France

Comment les adolescents français voient la religion

Temps de lecture : 5 min

La forte religiosité ne s’accompagne pas d’un rejet marqué de l’idée de laïcité.

Jeune musulmane observant la prière à la mosquée Assalam de Nantes le 28 juin in Nantes, à la veille du Ramadan | JEAN-SEBASTIEN EVRARD/AFP
Jeune musulmane observant la prière à la mosquée Assalam de Nantes le 28 juin in Nantes, à la veille du Ramadan | JEAN-SEBASTIEN EVRARD/AFP

Le projet UPYC[1] s’intéresse aux adolescents, à leur vie familiale, à la police et à l’école, mais également à la religion, en plus des comportements à risque et délinquants qui sont étudiés dans tous les pays participants. La taille de l’échantillon et sa composition permettent en particulier d’observer les relations entre l’appartenance religieuse et la religiosité mais également les valeurs. En particulier, nous nous sommes intéressés à l’égalité (entre genres) et la liberté (le droit de choisir sa sexualité, de s’exprimer librement) et enfin à certains aspects de leur rapport à la politique, la manière dont ils envisagement le rôle de l’État.

La position face à la religion, indifférence, opposition ou croyance, mais aussi l’existence d’un culte organisé, la pratique religieuse sont au centre du débat politique en France depuis maintenant une vingtaine d’année. Cela a donné lieu à la création par le gouvernement de commissions et missions, et notamment la commission présidée par Bernard Stasi en 2003, ou même d’organismes dédiés comme l’Observatoire de la laïcité. Les interrogations sur les liens entre religion et fondamentalisme, plus récemment entre religion et radicalisation des attitudes, et enfin sur les modalités d’intégration sont nombreuses. Des thèses diverses ont été proposées mais elles sont plus rarement étayées par des études empiriques lourdes et systématiques portant sur des gros échantillons.

Il apparaît que 38,4% des élèves interrogés n’ont pas de religion. C’est plus que ceux qui se disent catholiques (30%), et qui forment la religion majoritaire, suivie par les musulmans (25,5%). Les chrétiens, en additionnant catholiques, protestants et autres cultes, sont au total 33%. Les juifs ne pèsent qu’une petite fraction du total, ici moins de 2% (les établissements confessionnels juifs n’ont pas souhaité participer à l’étude).

Un des résultats les plus frappants concerne l’attachement religieux. Il apparaît que les musulmans sont les adolescents qui se sentent le plus définis par leur religion (81,9% le sont complètement ou fortement), plus de deux fois plus que les catholiques. Ils sont également ceux qui se sentent les plus liés aux autres membres de la même foi, à nouveau plus de deux fois plus que les catholiques (78,7%). Ils sont enfin les plus fiers de leur religion (90,7%), un peu moins de deux fois plus que les catholiques. Les membres des «autres religions», le petit ensemble qui pèse environ 5% de l’échantillon, sont dans une position intermédiaire entre les deux premières religions.

Laïcité du vivre-ensemble

Reprenant la méthode du sociologue Ruud Koopmans, nous avons étudié trois dimensions du fondamentalisme (il n’y a qu’une interprétation des écritures, il faut appliquer scrupuleusement tous les principes, les règles religieuses sont supérieures aux règles séculières). Les musulmans sont catégoriques sur le fait qu’il ne saurait y avoir plusieurs interprétations (69,8% sont «complètement» convaincus et 15,1% le sont «fortement», soit 84,9% en tout), alors que chez les catholiques les pourcentages sont bien plus réduits (17,2 et 14,7%, soit 31,9% en tout). Les «autres religions» sont plus proches des catholiques que des musulmans.

Concernant la nécessité d’appliquer scrupuleusement tous les principes de sa religion, nous retrouvons le même type de distribution à travers les groupes religieux. Enfin, concernant les règles, les catholiques sont un tiers (33,9% exactement) à dire que les principes religieux passeraient avant la loi civile et les musulmans deux fois plus nombreux (68,1%).

Les musulmans sont les adolescents qui se sentent le plus définis par leur religion

La forte religiosité ne s’accompagne pas d’un rejet marqué de l’idée de laïcité. La différence inter-groupes est limitée: 61,8% des jeunes musulmans affirmés (ceux qui pensent que la religion est importante dans leur vie quotidienne) pensent que ce principe permet de vivre ensemble, un peu moins que les catholiques affirmés (66,2%) et que les athées (72%).

Laïcité à géométrie variable

Les clivages grandissent à propos des valeurs d’égalité et de liberté, d’une part entre les visions du monde (religieuse ou séculière), entre les dénominations et en fonction de la religiosité. En effet, les athées ne sont que 16,6% à penser qu’il convient d’interdire «les livres et films qui attaquent la religion» (peut-être pour ne pas attiser les différends), les catholiques peu croyants 20,3%, les catholiques affirmés 32,3%, les musulmans peu croyants 37,9% et les musulmans affirmés 53,3%.

Un phénomène comparable s’observe quant au rôle social confié aux femmes («la femme est avant tout faire pour faire des enfants et les élever») et l’idée d’une séparation de genre («il est normal de séparer hommes et femmes à la piscine»). Les athées sont plus égalitaires et, sur l’usage de la piscine, 5,2% adhèrent à l’idée de séparation, un niveau comparable aux catholiques peu affirmés. L’adhésion s’élève pour les catholiques affirmés (9,8%), les musulmans (16,9%) et surtout les musulmans affirmés (36,4%). Pour ces derniers, seuls 42,6% rejettent complètement l’idée de séparation contre 81,7% des athées.

Ces résultats laissent penser que la notion de laïcité est à géométrie variable dans l’esprit des répondants et qu’ils y voient surtout l’idée d’une libre pratique religieuse pour eux mais moins celle d’une affirmation d’une égale liberté de chacun.

Rejet de l’égalité

Cette étude confirme que la religion est un puissant organisateur des représentations sociales et que la religiosité renforce les attitudes inégalitaires vis-à-vis des relations de genre (par exemple, les recherches de Stephanie Seguino et James Lovinsky), vis-à-vis de l’homosexualité (voir les travaux de Gail Mason et Mischa Barr) et que la religiosité est particulièrement importante pour les musulmans issus de l’immigration en Europe (cf. Antje Roeder).

UPYC montre que les collégiens ont déjà formé leurs opinions sur nombre de valeurs (moins sur celle qui touchent à la traduction politique, par exemple sur l’organisation du sécularisme) et qu’elles le sont d’une manière cohérente avec les résultats obtenus sur les populations adultes. La socialisation attache dans l’esprit des enfants une identité et des valeurs et il serait intéressant de savoir si et dans quelles conditions elles peuvent être découplées.

L’important rejet d’une valeur aussi centrale que l’égalité, dans les sociétés occidentales, mais aussi la valeur supérieure souvent accordée aux règles politiques soulève des questions importantes sur la possibilité de formation de relations de confiance à travers les groupes sociaux qui ont des «visions du monde» aussi différentes. Or, la confiance est le ciment de la société.

1 — Le projet UPYC est conduit dans le cadre d’un programme de recherche international en sciences sociales qui rassemble vingt pays. Le volet français de la recherche comparée UPYC porte sur les relations entre les jeunes et les institutions publiques, en particulier l’école et la police. Il vise, dans cinq pays, à mieux appréhender les attitudes des jeunes, et notamment ceux appartenant aux minorités, par rapport à la loi comprise comme règles pénales mais aussi en lien avec les valeurs qui la sous-tendent.

L’enquête UPYC-ISRD3 couvre le département des Bouches-du-Rhône. La population cible se compose des jeunes de 5e, 4e et 3e (générales, Segpa et autres dispositifs couverts par ces niveaux) scolarisés en collèges publics et privés sous contrat d’association, localisés dans le périmètre d’étude. Un échantillon de classes représentatif des collégiens selon les bassins et niveaux de formation a été tiré au sort dans le département. Au total, un peu plus de 9.200 collégiens ont été interrogés au sein des établissements scolaires entre avril et juin 2015.

Compte tenu de la nature sensible des données collectées et de l’âge des participants, un travail de réflexion important a été mené en amont de l’enquête pour garantir l’anonymat des élèves. Le questionnaire a reçu l’autorisation préalable à la mise en œuvre de traitements automatisés de la Cnil.

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Sebastian Roché Politologue

Telos Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels

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