France

Abdeslam «con» comme «un cendrier vide»: peut-on plaider la bêtise?

Aude Lorriaux, mis à jour le 27.04.2016 à 18 h 33

L'avocat belge du principal suspect des attentats de Paris a fait une sortie remarquée dans la presse. L'esquisse d'une stratégie?

Photos : Sven Mary I JOHN THYS / AFP II Salah Abdeslam I HO / POLICE NATIONALE / AFP

Photos : Sven Mary I JOHN THYS / AFP II Salah Abdeslam I HO / POLICE NATIONALE / AFP

«C’est un petit con de Molenbeek issu de la petite criminalité, plutôt un suiveur qu’un meneur. Il a l’intelligence d’un cendrier vide, il est d’une abyssale vacuité»a balancé mardi 26 avril Sven Mary, avocat belge de Salah Abdeslam. Le principal accusé des attentats de Paris serait donc un idiot. Cette information, si elle est vraie, va-t-elle être exploitée par ses défenseurs pour minimiser sa responsabilité? Déjà, son avocat français Franck Berton accourt pour qu’on ne le présente pas «comme le bouc émissaire parce qu'il est le seul survivant des exécutants des attentats de Paris». Mais peut-on plaider la bêtise?

La réponse est oui: «Ça peut être un axe de défense. Quand on a quelqu’un de “simple”, on peut expliquer le passage à l’acte par une faiblesse mentale», explique Élise Arfi, avocate de prévenus condamnés pour terrorisme. C’est le principe d’individualisation et d’atténuation des peines, qui permet de déterminer des circonstances atténuantes. «Un idiot ne se condamne pas de la même manière qu’une personne lucide», écrit Apolin Pepiezep, avocat de Mehdi Nemmouche, le tueur présumé de la fusillade au Musée juif de Bruxelles. Il faut se référer ici à l’article 132-1 du code pénal, qui énonce ceci:

«La juridiction détermine la nature, le quantum et le régime des peines prononcées en fonction des circonstances de l'infraction et de la personnalité de son auteur ainsi que de sa situation matérielle, familiale et sociale.»

«La connerie, c'est une explication»

«La bêtise, on peut le regretter, fait partie des réalités de l’humanité. Si on s’interdit de plaider la bêtise, on s’interdit de dire la vérité», estime lui aussi l’avocat Martin Pradel, qui défend régulièrement des suspects accusés de terrorisme. Il cite l’histoire assez terrible d’une jeune femme fragile, sortant de l'hôpital psychiatrique, accostée par un «punk à chiens» qui l’embrassera et ira jusqu’à coucher avec elle sans qu’à aucun moment elle ne dise «non», terrorisée. Le parquet refuse de qualifier l’affaire de viol, puisqu’il n’y avait pas eu l’expression d’un refus, mais requalifie l’affaire en «atteinte sexuelle sur personne vulnérable».

Pour Martin Pradel, cet homme-là était bien coupable, mais moins que s’il avait été un homme intelligent. Le «punk à chiens» en question n’était tout bonnement pas capable de discerner qu’il avait en face de lui une personne fragile. «Pour commettre certaines infractions, il faut un niveau de compréhension de la réalité.» La preuve en fut faite au passage au tribunal, puisque l’accusé n’a tout bonnement pas compris que l’avocat essayait de le défendre. Il s’est mis à insulter son défenseur, avant de traiter la fille de «pute», et de menacer le magistrat de le «buter». «La connerie n’est même pas une excuse, c’est une explication…», lâche Martin Pradel.

Vérité ou stratégie?

La bêtise peut donc bien devenir une stratégie d’avocat. «En matière pénale, lorsque les faits sont avérés, on ne peut que plaider les circonstances atténuantes. Et le fait qu’un client soit peu intelligent, c’est favorable: on ne pourra pas le condamner de la même façon», explique Apolin Pepiezep. Il explique avoir eu un jour à plaider le cas d’une jeune femme radicalisée, qui avait suivi son amoureux en Syrie. La jeune femme avait arrêté ses études en CM2. «Elle n’avait pas vraiment de convictions personnelles. Elle a suivi quelqu’un de plus intelligent qu’elle qui la manipulait

Mais stratégie ne veut pas dire roublardise: «Sven Mary sait que si c’était faux, cela ne tiendrait pas la distance. Je pense que s’il le dit c’est que c’est vrai, et les juges le verront», plaide Martin Pradel. D’ailleurs, rien ne dit qu’il s’agit d’une «stratégie» de Sven Mary, qui a indiqué qu’il n’était pas sûr de continuer à assister l’accusé («Quand Abdeslam sera remis à la France, je ne sais pas encore si je resterais dans le dossier»). «Il ne me semble pas que c’est dans le cadre d’une stratégie», estime Elise Arfi.

Contrairement à une idée parfois répandue sur les terroristes «diplômés», de nombreux djihadistes en France ont une formation intellectuelle et théologique faible. «Généralement, les gens inculpés pour terrorisme n’ont aucune connaissance religieuse. Ils n’ont vu que des vidéos, n’ont pas lu le coran. Souvent, ils ne sont même pas capables de citer les cinq piliers de l’islam.»

Aude Lorriaux
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Journaliste
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