Culture

Arrêtez donc de sourire

Temps de lecture : 6 min

Si tout le monde vous demande de sourire, c’est surtout pour que vous ne montriez pas les dents.

L'actrice américaine Kristen Stewart pose pour la promotion du film Equals, à Venise en septembre 2015. Guiseppe Cacace / AFP
L'actrice américaine Kristen Stewart pose pour la promotion du film Equals, à Venise en septembre 2015. Guiseppe Cacace / AFP

Le point commun entre Anna Wintour, Kanye West, Kristen Stewart et Rooney Mara? Ils font partie du club ultra-pincé des célébrités qui ne sourient pas. Pourtant, objectivement, tout à l’air de plutôt bien marcher pour eux. Mais leur poker face fait figure d’acte de résistance à l’ère du red carpet et de la joie obligatoire, où chacun s’évertue à donner le meilleur de soi sur les réseaux.

Parce que si vous pensez que sourire est la solution à tous les problèmes et qu’il suffit de montrer vos dents tachées par le tabac pour faire régner la paix dans le monde, vous vous trompez. Voici quatre raisons de ne pas sourire.

1.C’est sexiste

Globalement, on peut dire que la nuit du 15 mars a été une bonne soirée pour Hillary Clinton. Après avoir mis le Missouri, la Caroline du Nord, l’Illinois, la Floride et l’Ohio dans sa poche, la candidate démocrate donnait un discours de victoire largement commenté par les observateurs de la politique américaine. Notamment par Joe Scarborough, présentateur de la chaîne MSNBC, qui lui a lancé sur Twitter:

«Souris! Tu as eu une super soirée.»

Un encouragement dont le paternalisme n’a pas échappé à Ellen DeGeneres, qui s’est fendue d’un speech dans lequel elle rappelait qu’il n’était jamais venu à l’idée de Scarborough de demander à Bernie Sanders ou Ted Cruz de faire risette. La comédienne Samantha Bee y a répondu, elle, par un hashtag #SmileForJoe, que des milliers de femmes ont repris accompagné de selfies où elles faisaient ostensiblement la gueule au journaliste.

L’idée que les femmes «doivent» sourire est tellement ancrée, que lors d’une keynote d’Apple, le design director a expliqué à l’assistance comment «réparer» la photo d’une femme qui ne souriait pas, grâce à la nouvelle appli Adobe Fix.


Ou l’an dernier, quand un journaliste sportif a demandé à une Serena Williams sortie victorieuse du court pourquoi elle n’avait pas l’air contente (réponse de la reine des grands chelems : elle était fatiguée et ne trouvait pas la conférence de presse super fendard).

Ne pas être obligée de sourire vous semble un combat un peu léger? On vous rappelle que le «souris poupée» est le premier stade du harcèlement de rue. Phénomène pointé notamment par l’artiste américaine Tatyana Fazlalizadeh, qui a lancé une expo Arrêtez de dire aux femmes de sourire. Ses dessins de femmes à l’air fier ont si bien fonctionné qu’ils ont fait le tour du monde. Au moins une bonne raison d’avoir le smile.

2.C’est banal

Dans deux générations, quand vos petits-enfants montreront crânement une photo de leur grand-mère –celle qui secouait Paris au début du siècle–, on se rappellera votre allure fière avec votre selfie stick et votre immense sourire (coup de bol, vous avez évité de justesse la génération duck face). En revanche, en ce qui concerne vos grands-parents, il est plus difficile de retrouver un cliché sur lequel ils font «cheeeeeese».

En se basant sur de milliers de portraits scolaires, des chercheurs de l’université de Berkeley et de Brown ont démontré que jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, on ne souriait pas sur les photos.

«Le premier sourire de l’histoire de la peinture occidentale, c’est 1787 avec un portrait d’Élisabeth Vigée Le Brun [portraitiste de Marie- Antoinette, ndlr], rappelle l’historien britannique Colin Jones. Jusqu’à cette petite révolution, l’élite était représentée le visage fermé alors que la bouche ouverte servait à personnifier la pauvreté ou la folie.»

Mais à partir de la seconde moitié du XXe siècle, le sourire se démocratise et devient l’attitude consacrée du portrait. Ce qui pousse les élites à refaire la gueule pour qu’on ne les confonde pas avec les masses.

«Alors que le sourire est un argument de vente dans la publicité, il est devenu trop normal pour la haute couture où garder un visage fermé est une manière de se distinguer», rappelle Colin Jones.

Dans les backstages des défilés, on aboie désormais sur les mannequins pour leur rappeler de ne pas montrer leurs dents, quand on ne leur distribue pas carrément des notes d’intention «don’t smile !!!!» comme chez Kanye West (grand spécialiste de la poilade). Et apparemment ça marche. Selon une étude de l’association américaine de psychologie, rapportée par le Time en 2011, les femmes seraient plus attirées sur les sites de rencontre par les hommes qui font la tronche (spoiler: ça ne veut pourtant pas dire qu’ils ont une âme).

3.C’est désespéré

Vous avez grandi avec l’intime conviction que bouche à problème = appareil dentaire = plus court moyen pour ne pas pécho avant l’âge adulte? Votre intuition, nourrie par votre expérience personnelle, a d’ailleurs largement été confirmée par les séries et les films des années 1990 où les puceaux du lycée portaient invariablement un appareil dentaire.

Quinze ans plus tard, la revanche des nerds a permis à tout le monde (adultes compris) d’exhiber fièrement son appareil dentaire. La jeune mannequin Kitty Hayes fait la une du CR Fashion Book avec des bagues bleues, les dents en métal deviennent cool lors des défilés A-H 2015 Hood By Air ou Opening Ceremony. Miley poste des selfies avec le fil en métal de sa meilleure amie (les sœurs de sang version 2016). Et c’est l’orthodontie des célébrités qui est au cœur de la nouvelle télé réalité de Netflix, The Celebrity Plastic Surgeons of Beverly Hills. Une starification de l’appareil dentaire que vous retrouvez chez la moitié de vos collègues, qui se sont mis à zozoter avec panache dans leurs écœurantes gouttières en plastique garantissant un sourire parfaitement aligné en quelques mois.


La norme du sourire hollywoodien à la Hilary Duff ou Donald Trump (too much blanchiment Donald) est devenue, en quelques années, le nouveau 90C. Et comme pour les prothèses des nineties, tout le monde veut en être, quitte à lésiner sur la qualité.

«Les techniques se sont tellement simplifiées que les gens se sont mis à faire n’importe quoi, explique le Dr Guez, chirurgien-dentiste. Parfois, je me balade sur des sites qui vendent des appareils à se coller soi-même. Les patients français sont heureusement assez frileux, mais on doit tout de même résister à certaines de leurs demandes…»

En 2011, la grande mode des bars à sourire a fait hurler d’angoisse les professionnels. Et après le thigh gap, le nouveau challenge débile des réseaux sociaux a été le DIY d’appareil dentaire avec des petits élastiques en caoutchouc. Résultat? Deux morts en Thaïlande liées à des infections. Smiley triste.

4.C’est mauvais pour la santé

À l’époque du lycée (cette époque où vous pensiez encore que vous auriez le même destin que Priscilla), Claudine, votre prof’ de danse sévère mais juste vous hurlait «souriiiiis» dès que vous aviez envie de vous mordre les joues à sang (votre manière à vous de surmonter la gêne et les points de côté). Aujourd’hui, si vous ne travaillez pas caché derrière un ordinateur, vous vous faites, comme la plupart des salariés, harceler par votre hiérarchie pour avoir l’air d’être content d’être là.

Le sourire est devenu une préoccupation telle dans l’entreprise que l’on parle même du «syndrome hôtesse de l’air» (a.k.a, avoir l’air d’être heureuse même quand on vous fait un croche-patte).

«La société du tertiaire a créé des ouvriers émotionnels, soumis à des comportements standardisés et extrêmement lourds qui épuisent l’organisme», explique le chercheur Matthieu Poirot, docteur en sciences de gestion.

Une charge qui peut avoir des conséquences physiques comme le montre une étude menée par l’université Goethe de Francfort, en 2008, selon laquelle trimer au travail pour donner l’impression que l’on est de bonne humeur peut causer stress, dépression et problèmes cardiaques.

«Un sourire forcé est une dissonance émotionnelle, qui peut empoisonner littéralement le corps. Quand on est agacé, l’adrénaline monte et le corps est préparé au combat. En souriant de force, on contredit le corps, ce qui est très mauvais.»

Comme toutes les inventions foireuses du XXIe siècle (Monsanto, Donald Trump, Taylor Swift), ce délire de l’accueil client nous viendrait des États-Unis, mais se retrouve également dans des cultures orientales comme au Japon, où vous pouvez difficilement faire un pas dans un grand magasin sans tomber sur une employée postée à l’entrée avec un grand sourire façon Joker. Un pays dans lequel on n’hésite pas à lancer le Happiness Counter (œuvre de l’université de Tokyo): un système de reconnaissance faciale qui permet de déverrouiller la porte de la salle de réunion ou du frigo à condition que la personne sourie.

Raphaëlle Elkrief Journaliste chez Stylist.

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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