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Comment les JO de Sotchi ont exporté le djihad du Caucase-Nord en Syrie

Antoine Hasday, mis à jour le 12.05.2016 à 14 h 43

La répression russe a déplacé le conflit vers de nouveaux territoires, permettant à l'État islamique de grossir ses troupes.

Capture d'écran d'une vidéo montrant Omar al-Shishani dit «Omar le tchétchène».

Capture d'écran d'une vidéo montrant Omar al-Shishani dit «Omar le tchétchène».

En mars 2016, des responsables américains annoncent qu’Omar al-Shishani a été «probablement tué» dans un bombardement en Syrie. Celui qu’on surnomme «Omar le tchétchène» –bien qu’il soit géorgien– a occupé plusieurs postes de haut rang au sein de l’État islamique, notamment celui que l’on assimile à un «ministère de la guerre». L’occasion de rappeler que de nombreux djihadistes nord-caucasiens combattent en Syrie et jouissent d’une certaine influence sur l’État islamique. Un rapport de l’International Crisis Group raconte comment l’insurrection djihadiste du Caucase-Nord a été «exportée» vers le terrain syrien autour de 2014.

Les djihadistes du Caucase-Nord sont principalement issus de la guérilla indépendantiste tchétchène et s’illustrent lors des deux guerres de Tchétchénie. À partir de 1999, ils commettent plus de 75 actes terroristes, dont la prise d’otages du théâtre de Moscou en octobre 2002 (130 victimes) et la prise d’otages de Beslan en septembre 2004 (334 victimes). Actes auxquels se rajoutent des assassinats politiques et des centaines d’attaques contre les forces de sécurité. En 2007, le leader Dokku Umarov proclame officiellement l’Émirat du Caucase, affilié à al-Qaïda, présent dans toutes les républiques du Caucase-Nord. Entre 2010 et 2012, l’épicentre du conflit se déplace au Daghestan, où la violence devient quotidienne. Mais à partir de 2014, la violence diminue de façon phénoménale: 46% de victimes en moins en 2014, 51% en 2015.

(Source: Wikipedia)

De l’ascension à la défaite

La raison est simple: début 2013, en prévision des Jeux olympiques d’hiver, les services de sécurité russes mettent tout en œuvre pour annihiler les djihadistes du Caucase-Nord, notamment au Daghestan, afin de se prémunir contre tout risque d’attentat. Infiltrations, surveillance des communications, assassinats et même nourriture empoisonnée: les conséquences sont désastreuses pour l’Émirat du Caucase. Aux point de décourager les combattants, pour qui la région devient «1.000 fois plus difficile que la Syrie», selon l’un d’entre eux, cité dans le rapport. D’après une source citée par le rapport, il est possible que les autorités russes aient fermé les yeux sur les départs de djihadistes nord-caucasiens vers la Syrie, estimant être débarrassés d’eux. Mais les menaces de l’État islamique contre la Russie vont les conduire à revoir leur position.

Daech sait adapter son discours à tous les profils et c’est ce qu’il fait au Caucase-Nord

À partir de 2013 au Caucase-Nord, la lutte contre les djihadistes s’accompagne d’une répression violente contre les salafistes «quiétistes». C’est au Daghestan (qui interdit le wahhabisme) et en Tchétchénie (ou l’islam soufi possède le statut de religion officielle tandis que la salafisme est proscrit) que la répression est la plus forte. Le rapport mentionne des disparitions forcées, des exécutions sommaires et un recours fréquent à la torture. Des mosquées salafistes sont fermées et des leaders religieux poursuivis en justice. Au Daghestan, les familles et connaissances des djihadistes sont toutes fichées comme terroristes. Toujours selon le rapport, la répression contre les salafistes, y compris quiétistes, favorise la radicalisation et leur basculement vers la violence.

Promesses à la carte

En parallèle, l’État islamique intensifie progressivement sa propagande à destination du Caucase-Nord. Le 3 septembre 2014, Daech menace la Russie dans une vidéo. Peu après, Omar al-Shishani met à prix la tête de Ramzan Kadyrov, le président tchétchène pro-russe, pour 5 millions de dollars. Le 21 juin 2015, après une série de conflits internes, l’ensemble des wilayats (provinces) de l’Émirat du Caucase font allégeance à l’EI (elles seront ensuite désignées comme une nouvelle province de l’EI, sous le nom de wilayat kavkaz). En juillet 2015, Daech lance un média en langue russe, Furat. En octobre 2015, le vol Metrojet 9268 est détruit par une bombe, tuant 224 personnes. Un attentat revendiqué par la «province du Sinaï» de l’État islamique.

Daech sait adapter son discours à tous les profils et c’est ce qu’il fait au Caucase-Nord. À ceux qui n’ont pas de perspectives d’avenir (nombreux dans cette région pauvre et périphérique), il promet un salaire et une famille. Aux salafistes qu’on réprime au Daghestan et en Tchétchénie, il donne la perspective de pouvoir vivre conformément aux lois de l’islam. À ceux qui déplorent l’autoritarisme et la corruption, il vante un régime gouverné selon les enseignements divins. Aux combattants écrasés par les Russes, il vante un «djihad cinq étoiles» (titre d’une de ses vidéos de propagande) et la possibilité de se venger de la Russie («En Syrie, les Tchétchènes mènent leur propre guerre inachevée», explique un militant dans le rapport). Enfin, l’EI met en avant la possibilité de s’engager en faveur des musulmans, au travers d’une action militaire ou humanitaire. Selon les autorités, rien qu’au Daghestan, 1.000 personnes seraient parties pour la Syrie.

Nouveau front

Pour les djihadistes du Caucase-Nord, le chemin de la Syrie (ou de l’Irak) passe par la Turquie, où plusieurs villes abritent des communautés de russophones de la région. Des figures du djihadisme tchétchène y sont également présentes, comme Movladi Udugov, idéologue de l’Émirat du Caucase et ancien vice-premier ministre de Tchétchénie, qui y séjourne discrètement depuis des années. Mais on y croise aussi des salafistes quiétistes du Caucase-Nord qui ont émigré autour de 2014 face à la répression des autorités, et qui peuvent constituer des cibles pour les recruteurs de l’EI.

Les djihadistes russes ont une réputation de combattants intrépides et expérimentés qui leur permet d’être rapidement promus

Une fois en Syrie, ne parlant généralement pas arabe, les djihadistes nord-caucasiens tendent à rester ensemble et à combattre au sein des mêmes groupes. Le Jaysh al-Muhajireen wal al-Ansar («l’armée des immigrants et des partisans»), créé par Omar Al-Shishani, revendiquait un millier de combattants jusqu’à son ralliement à Daech en 2013, le reste du groupe se divisant avant de rejoindre le front al-Nosra (branche syrienne d’al-Qaïda) en juin 2015. De nombreux Nord-Caucasiens se battent dans des groupes djihadistes moins connus (Ajnad al-Kavkaz, Ansar al-Sham) ou plus petits (Jamaat, Katibat Ahrar et Junud al-Sham).

Certains groupes sont alliés à l’État islamique, d’autres au Front Al-Nosra, et les défections sont fréquentes (un combattant peut changer plusieurs fois de groupe armé). Selon Stéphane Mantoux, professeur agrégé d’histoire et observateur du conflit syrien, qui tient le blog Historicoblog, «globalement, l’arrivée des Nord-Caucasiens a surtout renforcé les effectifs de l’insurrection. Al-Nosra et l’EI, après sa naissance, en ont bénéficié. Reste les petits groupes évoluant en marge de ces deux forces, et qui sont aujourd’hui plus en difficulté.»

La troisième langue parlée dans l’EI

Grâce à leur réputation de combattants redoutables, les Nord-Caucasiens (notamment tchétchènes) sont considérés avec respect par les autres djihadistes. Bien que nombre d’entre eux soient inexpérimentés, ils peuvent ainsi gravir les échelons rapidement. Selon Ekaterina Sokirianskaia, directrice de projet à l’International Crisis Group et principale contributrice du rapport The North Caucasus Insurgency and Syria: An Exported djihad?:

«Le russe est la troisième langue étrangère parlée dans l’EI, la communauté russophone est importante et les djihadistes russes (principalement nord-caucasiens) ont une réputation de combattants intrépides et expérimentés qui leur permet d’être rapidement promus émirs (commandants) dans les groupes djihadistes indépendants et à des postes de deuxième ou troisième rang dans l’EI.»

Omar al-Shishani a gagné ses galons grâce à des victoires militaires dans la province irakienne d’Al-Anbâr et dans l’est de la Syrie, ce qui lui permettra d’occuper plusieurs postes de haut rang au sein de l’EI et de commander des forces spéciales. Islam Atabiev, dit Abu djihad, est une figure influente de l’État islamique, dans le domaine de la propagande et du recrutement. Ils ont tous deux joué un rôle central dans «l’importation» des combattants du Caucase-Nord en Syrie.

Il ne faut pas en déduire que les Nord-Caucasiens ont un rôle démesuré dans la prise de décision au sein de l’EI

Stéphane Mantoux

Pour Ekaterina Sokirianskaia, au sein de l’EI, les Nord-Caucasiens «possèdent une grande autonomie dans la gestion des départements russophones des services de sécurité, de la propagande et des médias». Il ne faut toutefois pas surestimer leur influence au sein de l’EI. Pour Stéphane Mantoux:

«Omar al-Shishani était un membre important de l’EI et avait donc un rôle certain dans les décisions militaires, en particulier pour le nord de la Syrie où il a longtemps officié. C’était aussi un proche du calife Baghdadi. Mais il ne faut pas en déduire que les Nord-Caucasiens ont un rôle démesuré dans la prise de décision au sein de l’EI.»

Transfert de techniques

Enfin, les tactiques militaires de l’EI ont été fortement influencées par la guérilla tchétchène, même si des différences existent. Les djihadistes tchétchènes qui ont combattu contre les Russes sont habitués à se battre en infériorité numérique (environ 3.000 rebelles contre 90.000 soldats russes lors de la troisième bataille de Grozny, en 2000) et au sein de petites unités mobiles de guérilla. Une tactique reprise par l’EI, qui dispose toutefois d’une force plus nombreuse et mieux équipée. 

Dans un article paru dans CTC Sentinel, la revue du Combating Terrorism Center, le chercheur Barak Barfi explique:  

«Pour défendre Grozny en 2000, [les Tchétchènes] ont creusé des tranchées et ont utilisé un système complexe de tunnels. L’État islamique a créé des défenses similaires dans les villes de Mossoul et Raqqa, construisant des murs et creusant des tranchées en cercles concentriques. Comme l’État islamique pendant le siège d’al-Zouhour, les Tchétchènes ont miné tout, des portes aux cadavres de soldats. Ils ont posé des charges dans les installations pétrolières et les usines chimiques.»

La Russie face au problème des retours

Ce point de vue est partagé par Stéphane Mantoux, qui nuance toutefois: «Sur le plan militaire, l’EI s’est inspiré des tactiques des Tchétchènes lors des deux conflits contre les Russes. Cette influence n’est pas exclusive: on en voit les traces, mais l’EI l’a adaptée aussi à ses besoins en Syrie et en Irak.»

Comme ailleurs, certains djihadistes partis en Syrie reviennent au Caucase afin d’y commettre des attentats. Des centaines de procédures judiciaires liées au terrorisme ont été ouvertes. La Russie cherche à présent à empêcher tout départ vers la Syrie et emprisonne systématiquement les djihadistes rentrés au pays. Selon le rapport, une approche purement sécuritaire ne suffira pas. L’International Crisis Group recommande la fin de la répression contre les salafistes quiétistes –qui nourrit la radicalisation–, le développement de programmes à destination de la jeunesse, ainsi que de procédures de déradicalisation, et la mise en place d’une contre-propagande efficace, qui passe par la parole des djihadistes repentis et des leaders religieux.

Antoine Hasday
Antoine Hasday (36 articles)
Journaliste
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