisade apparaît dès lors comme moins souhaitable. La papauté, attentive aux évolutions des mentalités collectives, se recentre dès lors sur l’Occident: la péninsule ibérique devient la destination privilégiée de ces grands pèlerinages guerriers. La Reconquista s’achève très vite: dès le milieu du XIIIe siècle, l’ensemble de la péninsule ibérique est terre chrétienne. Le royaume de France se taille la part du lion: la marche d’Espagne, jusqu’à Barcelone, fait partie du pays jusqu’aux révolutions de la fin du XIXe siècle.

Interface en moins

Les conséquences d’un échec en 1098 ne sont pas que politiques et militaires. Supprimer les États latins d’Orient de l’histoire, c’est certes retirer beaucoup de violence –il n’y aura pas de massacre de Jérusalem en 1099– mais c’est aussi faire disparaître une zone de contacts et d’échanges. Certains sont anecdotiques: nous ne mangerions pas, aujourd’hui, d’échalotes, cet oignon rouge tirant son nom de la ville d’Ascalon, et l’arabe ignorerait les mots «vassal» ou «bourgeoisie», empruntés au lexique politique des États latins. D’autres échanges empêchés sont plus significatifs: les Chrétiens d’Orient restent très mystérieux et les Maronites ne rejoignent jamais l’Église catholique. Enfin, certains échanges intellectuels ou artistiques n’ont pas lieu.

La Reconquista étant plus rapide, cela diminue d’autant les possibilités de contacts et de transferts culturels entre les mondes: la culture grecque, transmise à l’Occident via les traductions arabes, est moins bien connue, ce qui a de très importantes conséquences sur la culture occidentale –sans l’influence déterminante d’Aristote, toute la conception du monde est changée, et Galilée n’est pas condamné par l’Église lorsqu’il repère, sur la Lune, des cratères prouvant que ce monde céleste n’est pas parfait.

Sans États latins, les marchands italiens ont plus de mal à s’implanter dans les grands ports de l’Orient et les produits commerciaux venus de loin sont donc plus rares et plus chers –ce qui ne fait, au fond, qu’accroître la richesse des cités marchandes que sont Gênes, Pise et Venise, lesquelles connaissent un développement accéléré durant le XIIe siècle, que ce soit sur le plan démographique, technique, ou artistique. Le Quattrocento commence au XIIIe siècle.

Si l’Orient ne fait plus rêver, Marco Polo prend-il la route de la soie?

Pour finir, on peut s’attarder sur deux conséquences. L’absence d’États latins en Orient n’empêche pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la naissance d’ordres militaires, puisque cette innovation répond à une longue évolution spirituelle et politique. Mais, bien sûr, il n’y a pas de Templiers, puisqu’il n’y a nul Temple de Jérusalem. On peut imaginer, à la place, un ordre de moines-soldats né à Tolède ou à Alcantara, s’organisant à l’échelle de la chrétienté pour soutenir la reconquête.

L’autre conséquence est plus vertigineuse, et nous entraîne, littéralement, vers d’autres rivages. La défaite de 1098 met à mal le rêve oriental; il n’y a nul royaume de Jérusalem à défendre, et dès lors nul besoin d’inventer des mythes comme celui du prêtre Jean, souverain chrétien fabuleusement riche vivant en Orient, vers les Indes, ou au-delà. Or ce mythe joue, dans notre histoire, comme un aimant extrêmement puissant, et ce pendant très longtemps: au XVIe siècle encore, Vasco de Gama cherche, cette fois en Nubie, le prêtre Jean, pour prendre l’Égypte à revers. En l’absence de ce mythe, et si l’Orient ne fait plus rêver, Marco Polo prend-il la route de la soie? Et, quelques décennies plus tard, un certain marchand génois vogue-t-il vers l’ouest, à travers un océan, s’il n’y est pas poussé par le rêve de reprendre Jérusalem?

Une simple dispute entre frères: c’est tout ce qu’il faut pour donner naissance à un nouveau monde –dans lequel la chrétienté occidentale, davantage repliée sur elle-même, aurait fort bien pu ne jamais découvrir le Nouveau Monde.

Pour revenir au vrai:

The Oxford Illustrated History of the Crusades

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«Vivre en communauté ou entre communautés? Une réflexion sur le “middle ground” des États latins d'Orient»

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