France

Du bon usage des casseurs

Philippe Boggio, mis à jour le 02.05.2016 à 16 h 24

Ce n’est pas sans raison que les organisations contestataires sont promptes à ne voir dans les échauffourées que la seule dureté policière.

La police forçant les manifestants à quitter la place de la République à Paris le 29 avril 2016 | ALAIN JOCARD/AFP

La police forçant les manifestants à quitter la place de la République à Paris le 29 avril 2016 | ALAIN JOCARD/AFP

Toute une partie de la gauche n’en peut plus d’attendre le retour de la droite. Pour tuer le temps, le printemps revenu, elle répète ses standards de la «convergence des luttes» avec ce qu’elle a sous la main: un quinquennat de gauche, qu’elle maquille à outrance, lui assombrissant les traits pour le faire ressembler à un régime autoritaire. Un peu d’entraînement pourra toujours servir en 2018, se dit-elle, un mois d’avril ou de mai gâché pour Alain Juppé ou pour Nicolas Sarkozy, surtout pour son futur ministre de l’Intérieur, ce qui constituerait déjà une perspective non déplaisante.

Syndicalistes, notamment d’une CGT radicalisée, sous l’influence grandissante de militants trotskystes, écolos rendus à leur culture spontanéiste, anciens du Front de gauche, orphelins de Jean-Luc Mélenchon, qui sont retournés se chercher un avenir dans le dédale du «mouvement social», ou encore «frondeurs» suivistes du PS, ils sont désormais persuadés que le pays s’est suffisamment convaincu, grâce à eux, du chemin libéral suivi par François Hollande sur le plan économique, oublieux des salariés et plus encore des chômeurs. Il est temps, à leurs yeux, de pointer désormais les outrances régaliennes du régime, ses «violences policières» et ses trahisons des libertés par l’état d’urgence.

Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, a beau demander aux organisations syndicales du mouvement contre la loi El Khomry, aux animateurs de la Nuit Debout, aux adversaires du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, de «condamner les violences» des casseurs qui émaillent les manifestations depuis plusieurs semaines et le mouvement de la place de la République, lesdites organisations sont peu pressées d’y consentir. Chaque jour de nouveau rassemblement, l’ambiguïté des contestataires est même un peu plus visible. Les casseurs, à chaque fois quelques centaines de jeunes gens, sont au contact de leurs rassemblements, souvent intégrés à eux, avant de s’en détacher pour aller attaquer les forces de l’ordre. Ils sont parfaitement reconnaissables, cagoulés ou casqués, foulards sur le visage et lunettes de motard. Apparemment personne ne songe à tenter de les éconduire. Les manifestants les laissent passer, pour ne pas laisser à penser qu’ils ont partie liée.

Mais les dégâts commis, après ces vitrines de banques brisées, ces abribus mis à terre, ces voitures en flammes, les regrets, les commentaires désolés se font fort rares. Officiellement, les cortèges ne sont pas concernés. Comme si casseurs –ces groupes composites d’anars, de voyous, souvent simplement de jeunes sportifs en mal de poussées d’adrénaline, pour lesquels «casser du flic» est un loisir euphorisant– et forces de l’ordre réglaient sur le bitume des comptes séparés. Une évolution est cependant sensible, qui inquiète Valls et Cazeneuve: comme au temps du gauchisme post-soixante-huitard, les organisations contestataires sont à nouveau promptes à ne voir, dans ces échauffourées, que la seule dureté policière. Non ce qui la cause.

Syndrome Malik Oussekine

Il est temps, à leurs yeux, de pointer les outrances régaliennes du régime, ses «violences policières» et ses trahisons des libertés par l’état d’urgence

Des syndicalistes adultes ou étudiants, souvent électeurs de François Hollande, en 2012, retrouvent d’anciennes dialectiques «renversées», qui légitimaient la brutalité de jeunes gens masqués, confrontés qu’ils étaient à la violence du capitalisme, de l’État ou de la mondialisation. Dans le cortège parisien contre la loi Travail, le 28 avril, un militant cégétiste retournait l’idée de «casseurs» aux policiers eux-mêmes, «milices des patrons, milices des socialistes». D’autres jugeaient les exactions normales, de la part d’individus forcément chômeurs, «trahis» par le pouvoir, «jeunesse millénium» abandonnée à ses précarités.

Dans le même style, William Martinet dénonçait, au soir des échauffourées, la présence de cordons de police aux abords du cortège. Cette seule vision était déjà «une provocation». La rhétorique est éculée, pour avoir tant été servie, mais elle retrouve apparemment de l’actualité. «Manifester est un droit, affirmait le jeune leader de l’Union nationale des étudiants de France (Unef), pourtant proche du PS, ça ne doit pas être une prise de risque à cause d’un usage disproportionné de la force par la police.»

Il y a encore vingt ans, la CGT, connue pour la fermeté de ses services d’ordre, ou les militants trotskystes de l’ex-Ligue communiste révolutionnaire (LCR), habiles à «casser du casseur», n’auraient jamais permis à 300 «autonomes» ou «inorganisés» de venir attenter au sérieux d’un défilé responsable. Si les casseurs ont pu, jeudi 28 avril, aller et venir à leur guise, à toucher la manifestation, c’est qu’une intention est en train d’émerger. Une provocation beaucoup plus inconséquente, qui bien sûr ne peut dire son nom.

Volontairement ou non, disons à demi consciemment, certains irresponsables, parmi les organisations syndicales, à la Nuit Debout, à Nantes ou encore parmi les intermittents du spectacle, espèrent ou attendent qu’un gros incident de rue, la mort d’un jeune, par exemple, viennent hâter la réalisation de leurs espérances, le retrait du projet de loi El Khomry, un meilleur accord arraché au Medef pour les intermittents ou l’abandon du référendum de juin sur l’aéroport de Nantes.

Face-à-face avec des policiers anti-émeute bloquant l’accès à la place de la République le 1er mai 2016 | MIGUEL MEDINA/AFP

C’est le syndrome Malik Oussekine. L’État ne peut y résister. Dans la nuit du 6 au 7 décembre 1986, en plein mouvement étudiant contre la réforme de l’université, deux policiers de la brigade motocycliste avaient tué à coups de matraque un étudiant de 22 ans, rue Monsieur le Prince, dans la VIe arrondissement de Paris. Alain Devaquet, le ministre délégué de l’Enseignement supérieur, avait présenté sa démission le lendemain; son projet de loi avait été retiré; et il fut beaucoup dit que cette mort, sous un porche d’immeuble, avait peut-être coûté l’élection présidentielle de 1988 à Jacques Chirac.

Réflexes anti-flics

Quand Manuel Valls parle de «la gauchisation» de la contestation sociale, comme il l’a fait, le 28 avril, il n’a peut-être pas en tête le souvenir lointain de Malik Oussékine. Car plus près de lui, surnage encore celui du décès, dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, d’un étudiant écolo, Rémi Fraisse, sur le terrain du projet de barrage de Sivens (Tarn). Terrible manque de chance: le lancer par un gendarme mobile d’une grenade assourdissante, par une soirée d’échauffourées sur le site, avait atterri sur le sac à dos du manifestant, pendant qu’autour d’eux, casseurs et forces de l’ordre se faisaient face, et l’engin, en explosant, lui avait déchiqueté la nuque.

Parfaits connaisseurs de la chronique de la rue, sous la Ve République, aussitôt les écolos de EELV dénonçaient les brutalités policières et une «commission d’enquête citoyenne» de la Ligue des droits de l’homme (LDH) critiquait «un niveau de violence considérable». À la tribune de l’Assemblée nationale, l’ancienne ministre du Logement, Cécile Duflot, maudissait son ancien gouvernement en l’avertissant que la mort de Rémi Fraisse constituait «une tache indélébile» sur l’action du pouvoir. L’élue écolo, comme elle le répétait, n’avait pas vu de casseurs à Sivens, mais «des jeunes qui agissent de manière pacifique, qui veulent défendre la nature».

Certains irresponsables espèrent ou attendent qu’un gros incident de rue, la mort d’un jeune, par exemple, viennent hâter la réalisation de leurs espérances

Les mêmes acteurs inconscients sont en place, ce printemps, plus nombreux sans doute. Toute une gauche radicale retrouve ses réflexes anti-flics. Le baiser au CRS antillais, le jour de la grande manifestation du 10 janvier, après les attentats de janvier 2015, par des militants, n’a été, comme les applaudissements aux forces l’ordre, qu’une parenthèse, qu’au fond tous ceux-là n’ont pas supportée. Domine toujours, à gauche, la vieille culture libertaire qui fait sienne la maxime anarchiste «un bon flic est un flic mort». L’idée que ce quinquennat est autoritaire, autant que le précédent, peut-être plus que lui, se répand. Olivier Py, le directeur de Festival d’Avignon n’a-t-il pas déclaré, après que des CRS avaient empêché des militants de la Nuit Debout de pénétrer dans le Théâtre de l’Odéon«on ne matraque pas des artistes qui sont en train de manifester pacifiquement»?

Propos exagérés, évidemment. Mais qui sont dans l’air du temps. Au récent congrès de la CGT, la direction n’a pu éviter la polémique, après la découverte d’une affiche syndicale porteuse de ces mots: «la police doit protéger les citoyens, non les frapper». Et sous le dessin d’une matraque, d’un écusson de CRS et d’une mare de sang, cet appel: «Stop à la violence!» Sous entendu: celle de la police.

Que les forces de l’ordre commettent des maladresses, un soir, en vidant la place de la République; aussitôt, des manifestants afflueraient de tout Paris pour se porter au secours des assiégés. D’ailleurs, symboliquement, un fortin de bois avait été érigé, jeudi 28 au soir, à la Nuit Debout, pour y attendre les CRS. La CGT et les autres syndicats hostiles à la loi Travail ont appelé à un autre rendez-vous syndical, dimanche 1er mai. Date iconique par excellence. Les brins de muguet en sus. Et bien sûr les casseurs y étaient aussi, devenus les vraies vedettes de ces réunions de «printemps social» et parfaitement conscients du bon usage qui peut être fait de leurs défoulements.

Philippe Boggio
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