Culture

Oui, Prince était un génie, mais la pop, ce n'était pas forcément mieux avant

Cédric Rouquette, mis à jour le 07.06.2016 à 12 h 42

Au programme de notre sélection musicale bimensuelle, Prince et la disparition des pop stars, General Electriks et encore une légère touche de Jeff Buckley.

À Mineapolis I Mark Ralston / AFP

À Mineapolis I Mark Ralston / AFP

1.Le buzzPrince est mort, vive la pop

Deux des plus grands passeurs de son de l’histoire de la pop ont disparu à espaces rapprochés en 2016, David Bowie puis Prince. La mort du Kid de Mineapolis intervient aussi «peu» après celle de Michael Jackson. Cette proximité-là se discute davantage. Elle doit beaucoup à l’émotion collective, mais elle se défend: les superstars masculines des années 1980 auront abandonné, à «même pas» six ans de différence, des millions de fans ébahis, avant l’âge officiel de la retraite, qui n’existe pas pour ce beau métier, comme Paul McCartney continue de le montrer sur toutes les scènes du monde à 73 ans.

Pour saisir la pertinence du rapprochement entre les deux stars, il faut se souvenir que la diffusion du documentaire Doctor Prince and Mister Jackson, sur la rivalité entre les deux hommes, conçu de leur vivant, avait été avancée suite au décès de Jackson en 2009. L’heure de le visionner est définitivement atteinte.


Quel qu’ait pu être le lien intime tissé avec leur musique, le même mécanisme se met à l’œuvre quand des personnages aussi importants disparaissent. D’un coup, on ne les regarde plus comment avant, et surtout on les écoute plus comme avant. De leur vivant, nous avions des superstars respectées mais toujours évaluées dans tout ce qu’elles entreprenaient, qu’il s’agisse de musique, d’image marketing ou de comportements publics. La mort consommée, ne restent que les bons souvenirs et l’envie de plonger dans une œuvre désormais aboutie. Le tout dicté par un sentiment de proximité sans précédent. «Le public se réjouit de la mort d’une pop star, a osé Richard Mèmeteau, (auteur de Pop culture: Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités), cette semaine sur France Culture. La pop star, cet ego gonflé par la célébrité, doit redevenir ce qu’elle était, c’est-à-dire un homme.»


Prenons l’exemple du solo de guitare délivré par Prince en 2004 sur le «While My Guitar Gently Weeps» en hommage à George Harrison, pour l’entrée de l’ex-Beatle au Hall of Fame. À l’époque, j’avais conçu une forme de tristesse à voir Prince conduire ce solo vers une démonstration en mode «tripoteur de manche» (pour rester poli). Au-delà même de l’appréciation esthétique que l’on peut exprimer pour ce type de performance très technique (je fais partie des sceptiques), elle démontrait une incompréhension du propos tenu par Harrison avec cette chanson. Gently weeps, «pleurer doucement», ou «sangloter délicatement», n’est pas le déchaînement démonstratif de Prince. Au lendemain de la disparition de l’artiste, d’autres sensations dominent en visionnant la séquence: la prestance invraisemblable du showman, le niveau du musicien virtuose, la certitude que ce moment restera plutôt pour de bonnes raisons.


Avec la mort des grands artistes, l’idée fait son chemin que l’humanité vient de perdre des personnes irremplaçables (c’est exact) et avec eux, une certaine idée de la capacité de la musique à parler du monde. Là, le terrain devient glissant, car la musique et la pop restent au-dessus des personnes qui en ont assumé le leadership. Francis Dordor a conclu son superbe article-hommage dans Les Inrocks sur la «majesté» qui manque à notre époque, comparée à celle du zenith Prince. D’autres –sur les réseaux sociaux notamment - ont communiqué sur le contraste saisissant entre les années 1980 florissantes et notre XXIe siècle présumé plus fade. C’est le versant le plus discutable de ces deuils en mondovision.

 


Le vertige d’une disparition est un poison quand il oriente vers le passéisme. Que dira-t-on quand il nous faudra enterrer Bob Dylan, Madonna, Stevie Wonder, Bruce Springsteen, Mick Jagger, Paul McCartney, Bono ou Patti Smith: la même chose que pour Prince et Jackson en encore plus alarmiste? Que dira-t-on, bien plus tard de Björk, Thom Yorke, des Daft Punk, des Massive Attack, de Bono? Que c’était vraiment, mais alors vraiment et définitivement mieux avant?

Dans les années 2010, les disques ne se vendent plus au supermarché, MTV et le Top 50 ont égaré leur influence, les magazines contribuent moins à la notoriété et au mystère qui caractérise les stars du rock. Jackson et Prince ont su nourrir cette industrie de leur talent visionnaire. Cela ne signifie pas que la génération YouTube, Spotify et des show encore plus élaborés doivent rougir du renouvellement qu’ils incarnent au détriment de ces superstars qui, autant être clair, avaient clairement décroché.

Si aucune figure n’écrase l’époque comme eux à la leur, c’est en bonne partie parce que le choix entre les propositions artistiques est sans égal aujourd’hui. Et encore: reste à prouver que nous avons le recul nécessaire pour être certain que l’impact de Rihanna, Pharell Williams, Kanye West, Beyoncé ou Eminem sur les consommateurs de musique d’aujourd’hui est inférieur à celui de Prince et de Michael Jackson.

La mort par assassinat de John Lennon, le 8 décembre 1980, reste probablement à ce jour la secousse la plus violente ressentie par la planète suite à la disparition soudaine d’une pop star. Tout concordait: l’absurdité de l’acte (meurtre sans mobile sérieux), la jeunesse de la star (40 ans), son influence planétaire («Imagine», la campagne War is Over), son impact sur le cours de l’histoire de la musique (on parle du fondateur des Beatles) et le lieu de la disparition (New York, capitale mondiale des médias de masse). Des millions de personnes observèrent en simultané dix minutes de silence à différents endroits de la planète; plus de 200.000 à New-York.


La mort de Lennon s’est produite un an après la disparition d’Elvis Presley, hors-jeu depuis très longtemps, mais figure tutélaire d’un genre –le rock– qui avait bouleversé le siècle musical comme seuls les Beatles purent le faire ensuite.

La tristesse était déjà une émotion légitime et le passéisme une tentation à fuir. En 1980, Michael Jackson et Prince débutaient à peine leur travail de redéfinition de la pop. Ils avaient 22 ans.

 

2.Un coup de pouceGeneral Electriks

La célébration de l’esthétique musicale de Prince et l’arrivée du printemps sont deux bonnes raisons d’évoquer To Be A Stranger, le quatrième album de General Electriks, paru en janvier dernier. Drôle de saison pour faire paraître un disque si coloré, idéal pour une écoute au grand air, ou enfermé dans une salle obscure, à condition que ce soit un night club. General Electriks est le projet d’un Français que la musique expatrie depuis 1999, aux États-Unis, puis maintenant à Berlin.


Hervé Salters, de son nom, est l’homme orchestre du projet. Il ne cite pas spécialement Prince comme son maître mais il compose, chante, joue, arrange une musique qui cherche son positionnement entre pop, funk, hip-hop, soul et jazz. Bien sûr, elle ne le trouve jamais. C’est précisément ce qui la rend immédiatement jouissive et addictive. Si on osait, on dirait que c’est le meilleur disque de Prince depuis longtemps, mais on a déjà usé la formule pour Unknown Mortal Orchestra.

Général Electriks n’a pas le profil-type de l’artiste généralement défendu dans cette rubrique; il fera un Olympia en juin et il a été signé par une major. Mais il reste un décalage entre l’inventivité démente de ce qu’il propose et le succès délirant d’autres artistes positionnés sur un créneau comparable. On n’a pas pu résister.

 

3.Un lienL'hommage princier

Non pas un lien, mais DES liens. La disparition de Prince a donné lieu à une profusion d’hommages plus ou moins viraux. La courte liste ci-dessus agira comme une check-list si certains vous ont échappé:

-Le Los Angeles Times a réalisé une fantastique timeline de toutes les grandes collaborations de Prince. Simple, stylée, bourrée d’infos (qui se souvenait que Prince avait composé «Manic Monday» des Bangles?), intuitive, elle brille aussi par l’originalité de son angle. Peu épargné par la mégalomanie, Prince était, comme tous les grands artistes, un homme qui savait s’entourer. La même chose en moins exhaustif, moins travaillé mais avec des videos sur Mashable.

-Pour écouter du bon Prince dernier le vernis de ses tubes, la meilleure chose à faire est d’écouter la playlist d’Olivier Lamm sur The Drone.

-Si vous avez échappé à la reprise de «Purple Rain» par Bruce Springsteen ou à celle de «Sometimes It Snows in April» par d’Angelo chez Jimmy Fallon, cet oubli est désormais réparé.


-Pour rappel, le dernier concert de Prince, seul au piano à Atlanta le 14 avril, a été capté sans autorisation mais il existe désormais pour l’histoire. Il se trouve ici.
 

4.Un copier-collerPour en finir avec Prince

«Il n'y a pas vraiment de mots pour dire ce qu'on ressent quand disparaît le premier artiste qu'on s'est approprié de manière accidentelle ou arbitraire, par goût du risque ou envie de trancher avec les goûts de sa sœur, de son père, de son frère, parce que c'est très différent de la tristesse qu'on ressent quand on perd un être proche ou un artiste adoré dont on attendait encore des prodiges et dont on trouve insupportable que son corps, sa voix, soit relégués au passé pour l'éternité. Ce sentiment s'apparenterait plutôt à celui qu'on éprouve à la disparition d'un ami d'enfance, voire d'un pan de l'enfance elle-même, dont on sait pourtant depuis ce moment où l'on est devenu fan d'un artiste de musique pour la première fois, qu'elle est déjà terminée et qu'elle ne reviendra pas.

Il n'y a pas vraiment de mots pour dire ce que l'on ressent quand on perd l'artiste avec lequel on a découvert la musique parce qu'en tant que Démiurge de tout votre monde musical et cause première du big bang qui l'a fait naître, il est responsable, d'une manière ou d'une autre, de toutes les choses que vous avez appris à aimer ou honnir après. Aussi étrange que ça  puisse paraître à ceux qui ne voyaient en Prince qu'une pop star interplanétaire ou un prodige du funk, je suis ainsi certain de lui devoir mon amour de la techno, de la musique concrète, du shoegaze, de l'indie rock, de l'electronica, du rock dur, du R'n'B, de la house, de la musique expérimentale, du psychédélisme.»

Extrait de «Panier de Prince, une mixtape», Olivier Lamm, The Drone

 

5.Un vinyleJeff Buckley

Dans la série sans fin des éditions qui consacrent la postérité de Jeff Buckley, il existe une petite pépite non officielle que nous n’avions pas citée il y a deux semaines. Elle s’appelle Dreams of the Way We Were et a été éditée en 2013 par un label anglais, Let Them Eat Vinyl, manifestement sans le consentement des ayants-droits. Dans la recherche des racines du génie de Jeff Buckley, ce disque possède une vraie valeur documentaire. Les deux LP reproduisent le direct enregistré par Jeff Buckley dans une petite radio américaine à l’époque où le talent inouï du fils de Tim restait un secret assez bien gardé, pour quelque mois encore.

Nous sommes en octobre 1992. Jeff Buckley a déjà quartier libre une fois par semaine dans le petit bar irlandais le Sin-é, il a quitté Gary Lucas et Gods and monsters pour éclore en solo. Une petit radio étudiante, WFMU-FM, de l’université Upsala dans le New Jersey, ouvre alors son antenne au jeune chanteur que quelques éclaireurs ont entendu un jour en sirotant une bière.

Le répertoire de ce disque pirate suffit à faire de lui un objet rare et désirable. Buckley y interprète, seul à la guitare, comme il se doit, trois titres indisponibles ailleurs: un vieux blues des fifities de Percy Mayfield, «Please Send Me Someone To Love», et deux chansons d’Elton John et Bernie Taupin: «Curtains» et surtout «We All Fall In Love Sometimes».


Dans le dénuement de moyens le plus absolu, le chanteur rend justice à l’incroyable mélodie du duo britannique comme il fera sur son album Grace pour l’«Hallelujah» de Leonard Cohen déjà repris John Cale, en lui soustrayant tous ses arrangements luxuriants.

 

Les premières versions d’«Eternal Life» et «Last Goodbye» (ci-nommée «The Unforgiven») suscitent un sourire affectueux. Les inconditionnels de Grace se rueront encore sur deux reprises: une version surmodulée d’«Hallelujah» et surtout, en clôture, un «Corpus Christi Carol» sans guitare, totalement a capella. Un an plus tard, après voir vu toute l’industrie du disque américaine l’approcher, Jeff Buckley s’engagera avec Sony-Columbia.

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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