France

En politique, la bienveillance n’est qu’une posture

Temps de lecture : 5 min

Ce sentiment s’est mué en une injonction politique, dont personne n’est dupe.

Portraits d’Emmanuel Macron, Myriam El Khomri et François Hollande lors de la manifestation du 1er mai à Marseille | Franck PENNANT/AFP
Portraits d’Emmanuel Macron, Myriam El Khomri et François Hollande lors de la manifestation du 1er mai à Marseille | Franck PENNANT/AFP

«J’ai une règle de vie: la bienveillance», affirme Emmanuel Macron dans son interview télévisée du 10 avril. Lors d’un discours en mars 2015, Manuel Valls en appelle à «une République ferme, mais aussi bienveillante». Dans les réunions publiques, les orateurs (hors les partis extrêmes) usent à l’envi du talisman de la bienveillance, étalant ce baume pour prévenir ou colmater les conflits entre les différents segments de la société. Bref, ce terme s’impose comme le totem sémantique de la parole publique en France. Parallèlement la conflictualité sociale et politique bat son plein comme jamais.

Que signifie la bienveillance? «Un sentiment par lequel on veut le bien de quelqu’un», «la capacité à se montrer indulgent, gentil et attentionné envers autrui d’une manière désintéressée et compréhensive», précisent les dictionnaires. Attitude morale aussi bien que psychologique, ce style d’interaction empathique impose sa norme. Ainsi ce sentiment destiné à régir les rapports dans la sphère privée s’est mué en une injonction politique.

Or cet hymne à la bienveillance enrobe de fumée des comportements politiques à vif, où la rivalité couve et perce à la moindre occasion. À un an de la présidentielle, dans chaque camp, tout leader se dresse comme un ennemi potentiel de l’autre.

À gauche, les manœuvres se déploient à pas de charge, et l’action gouvernementale est déjà entièrement subordonnée à cette échéance. Emmanuel Macron joue sa partition de ministre de l’Économie, et parallèlement monte son auto-entreprise, déclinant allègrement sa marque libérale. Manuel Valls affiche la concentration du guerrier accaparé par les batailles du front (le chômage, la sécurité, la jeunesse….), mais veille au grain et, à chaque incartade, recadre son ministre des Finances tandis qu’il peaufine son projet d’un revival républicain. Quant à François Hollande, il pousse ses fidèles à s’organiser, à entonner en chœur le refrain du «tout va mieux», afin de sortir de sa manche un comité de soutien en béton le jour où il annoncera sa candidature.

Toutes nos institutions incitent à la violence symbolique et à l’affrontement pour briguer la fonction suprême

À droite, les candidatures à la primaire se multiplient au risque d’une inflation ridicule et la guerre se déroule à ciel ouvert, et même parfois à tombeau ouvert. Chacun affine son identité et use d’une rhétorique pointilliste pour dégommer ses compétiteurs, laissant aux responsables politiques qui ne se sont pas (encore) déclarés le soin d’entretenir l’illusion d’un camp qui marche d’un même pas. La guerre de position engagée pour le leadership du futur s’opère dans la temporalité du futur immédiat. Toutes nos institutions incitent à la violence symbolique et à l’affrontement pour briguer la fonction suprême dont découle tout le reste, les postes et les positions politiques.

Méfiance dominante

La société civile n’est pas moins électrisée. Les syndicats multiplient les initiatives pour conserver leurs bastions et leur réputation: la loi El Khomri a été édulcorée, mais la CGT, FO et l’Unef enchaînent les journées d’action pour obtenir son abandon pur et simple. Comme, de surcroît, sept jeunes sur dix sont opposés à cette loi (sondage Diplomeo de mars-avril 2016), cette mobilisation comporte du carburant pour se prolonger. Les combattants ne lâcheront le morceau que le jour, encore assez lointain si le 49.3 n’est pas utilisé, où celle-ci sera adoptée définitivement, si elle parvient jusque-là.

Les personnes engagées dans les opérations Nuit Debout, tout en étant solidaires du mouvement anti loi Travail, brandissent un projet au spectre plus large (convergence des luttes) et plus flou, où se mêlent des revendications identitaires, sectorielles (les intermittents du spectacle), sociales ou existentielles. La CGT a choisi de manifester publiquement son soutien à Nuit Debout, qui en appelle à la grève générale. «Comptez sur la CGT pour que la grève soit une réalité», énonce Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, le 28 avril sur la place de la République.

Bien qu’elles ne réunissent que quelques milliers de protestataires, ces occupations de lieux stratégiques, en particulier grâce à leurs retombées dans l’effervescence des réseaux sociaux, sont amplement médiatisées. Et ce qui en ressort ne correspond pas exactement à l’image de la démocratie enchantée: ceux qui ne sont pas à l’unisson de l’esprit Nuit Debout, qu’ils en contestent le bien-fondé ou les ressort intellectuels et les prises de position, ne sont pas bienvenus. «Nous ne sommes pas ici pour être amis avec tout le monde, et nous n’apportons pas la paix, nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique», déclare l’économiste gourou Frédéric Lordon (soirée à la Bourse du Travail le 20 avril) prenant à rebrousse-poil l’idée de l’agora conviviale où se concoctent les rêves de la jeunesse… et des moins jeunes.

La méfiance envers autrui est devenue un sentiment dominant. Ainsi, 80% des Français affirment que l’on n’est jamais assez prudent lorsque l’on a affaire aux autres, un état d’esprit qui progresse nettement chez les catégories populaires et chez les retraités. Le discrédit envers la politique atteint des sommets (sondage sur le Fractures françaises, Ipsos 2016). Conséquence de ce malaise, 37% des moins de 35 ans pensent que d’autres systèmes politiques pourraient être aussi bons que la démocratie (30% en moyenne). Là encore, l’idéal d’aménité réciproque en prend un coup.

La bienveillance aujourd’hui n’est nulle part: ni dans la sphère politique, ni dans une société enflammée par les oppositions idéologiques

Monde social à cran

La bienveillance est aussi une attitude pour accepter des positions en rupture avec les principes de la vie démocratique ou pour camoufler l’impuissance des partis de gouvernement à donner une boussole à la France prise dans les sursauts de la mondialisation. Où s’arrête la bienveillance comme comportement démocratique qui implique l’écoute des arguments de l’autre et la gestion des contradictions et où commence la bienveillance comme justification pour légitimer et accepter les attitudes les plus contraires aux lois de la République et à l’ordre public? Yves Michaud combat dans un livre (Contre la bienveillance, éd. Stock, 2016) l’illusion dans laquelle ont glissé nombre de pays démocratiques, une illusion tissée entre une certaine vision du «vivre-ensemble» à laquelle aspire la société civile et le compassionnel qui irrigue les médias:

«On veut croire en un monde où toutes les idées sont acceptables, où les différences s’enrichissent, où les conflits ne sont jamais irréductibles, où les bonnes volontés finissent toujours par s’entendre.»

Ciblant en particulier les atteintes à la laïcité et l’invasion de croyances insupportables et intolérantes qui font le lit du terrorisme, il assène: «Il faut s’attaquer à la tyrannie de la bienveillance. Non que la bienveillance soit un sentiment indigne, bien entendu, mais il faut cesser de croire qu’on peut bâtir sur elle une communauté politique.»

En 2012, François Hollande souhaitait apaiser le pays. La bienveillance aujourd’hui n’est nulle part: ni dans la sphère politique, ni dans une société enflammée par les oppositions idéologiques, les logiques d’appareil et les dynamiques de pouvoir, une société éruptive où chacun se méfie de l’autre. Elle navigue comme une formule rhétorique destinée à camoufler les rapports d’un monde social à cran.

Il est difficile d’anticiper sur les effets à terme de cette posture des pouvoirs publics qui consiste à ensevelir un climat volcanique sous des propos aussi sirupeux que creux, alors que personne n’est dupe. Cette fausse bienveillance alimente chez chaque citoyen une colère intérieure qui, d’élection en élection, se traduit par le vote populiste –plus nettement à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche. Parallèlement, elle engendre, chez les citoyens, un repli sur les liens affinitaires de tous ordres tissés au cours de la vie: cette bulle de protection où là, véritablement, règne une bienveillance non factice.

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