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De quoi parlent les gens en France?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 27.04.2016 à 10 h 55

Dans son nouveau film, «Les Habitants», Raymond Depardon explore les conversations intimes des Français.

© Palmeraie et désert/ France 2 cinéma

© Palmeraie et désert/ France 2 cinéma

Raymond Depardon dit qu’au départ de son film, Les Habitants (son 56e film courts et longs confondus si l’on en croit Wikipedia), il y a Cioran. Ce philosophe roumain, d’expression roumaine et française, écrivait en 1987: «On n’habite pas un pays, on habite une langue».

C’est cette patrie-là que le réalisateur est allé visiter, dans son mobile-home, posant sa caméra au bord des lèvres. Avec sa productrice et ingénieure du son –et épouse– Claudine Nougaret, ainsi qu’avec une petite équipe, Depardon a sillonné les moyennes villes de France. Castres, Morlaix, Fréjus, Lourdes, Brignoles, Tarbes… «Ce n’est pas un film TGV, c’est un film inter-cités», me dit-il.

 

Petites misères

Une fois dans la caravane, qui est le lieu de tournage, les invités sont censés parler de ce qu’ils veulent, continuer la conversation qu’ils étaient en train d’avoir au dehors. De quoi parlent-ils?

«De petites misères», résume Depardon, assis dans un hall d’hôtel du Ve arrondissement de Paris. Loin de ses habitants.

Dans La Misère du monde de Bourdieu, paru en 1993, ouvrage collectif pour lequel des sociologues étaient allés interroger les gens sur leur mode de vie, et dont ressortait une très forte précarité, «il y avait déjà beaucoup de solitude», se souvient le réalisateur.

La solitude ressurgit par là où on ne s’y attendait pas

Raymond Depardon

«Je l’avais lu et j’avais été surpris, je me souviens: ils avaient envoyé cinquante personnes dans toute la France, des professionnels, et, d’un seul coup, les gens de tous les milieux parlaient de leurs misères; c’était dur. Enfin, c’était tellement humain que le mot dur n’est pas vraiment le bon mot. C’est un peu la même chose ici. Ça parle de solitude, mais si je dis le mot solitude, ça peut paraître bizarre. Parce qu’il y a beaucoup de lien social dans ces villes. Les gens se rencontrent, se parlent. C’est pour ça que je suis allé dans ces villes moyennes: j’ai bien vu que c’est plus facile de s'y parler. Il y a une grande mixité sociale, les gens cohabitent: ouvriers, commerçants, fonctionnaires, jeunes, vieux. Il y a un lien social. Donc il y a une forme de contradiction: ce sont des gens qui ont des liens. Mais se dégage d’eux une solitude. Elle ressurgit par là où on ne s’y attendait pas.»

La solitude n’est pas l’apanage des vieux isolés. Elle touche les parents dont les enfants ont quitté le foyer. Les grands-mères qui s’inquiètent de ne pas encore avoir de petits enfants. Des adolescents brouillés avec leurs parents. Des femmes dont les pensions alimentaires ne sont pas versées.

© Palmeraie et désert/ France 2 cinéma

 

Depardon poursuit:

«Et quand c’est pas la solitude, c’est la violence. Quand ce n’est pas la violence, c’est la difficulté des rapports entre hommes et femmes. Quand ce n’est pas entre hommes et femmes, c’est entre générations. On ne peut pas résumer le film ni au mot solitude, ni à la question des rapports hommes-femmes, ni à la toxicomanie, au divorce, à la monoparentalité, à l’alcoolisme. Il y a une touche de tout ça. Il me faudra du temps, moi, pour que je puisse voir les principaux fondements de ce film.»

Si l’on ne peut résumer le film à une seule chose, on peut à tout le moins dire ceci: Les Habitants parle de souffrances. Et de la difficulté à être ensemble, ou de ne pas être ensemble.

Un vieux monsieur dont on devine qu’il a perdu sa mère assez récemment dit à un ami:

«J’étais toujours très étonné avant, quand maman était là, d’entendre des personnes, on va pas dire vieilles mais âgées, et qu’étaient séparées, que leur mari était mort ou parti, enfin bref… J’étais toujours très étonné du mot solitude. (…) Et… je n’avais pas la perception exacte de ce mot: solitude. Et comme je te l’ai écrit, je crois, c’est quand après dîner le soir, à 22 heures, t’es tout seul dans le fauteuil, tu regardes la télé, ou tu zappes ou tu… tu… tu t’embêtes, et là, c’est là que la solitude t’atteint.»

Un jeune homme qui a peur de déménager de chez ses parents, un autre qui s’est brouillé avec eux, un couple qui n’arrive pas à dormir ensemble la nuit, deux copines qui se plaignent de leur compagnon, deux autres, qui parlent de leurs vies amoureuses respectives:

«- Ca dure depuis combien de temps? Un an? C’est ça?

- Ça fait un an.

- Ça fait un an et tu te considères en couple? Alors que lui… il te prend pour son “jouet”?

- Ben moi, je suis amoureuse de lui. Je me dis que peut-être à force il va peut-être voir que j’existe.»

On apprendra ensuite qu’elles ont toutes les deux été victimes de violences domestiques.

© Palmeraie et désert/ France 2 cinéma

 

Très vite j’ai senti que les femmes étaient en colère et qu’elles avaient envie de le raconter

Claudine Nougaret

Violence

C’est ce qui sidère dans Les Habitants: la violence qui les hante, celle que subissent les femmes, celle qui oppose les sexes. «Moi c’est ce qui m’a surpris: la parole des femmes, la violence qu’elles subissent, avoue Depardon. On ne savait pas que ce serait comme ça avant de faire le film.»

«Au bout de trois, quatre jours, on a compris, reprend Nougaret. Qu’elles en avaient assez de l’inégalité, d’être frappées, trompées, violentées, qu’elles voulaient parler. Très vite, j’ai senti que les femmes étaient en colère et qu’elles avaient envie de le raconter. Plusieurs sont rentrées dans la caravane en disant “ha ouais, moi j’ai des choses à dire” et il n’y a pas un mec pour lui dire “tais toi”. C'est ça qui est différent de d'habitude: ce sont des femmes qui parlent ensemble, il n’y a pas d’hommes pour recadrer, pour empêcher le discours, pour dire “non mais j’ai posé une autre question, tu réponds pas bien”. Parce qu’il n’y a pas de question justement. Et il y a une liberté de ton des femmes qui peut en déranger certains. Je pense que des hommes sont déprimés en sortant du film, parce qu’il y a des récits de violence ordinaire envers les femmes qu’ils ne peuvent pas ou ne veulent pas entendre. Qu’ils ne soupçonnaient pas. Certains hommes voient dans quel état les femmes vivent en France, alors que d’habitude ils se bouchent un peu les yeux.»

Il faut voir le film pour comprendre à quel point la violence genrée est sidérante, à quel point elle infeste les vies, à quel point elle se niche dans des quotidiens douloureux: les salaires inférieurs aux hommes, les pensions alimentaires non payées, des tâches ménagères mal réparties qui grignotent les loisirs, le temps, l’espace.

Une jeune femme qui parle de sa vie de couple s’exclame: 

«-C’est dur? C’est pas dur, c’est la guerre!»

Quand ce sont des hommes qui sont interviewés la violence s’inverse, mais elle n’est pas moins présente. Comme chez ce duo d’amis qui parlent de la compagne de l’un des deux, tombée enceinte de manière imprévue. Lui veut qu’elle avorte. «Sinon… ça partira au clash.»

Dans un autre échange, deux lycéens parlent de filles de leur lycée. De l’une, d'une autre, de filles bien, d'autres moins. Et soudain l'une sur laquelle tout le monde est «passé». À la suite. Une fille qui a voulu parler. Les dénoncer. Ils parlent d'une tournante, c'est un viol. «Ils ne se rendent même pas vraiment compte je crois», dit Nougaret.

Représentativité

C’est ça le pays de cette langue: la solitude et la violence? «Je ne suis pas sociologue», insiste Depardon. Il n’était pas question d’être exhaustif, de faire une enquête anthropologique. Sans compter qu’il y a «un problème de cinéma. Il y a des gens qui passent bien à l’image et d’autres non», précise Nougaret.

Judith Chalier, assistante mise en scène sur le film, repérait les profils dans la rue (elle est directrice de casting, c'est elle qui a repéré Adèle Exarchopoulos pour La Vie d’Adèle). Elle explique que «la question de la représentativité [les] a tenus pendant le projet, sans être le but pour autant. J'avais peur de me confronter à des archétypes. Ce que j'ai essayé de ne pas trop aborder tout au long mais ce sont des gens qui n'attrapaient pas l'œil. Tu vois des gens dans les villes qui portent une sorte de masque, avec rien qui n'attrape le regard. C'était le seul critère par la négative: il fallait qu'ils m'intéressent. Moi, j'ai été vachement du côté des jeunes et du côté de la France métissée parce que ce sont eux qui depuis longtemps me donnent envie.»

Par ailleurs les contraintes conditionnaient aussi le film: des tournages en semaines pour la majorité, en journées, pendant les horaires de bureaux. Pendant ce temps-là, les travailleurs travaillent. «La population active est plus difficile à atteindre: donc c'est beaucoup la jeunesse, les étudiants et les retraités. Quand on tournait le samedi, on pouvait avoir accès à des gens qui travaillent sur les marchés, ou des travailleurs de la semaine qui viennent faire le marché.»

Mais les thèmes retenus par le montage du film sont très en phase avec les 180 entretiens tournés. «Sur les 180 personnes, il n’y en a que deux qui parlent de racisme, précise par exemple Depardon. Je les attendais. Je me disais: “ils vont arriver ceux qui ont peur de l’étranger qui trouvent qu’il y en a trop”. Je n’ai pas été à Béziers, ni dans des endroits plus problématiques. Je n’ai pas cherché ça. N’empêche, les gens sont pas venus m’en parler.» À l’inverse, «la violence envers les femmes, on n’est pas allés la chercher, elle s’est imposée».

Peut-être parce que plus de femmes que d'hommes se sont confiés? «Je pense qu'on est à 40% d'hommes, 60% de femmes dans les entretiens​​​​​​​, explique Judith Chalier. J'ai eu du mal à trouver des hommes disponibles pour ce dispositif, pour la parole. On avait du mal à trouver des profils d'hommes puissants, charismatiques, drôles. C'était souvent un peu frustrant. Et on a trouvé beaucoup de lâcheté chez les hommes. C'est dur à dire, mais j'ai essayé de les sauver tout le long. Je crois que vraiment au fur et à mesure, j'ai essayé de trouver des hommes le plus possible. Je sentais vraiment la carence. Mais c'est plus simple de trouver deux femmes qui discutent, elles parlent plus facilement. Et puis quand je voulais vraiment des gens, j'y allais à fond. Je mettais mes couilles politiques sur la table, pour les faire venir.»  

Pourquoi les gens parlent-ils?

Pourquoi parlent-ils autant de leur intimité les gens? Pourquoi déversent-ils la violence, la solitude, les déchirures? Avant la sortie, certains spectateurs dans les salles disaient déjà que la bande-annonce dénotait un voyeurisme– très loin de la façon dont Depardon filme.

Chronique d'Un Été, de Jean Rouch et Edgar Morin

D’ailleurs, la dernière fois qu’un film est allé ainsi voir des gens pour essayer de comprendre comment ils allaient, ce qu’ils faisaient de leur vie, c’était peut-être en 1960, quand le sociologue Edgar Morin et le philosophe Jean Rouch s’étaient baladés dans Paris pour demander aux gens «Êtes-vous heureux?» pour Chronique d’un été. Les thèmes des réponses étaient beaucoup moins intimes. Les gens parlaient bien plus de la société qui les entourait. Le monde est-il devenu plus transparent, plus ostensible avec son intimité?

«Il aurait fallu faire le même film il y a cinquante ans pour voir. Là, c’est vraiment autre chose», temporise Nougaret. «Dans Chronique d’un été, souligne Depardon, il y avait des questions. La question fausse le jeu. Moi je ne suis pas journaliste écrivain, reporter, sociologue. Quelqu’un m’a dit que dans des entretiens à trois ou quatre personnes on aurait vu beaucoup plus de politique, et on aurait vu des meneurs, on aurait vu des gens parler et mener le groupe et d’autres écouter, et suivre.»

C’est le cadre de Depardon qui invite les histoires d’amour et de solitudes.

«Le dispositif créé une intimité très forte. Il y avait une cloison avec un trou pour la caméra et un trou pour que je puisse regarder au son pour mixer, explique Claudine Nougaret. Ils ne nous voyaient pas on était sur un fond noir. Ils voyaient surtout la rue parce que les vitres étaient très grandes. Et ils regardaient souvent la rue.»

«La grande majorité des gens sont réticents quand on va les chercher, raconte Judith Chalier, mais Depardon a réfléchi à un concept profondément opératoire. Sur les quatre-vingt-dix couples qu'on a filmés, les ratés se comptent sur les doigts de la main. À partir du moment où les gens sont dans la caravane ils parlent. Ils arrivent là, c'est comme un petit cocon et ils se jettent à l'eau. Même les plus timides, les plus réticents. 
 

Je me souviens d'une femme qui vendait des produits en pharmacie, à Sète, dans le Sud. Elle a très vite théorisé sur le fait qu'elle ne supportait pas les gens impudiques. Avant de rentrer dans la caravane, elle a dit qu'elle ne parlerait pas de sa vie privée. J'ai dit pas de problème, qu’elle pouvait choisir de parler de ce qu’elle voulait. Et en cinq minutes dans la caravane, elle avait tout donné d'elle, de sa vie de famille. Une fois dans le mobile home, ils parlent toujours de leur intimité».

Face à la caméra, le lien

Mais ce dévoilement donne à voir autre chose que la violence. Si la parole la décrit, par son existence-même, elle démontre un lien social étroitement tissé. C’est cette parole, ce qu’elle souligne par sa mise en œuvre et son état, qui intéresse Depardon:

«Ce qui m’a surpris en bien c’est que la relation humaine passe par la parole et qu’on a besoin de conversations pour vider ses angoisses, qu’on a besoin d’amis, pour parler de ses problèmes, on a besoin d’écoute. Dans la conversation, il y a forcément déjà un peu d’amour, de se voir, de se parler. Le binôme il fonctionne comme ça. Ils sont de profils, je suis en scope, il y a la vitre derrière, on voit la rue. Il y a de l’amour d’abord, il y a du lien. De la conversation, des mots.»

«Ils ont besoin de parler pour se sortir de ces situations compliquées», avance Nougaret.

Ils ont besoin «de lâcher des trucs», confirme Chalier.

© Palmeraie et désert/ France 2 cinéma

C’est le paradoxe de ce film que de montrer une très grande violence avec amour. Jamais on n’a autant reproché à l’époque de créer avec des écrans des murs entre les individus. L’une des jeunes femmes du film dit d'ailleurs: «Je trouve que Facebook, ça gâche la vie d’un couple». Nougaret et Depardon eux-mêmes estiment que nous connaissons un «appauvrissement du langage», que «l’oralité pâtit du fait qu’on est tout le temps sur nos téléphones», que la langue française est moins bien parlée qu’avant.

Mais tous ces protagonistes se lient par les mots. Jamais un film de Depardon –qui, rappelons-le, en réalise depuis plus de cinquante ans– n’a été aussi bavard. Jamais on n’a senti un tel besoin d’être ensemble par le langage. Et les mots par leur émission même atténuent la violence que contient leur sens. Et par le simple fait d’être ensemble les protagonistes contreviennent un petit peu à la douleur qu’ils expriment. Et si Les Habitants parlent sans conteste de douleur, ils vivent aussi des liens indéfectibles qui se disent dans l’écoute et dans la confiance exprimée au sein de ces duos. Des liens familiaux, amoureux, amicaux. «L’amitié c’est le premier lien français», confirme Depardon. «On a peut-être plus besoin d’amis que d’élus, de représentants à l’Assemblée nationale, on a besoin d’amis.» Une amitié jamais débattue dans les conversations, jamais abordée. Mise en évidence par le silence.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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