France

Vendeurs de vies: le business qui prolifère sur le dos des migrants

Temps de lecture : 12 min

Beaucoup de migrants doivent s'inventer une vie pour espérer obtenir l'asile. Des business se sont montés pour monnayer ces inventions.

Un camp de migrants à la gare d'Austerlitz, à Paris, le 17 septembre 2015. Crédit photo: JOEL SAGET / AFP
Un camp de migrants à la gare d'Austerlitz, à Paris, le 17 septembre 2015. Crédit photo: JOEL SAGET / AFP

«Comment avez-vous échappé pendant deux ans à la police érythréenne? Vous avez raconté lors de votre passage devant l’Ofpra que vous étiez, à ce moment-là, menacé de mort?», interroge un officier de justice.

«Je travaillais comme ouvrier dans une exploitation agricole et donc les policiers ne m’ont pas trouvé», répond Amam. Ses propos, en tigrigna, sont traduits en français.

«Quelqu’un a-t-il écrit votre récit pour vous? Il est écrit que vous étiez marchand de légumes», relance sèchement l’officier de justice.

Voici un dialogue comme on peut en entendre souvent, entre les murs de la Cour nationale de demande d’asile (Cnda), qui décide, quand des recours sont formés contre les décisions de l'Ofpra, si un immigré aura le droit ou non de rester en France.

Face à l’ampleur des récits identiques qui se répètent chaque jour, les juges en viennent souvent à la même conclusion: beaucoup de migrants déballent de fausses histoires, écrites et vendues par des escrocs peu scrupuleux, pour tenter d’obtenir l’asile. Et dans les locaux de la Cnda, la juridiction située à Montreuil en région parisienne, les enjeux sont plus importants qu’ailleurs. Ici, c’est le terminus du long parcours de demande d’asile. Les juges de la Cnda mettent soit un terme définitif aux rêves des migrants déjà déboutés par l’Ofpra, soit un tampon sur la fiche du demandeur d’asile. Il cessera alors d'être un fantôme aux yeux de l’Etat français.

Ce jour-là, Amam, Erythréen, plaide sa cause avec l’aide d’un traducteur assermenté. Malmené par les questions de ses interlocuteurs, il lâche finalement à l’officier de justice qu’un «ami soudanais» l’a aidé à rédiger son histoire, car lui «ne sait pas écrire». Plusieurs fois les juges s’étonneront ensuite de son analphabétisme –à tort ou à raison – alors qu’il raconte au détour d’une question avoir été à l’école à son jeune âge.

Quelques minutes plus tard, une fois la séance levée, Amam nous confiera en privé qu’un Erythréen rencontré dans le quartier de La Chapelle, dans le 18ème arrondissement parisien, lui avait conseillé de se payer les services d’un Soudanais, «bien connu des migrants», pour obtenir une histoire qui plaira à la Cdna. Coût du service: 40 euros et une supercherie grossière trop vite démasquée.

Un cas loin d’être rare.

«J’ai payé 50 euros»

Un autre réfugié érythréen rencontré à La Chapelle via l’intermédiaire d’une traductrice qui travaille à la Cnda nous rapporte les mêmes faits. Après avoir demandé l’aide d’un interprète pour effectuer ses démarches pour l’asile, les autres membres de la communauté érythréenne de Paris l’ont dirigé vers un traducteur éthiopien. «C’est une personne qui parle le tigrigna (langue officielle de l’Erythrée mais aussi parlée dans la région du Tigray en Ethiopie). J’ai payé 50 euros pour qu’il m’écrive mon récit. Les vendeurs d’histoires, on ne peut pas les trouver comme ça à La Chapelle. Il faut passer par des Soudanais ou Ethiopiens qui t’amènent à lui.»

Les langues communes à deux pays voisins aux situations géopolitiques bien différentes sont souvent un facteur qui pousse des migrants qui ne remplissent pas les conditions pour obtenir l’asile à tricher en se faisant passer pour ce qu’ils ne sont pas. Une déambulation à travers les salles d’audience de la Cnda où atterrissent tous les cas litigieux suffit à s’en rendre compte. Au première étage, un demandeur d’asile qui se présente comme originaire du Cachemire pakistanais ne parvient pas à convaincre des juges qui le pensent venu du Cachemire indien. Or l’Inde est considérée comme un «pays sûr» par l’Ofpra. Dans la salle d’en face, un migrant se présentant comme Erythréen ne parvient à s’exprimer correctement qu’en arabe. Ce qui fait dire au président de la chambre –qui dirige l’audience– qu’il vient «peut-être du Soudan».

Être pauvre, avoir faim, ne sont pas des misères suffisantes

C’est toute l’injustice du processus de demande d’asile en France –et plus largement dans la plupart des pays européens. Être pauvre, avoir faim, ne sont pas des misères suffisantes: il faut en plus être originaire d’un pays reconnu comme en guerre par les autorités françaises, ou a minima prouver que votre existence est menacée par la dictature. Chaque année, l’Ofpra envoie ses équipes sillonner le monde pour déterminer quel pays est sûr ou non –vaste programme– pour ses habitants. «Si vous êtes syriens d’accord», vous disent les officiers de protection qui mènent votre interrogatoire, mais si vous êtes un Jordanien menacé par la police secrète du roi Abdallah II pour votre militantisme politique: «pas question». Alors pour avoir une chance d’obtenir l’asile, il faudra se faire passer pour un Syrien, en imitant l’accent de l'arabe local, et en s’inventant un personnage. C’est là qu'entrent en piste les vendeurs d'histoires.

Acheter la plus grande misère possible

Perversité du système, nombreux sont les réfugiés qui remplissent tous les critères pour obtenir l’asile en France, mais achètent un faux récit en pensant ainsi booster leurs chances.

«Quand on questionne les demandeurs d’asile, on veut savoir quelle est leur véritable histoire. On va parfois demander au requérant s’il n’a pas une autre histoire à nous raconter [comprendre: sa véritable histoire], quand on voit que son histoire ne tient pas. Les vendeurs d’histoires c’est une pratique vieille comme le monde. On n’est pas complètement naïf, on connaît le pouvoir de la communauté sur un requérant. J’ai un collègue qui dit souvent que “la communauté est le pire ennemi du migrant”. On tombe souvent sur des récits standardisés. Les gens autour d'un migrant vont lui dire de dire ça ou ça», explique une présidente de chambre de la Cnda.

Une version des faits corroborée par Pascal Brice, directeur général de l’Ofpra. «Les officiers de protection sont formés pour demander au demandeur de sortir de son récit si celui-ci est stéréotypé, et de raconter sa véritable histoire. Les récits stéréotypés ne portent pas préjudice aux demandeurs. C’est notre politique», affirme-t-il.

Un migrant dans les locaux de l'ancienne université Jean-Quarre à Paris, le 5 février 2016. Crédit photo: ALAIN JOCARD / AFP

Ne plus distinguer le vrai du faux

Dans certaines communautés, les faux récits sont un véritable business.

À Calais, Philippe Wanneson qui est de toutes les luttes en faveur des migrants et tient le blog Passeurs d’hospitalités en voit passer régulièrement. «J’ai parfois des migrants qui viennent me voir avec un papier en anglais assez peu circonstancié pour une demande à l’Ofpra. Alors, je pose des questions et la personne s’en va. On voit aussi parfois réapparaître des discours très similaires. Mais pour nous l’essentiel c’est de communiquer avec les migrants donc on ne va pas plus loin.»

J’ai récemment défendu le dossier de deux Bengalais homosexuels et c’était une histoire vraie. mais j’ai eu beaucoup de mal à faire passer leur cas devant les juges

Un avocat

Selon les confidences de plusieurs sources, les cas les plus courants d’histoires fictives se retrouvent parmi les rangs des Bengalais et plus récemment des Erythréens.

«On a beaucoup beaucoup d’histoires similaires avec les Bengalais. Beaucoup d’avocats refusent désormais de les défendre et il y a ainsi de nombreux dossiers refusés. C’est très facile de voir qu’il y a toujours des individus qui ne sont ni traducteur, ni avocat, qui accostent des migrants dans les couloirs de la Cnda. J’ai récemment défendu le dossier de deux Bengalais homosexuels et c’était une histoire vraie. Mais j’ai eu beaucoup de mal à faire passer leur cas devant les juges», raconte Maître Gildas, un avocat habitué des arcanes de la Cnda. Le nombre de fausses histoires finit par nuire aux vraies.

«On invente rien du tout»

Mais ne croyez pas que seuls les pays pauvres ou en guerre soient concernés: les Chinois figurent aussi parmi les premiers clients des vendeurs d’histoires. Selon les chiffres de l’Ofpra, ils représentaient la deuxième nationalité au classement des demandes d’asile en 2014 avec 2.497 demandes et la septième en 2015 (en raison de l’explosion des arrivées en provenance du Moyen-Orient) avec 2.752 demandes. Bon an, mal an, les Chinois sont entre 2.000 et 3.000 à toquer chaque année aux portes de l’Ofpra.

«Les Chinois c’est un gros business. Il y a un cabinet de faux traducteurs avec pignon sur rue qui sévit depuis 15 ans. Ce sont des récits standardisés, il y a parfois juste les noms qui changent entre les différents dossiers. Cela arrange bien du monde, cela permet à l’Ofpra de débouter beaucoup de demandes d’asile. Car comme il y a plusieurs milliers de Chinois qui arrivent en France par an, on peut mettre de cette façon un filtre sans effort en écartant tous les dossiers similaires. Je connais un faiseur d’histoires qui a quasiment l’exclusivité concernant les Chinois. Il est installé dans le XIXe. Les services de l’Etat sont impuissants face à la communauté chinoise. Ils font croire qu’ils ne comprennent rien», pointe un membre d’un des cabinets de traductions qui travaille comme prestataire pour l’Ofpra.

A quelques dizaines de mètres de la station de métro Belleville à Paris, trois officines de traduction chinoises se succèdent. Toutes affichent le même confort spartiate, une table en bois, quelques chaises en plastique, et des formulaires en pagaille qui vantent l’efficacité des traducteurs maisons pour les dossiers à envoyer à l’Ofpra ou à la Cnda.

Dans la boutique de Mr Yang, les clients s’entassent dès le début de matinée. Cet homme d’une cinquantaine d’années se défend de fabriquer de faux récits pour des migrants. «On fait seulement des traductions pour aider les Chinois à obtenir leurs papiers. On raconte leurs histoires telles qu’elles le sont vraiment. On invente rien du tout. Voilà. Les gens qui nous accusent ont un problème ici», dit-il en pointant son doigt sur sa tête. Les clients, eux, ne veulent pas parler.

Dheepan, le faux père

Un interprète tamoul qui travaille pour l’Ofpra et la Cnda confie que le même business, avec de fausses histoires qui se négocient entre 150 et 300 euros, existe parmi les migrants du Sri Lanka. «Ce sont les “masters” qui vendent des histoires aux migrants Tamouls. Ils ont officiellement des bureaux de traduction et derrière ils vendent des histoires modifiées à des migrants. Ils vont dire ce qu’il faut mettre et ne pas mettre. Par exemple, à un combattant tigre il va lui dire que ça ne passera pas s’il raconte son histoire. Il va lui dire quelle histoire il faut écrire. Il va broder quelque chose autour du vrai village et de la région du combattant, en mêlant le vrai et le faux.»

En écoutant cet interprète dénoncer entre les lignes l’hypocrisie des autorités français qui érigent partout des standards, des cases dans lesquelles doivent rentrer les demandeurs d’asile – ce qui ouvre la porte aux vendeurs d’histoires —, on pense au film Dheepan de Jacques Audiard, palme d’or 2015 à Cannes. Les héros, trois Sri Lankais fuyant la guerre civile qui a décimé leur minorité tamoule en 2009, n’ont aucun lien de parenté. Mais pour obtenir l’asile en France, ils font semblant de n’être qu’une seule et même famille: le mari, la femme et la fille. Dheepan, le faux père, est en réalité un ancien soldat, un tigre tamoul.

«Les “masters” se font de l’argent sur le dos des migrants. Si un dossier écrit par le “master” ne passe pas devant l’Ofrpa, il va dire au migrant qu’il peut lui récrire une histoire légèrement arrangée pour que son dossier soit accepté au Cnda, poursuit l’interprète tamoul. Si c’est encore refusé, il va le pousser à demander à réexamen de son cas au Cnda, et là encore même histoire. À chaque fois, le “master” va toucher de l’argent sur le dos du migrant.»

Des grésillements à la traduction

Car les vendeurs d'histoires ne vendent pas tous des histoires bien ficelées après discussion avec le client.

L’Ofpra et la Cnda sont confrontés à de nombreux problèmes de traduction. Les officiers de protection et juges ne parlent quasiment jamais la langue des demandeurs d’asile. Ces derniers racontent donc leur histoire dans leur langue natale ou une autre langue qu’il partage avec le traducteur.

Certains récits sont déformés contre le gré du demandeur d’asile qui s’adjoint les services d’un traducteur qui va parfois mal traduire les propos, dans son récit papier ou oral, souvent par incompétence, plus rarement par malhonnêteté. «Environ 80% des gens écrivent leur histoire eux-mêmes, mais il faut souvent la traduire dans une autre langue et c’est là qu’on peut se faire avoir», confie d'ailleurs l'un des réfugiés érythréens interviewés. C’est cependant ce dernier cas de figure qui est tombé sur Souleymane, un réfugié érythréen dont Le Monde a raconté l’histoire.

Un discours complètement inventé ça ne marche pas. Quand c’est bien construit avec du vrai et du faux, ça peut passer

Un interprète tamoul

«Pour coucher sur le papier l’histoire de sa vie cabossée, il a dû se faire aider d’un traducteur en langue nationale érythréenne, le tigrigna. Souleymane s’est adressé à une association d’aide aux migrants, située en banlieue parisienne, qui recourt à des sociétés de traduction assermentées. Mais, quelques jours plus tard, une fois le document entre les mains, Souleymane reste sans voix: un paragraphe entier de son récit a disparu dans la version française. Un pan de sa vie oblitéré. Des détails primordiaux ont aussi été édulcorés ou supprimés», écrit Le Monde. Derrière cette histoire se cache un agent — parmi d’autres – au service du régime dictatorial d’Asmara, qui déforme volontairement les propos de réfugiés politiques érythréens.

Une interprète de tigrigna qui travaille pour un cabinet prestataire de l’Ofpra nous confie que certains réfugiés érythréens rencontrent des problèmes de compréhension avec des traducteurs éthiopiens qui manient également le tigrigna. «Y’a des Erythréens qui ont commencé à dire: “je ne comprends pas l’interprète”, et les entretiens ont été stoppé», nous envoie t-elle par texto un après-midi d’audiences. Quelques jours plus tôt, elle nous avait expliqué que certains interprètes éthiopiens en tigrigna privilégiaient par intérêt politique leurs compatriotes au détriment d’Erythréens. «Ils copient des récits de réfugiés d’Erythréens qu’ils vendent ensuite à des Ethiopiens», affirme t-elle. Des faits que Pascal Brice, directeur général de l’Ofpra, réfute lorsqu’on lui pose la question. Il répond: «Pour les questions de traduction, ce n’est pas une question de nationalité mais de langue. L’interprète parle la même langue que le demandeur.»

«Le bénéfice du doute va au migrant»

Si les récits standardisés sont souvent décelables facilement par les officiers de protection de l’Ofpra ou les juges de la Cnda, certains cas de fraude passent le portique de sécurité. En cause: des récits bien ficelés et récités avec doigté par les candidats à l’asile et/ou l’inexpérience du personnel de l’Ofpra. «Un discours complètement inventé ça ne marche pas. Quand c’est bien construit avec du vrai et du faux, ça peut passer», dit notre interprète tamoul qui s’exprime sous anonymat.

«Quand tu es jeune et débutant et que tu n’as jamais mis les pieds dans le pays d’où viennent les réfugiés, ce n’est pas facile, confie en off une officier de protection de l’Ofpra. Il y a beaucoup de turn-over à l’Ofpra car c’est un métier difficile et donc il y a toujours beaucoup de débutants. Quand on est moins expérimenté, on peut-être plus naïf sur des discours faux de migrants, même si on est encadré par des gens plus expérimentés. Et puis le bénéfice du doute va au migrant. Il y a des cas très durs à trancher. Les histoires d’orientation sexuelle, c’est ce qu’il y a de plus difficile à prouver. C’est typiquement le genre de thématique où il y a beaucoup de fausses histoires. Dans ce cas de figure, je demande des choses précises sur les circonstances de la rencontre. Parfois tu vois que ça n’a pas été vécu, mais parfois c’est très difficile de trancher.»

Pascal Brice, directeur général de l’Ofpra, balaye l’argument du «coût» de l’inexpérience de ses équipes. «Le turn-over était élevé à une période à l’Ofpra, mais ne l’est plus maintenant. Nous avons mis en place un plan il y a trois ans pour améliorer les conditions de travail de notre personnel et notamment les officiers de protection. C’est un métier riche et difficile, c’est une évidence.»

Face à la procédure de demande d’asile, les réfugiés parlent, eux, tous la même langue: celle qui consiste à mettre toutes les chances de son côté pour obtenir le précieux sésame. «Dans tous les récits ou presque il y a des choses gonflées de toute manière. Les migrants sont assistés et conseillés dans les associations qui leurs expliquent comment ça marche pour obtenir l’asile», témoigne l’officier de protection de l’Ofpra. Mais les vendeurs d’histoires se situent au-delà des petits arrangements avec la vérité que vont bricoler certains réfugiés: ils représentent un business qui exploite la peur de l’expulsion, la peur d’une vie d’apatride. Et plus les conditions d’obtention de l’asile seront difficiles, plus les vendeurs d’histoires s’enrichiront sur le dos des migrants prêts à tout pour rester en France.

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