Monde

Pourquoi les morts de stars nous paraissent aussi nombreuses en 2016

Robin Panfili, mis à jour le 26.12.2016 à 17 h 32

Au-delà d'une logique démographique, notre perception de la mort est influencée par la façon que nous avons de communiquer, de vivre et de célébrer la disparition de nos idoles sur internet.

Des fans de George Michael devant sa maison à Londres, en Angleterre, le 26 décembre au lendemain de sa mort |
Daniel LEAL-OLIVAS / AFP

Des fans de George Michael devant sa maison à Londres, en Angleterre, le 26 décembre au lendemain de sa mort | Daniel LEAL-OLIVAS / AFP

Mise à jour du 25 décembre: nous republions cet article après avoir appris la mort du chanteur George Michael, il avait 53 ans.

Jean-Pierre Coffe, René Angelil, Sophie Dessus, David Bowie, Paul Bley, Thérèse Clerc, André Turcat, Alan Rickman, Michel Delpech, Johan Cruyff, Harper Lee, Umberto Eco, Ettore Scola, Michel Galabru, Pierre Boulez et, dernièrement, Prince, Leonard Cohen, George Michael... La liste des personnalités disparues depuis le début de l'année 2016 est longue. Très longue. On y retrouve des artistes, des écrivains, des musiciens, des politiques, des acteurs de cinéma, des personnalités mondialement connues et d'autres, au succès plus discret.

Cette succession rapide de décès a valu à l'année 2016 le triste surnom d'«année noire» pour les célébrités. Pour évaluer l'ampleur de cette hécatombe, la BBC s'est plongée dans ses propres archives et dans les articles publiés par Nick Serpell, chef de la rubrique «nécrologie» pour le média britannique. Le constat –assez peu optimiste– est le suivant: en 2016, vingt-quatre de ses nécrologies ont été publiées contre seulement cinq en 2012 et douze en 2015. Une hausse «phénoménale», selon ses propres mots.

Pour expliquer ces décès en cascade, le premier facteur à prendre en compte est démographique. Les célébrités qui nous ont quittés ces derniers mois et semaines appartenaient, pour la plupart, à la génération du baby-boom née entre 1945 et 1975, après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Assez logiquement, donc, les personnalités ayant connu leur heure de gloire dans les années 1960 approchent aujourd'hui des 70 ans et commencent à mourir.

Il serait néanmoins réducteur de résumer cette succession de décès au seul facteur démographique. Depuis une dizaine d'années, l'arrivée des réseaux sociaux dans nos vies a chamboulé nos comportements en ligne et a accéléré de manière significative la circulation de l'information. Puisque nous connaissons aujourd'hui plus de personnalités qu'il y a quelques années, comme le note la BBC, nous en parlons davantage. Les hommages, en 2016, sont ainsi naturellement plus nombreux, en particulier pour des célébrités moins connues aux yeux du grand public et à qui la télévision, la radio ou la presse écrite de l'ère pré-internet n'auraient probablement guère prêté attention.

L'écho des réseaux sociaux

De manière imprévisible et inattendue, les disparitions de célébrités ont largement occupé l'espace médiatique en ce début d'année. Et l'écho semble encore plus puissant sur les différents réseaux sociaux, de Twitter à Facebook, qui agissent comme caisse de résonance, souligne Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en Sciences de l'information et de la communication à l'IUT de la Roche-sur-Yon et fondateur du blog Affordance.info

«Sur les réseaux sociaux, tout ce qui comporte une dimension émotionnelle bénéficie d'un effet de viralité et suscite un important partage affectif. On assiste à une nouvelle forme de ritualisation durant laquelle les internautes vont avoir la nécessité de partager, d'exprimer ce qu'il ressentent par l'intermédiaire de vidéos, d'images, d'extraits de films, de témoignages...»

Ce phénomène de deuil collectif en ligne s'est accentué avec la multiplicité des supports et joue, par définition, un rôle clé dans la visibilité d'un décès. «Internet, les réseaux sociaux et les téléphones ont multiplié l'ampleur et l'importance de ces partages et de cette phase de communication», précise Marie-Pierre Fourquet-Courbet, professeure de sciences de la communication à Aix-Marseille Université et coauteure d'un article sur les réactions et les communications des fans lors du décès d’une célébrité médiatique, en l'occurrence Michael Jackson. 

On doit aux réseaux sociaux le fait de mettre en valeur des personnalités qui, pour moult raisons, n'ont pas eu droit de cité dans l'histoire

Hélène Bourdeloie, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris 13 - Sorbonne Paris Cité

Face à un tel emballement en ligne, nul n'est épargné. Pas même les internautes débranchés de l'actualité médiatique. Car, qu'ils le veuillent ou non, tant qu'ils seront connectés à internet, il leur sera quasiment impossible d'échapper à une information telle qu'une mort de célébrité. Celle-ci apparaîtra, au choix, sur leur timeline Twitter, dans une publication d'un ami sur Facebook ou par l'intermédiaire d'une retransmission en direct d'un hommage sur YouTube.

Les réseaux sociaux comme exutoire

Outre la surexposition d'un événement, les réseaux sociaux endossent plusieurs rôles inconscients pour les fans en période de deuil. D'abord, ils permettent de les rassurer sur la normalité de leurs réactions et de leurs émotions; ils leur offrent la possibilité d'organiser de vraies rencontres hors ligne –à l'image des hommages à David Bowie à Londres ou de ceux organisés à la mémoire de Prince à New York et Minneapolis– et donnent l'occasion aux internautes de laisser une trace personnalisée et durable sur Facebook ou Twitter en hommage à leur star, résume Marie-Pierre Fourquet-Courbet. 

«Quels que soient les continents, les religions, les ethnies ou les générations, il est possible que les médias sociaux incarnent, et c'est une hypothèse, pour les fans mais aussi, plus généralement, pour les internautes, un genre de communauté humaine sociale stable à laquelle ils se réfèrent quand ils sont face à des phénomènes émotionnels négatifs majeurs qu’ils ne peuvent gérer individuellement.»

Ainsi, dans leur travail sur les réactions des fans à la mort de Michael Jackson, Marie-Pierre Fourquet-Courbet et Didier Courbet ont constaté que les réseaux sociaux leur avaient permis de dépasser les limites de la gestion individuelle du phénomène. «Le décès d'une célébrité est un moment très douloureux pour les fans qui doivent faire leur deuil. Face à de tels événements, les réseaux sociaux remplissent différentes fonctions bénéfiques pour les fans, et notamment une fonction de reliance sociale», poursuit-elle. 

L'émergence de personnalités moins connues

Contrairement à quelques années en arrière, de nos jours, aucune mort de célébrité ne passe inaperçue. Avant l'arrivée des réseaux sociaux dans nos vies, aurait-on consacré autant de temps et de place dans les médias à des décès de célébrités parfois bien moins populaires qu'un Prince ou qu'un David Bowie?

La tendance s'est inversée à partir du moment où notre (omni)présence et notre façon de communiquer en ligne ont garanti plus de visibilité sur la sphère publique et numérique à nos particularités, à nos goûts personnels et à nos singularités. Avec une utilisation des réseaux sociaux comme porte-voix, l'influence des communautés de fans –amateurs pointus de cinéma, fins connaisseurs de football...– et des internautes passionnés a beaucoup plus de poids qu'auparavant, explique Hélène Bourdeloie, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris 13 - Sorbonne Paris Cité et partenaire du projet ENEID - Éternités numériques:

«On doit aux réseaux sociaux le fait de mettre en valeur des personnalités qui, pour moult raisons, n'ont pas eu droit de cité dans l'histoire –parce qu'elles n'ont pas marqué l'histoire dans le sens des dominants, parce qu'il s'agissait de femmes s'exprimant dans une époque d'hégémonie masculine, parce qu'elles ont défendu des versions de l'histoire non-officielle– et qui n'ont donc pas fait l'objet d'hommages légitimes».

En devenant eux-mêmes producteurs de contenus (vidéos, podcasts, tweets, billets de blogs, publications sur Facebook...), les internautes bénéficient d'une vraie valeur sur le marché de l'information, poursuit-elle. «Ils sont non seulement actifs dans la fabrication du mythe, dans la starification, mais jouent aussi un rôle dans la circulation des discours médiatiques des célébrités décédées».

Par effet de boule-de-neige et logique d'emballement, les fans contribuent ainsi à faire la lumière sur des personnalités moins célèbres ou moins médiatisées. Et ce rapport de force n'est pas sans conséquence sur l'agenda médiatique des titres de presse en ligne qui se retrouvent contraints et forcés d'adapter leur couverture en fonction des centres d'intérêt pluriels et variés de ses lecteurs. 

Quand la presse s'en mêle

Lorsqu'un décès de célébrité survient, les réseaux sociaux et les titres de presse en ligne ont adopté le réflexe de se scruter mutuellement et de s'autoalimenter. «Les médias vont observer les réactions sur les réseaux sociaux [Facebook, Twitter...] pour déterminer la temporalité à court-terme ou moyen-terme de leur nécrologie et de leur couverture médiatique», note Olivier Ertzscheid. À son échelle, la presse en ligne –et on peut évidemment inclure Slate.fr dans ce constat– jouera, elle aussi, sa part dans la médiatisation d'un décès et l'accentuation d'un phénomène.

La liaison avec l’identité numérique du défunt, de l’ordre d’une socialisation éternelle, semble ouvrir la voie au mythe de l’immortalité

Hélène Bourdeloie, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris 13 - Sorbonne Paris Cité

Articles, diaporamas, hommages, compilations, curation d'articles ou d'images d'archives... Après le décès d'une célébrité, les rédactions soignent leur production et ont parfois tendance à publier davantage. D'abord pour ne pas passer à côté d'une actualité, ensuite parce que la mort d'une personnalité est souvent la garantie d'un apport de trafic conséquent pour les sites d'information, explique Paul Ackermann, rédacteur en chef du Huffington Post français:

«Prince, Billy Paul, Papa Wemba mais aussi le prix Nobel Imre Kertesz sont avant tout traités car ils sont des personnages importants. Pour des personnages moins importants, en revanche, des critères de potentiel de trafic entrent en compte. Les décès provoquent indiscutablement des pics d'audience. Des pics souvent surprenants, comme pour Alan Rickman, Dave Mirra ou, plus encore, pour des personnalités françaises plus jeunes, comme Momo de Skyrock.»

Les journaux en ligne ont consacré de nombreux articles à Momo, animateur sur la radio Skyrock, décédé le 23 avril.

Le 15 janvier, après une succession rapide de disparitions, Le Monde dévoilait les coulisses de sa rédaction et décrivait le dispositif millimétré qui s'organise en interne après le décès d'une personnalité. Dans cet article, Franck Nouchi, le médiateur du quotidien, se penche sur la réflexion et les débats au sein de la rédaction au moment de choisir si l'on traite, ou non, de la disparition d'une personnalité. Qui mérite d'être enterré? À qui doit-on consacrer une notice nécrologique? 

«Tout à changé depuis l'avènement d'internet. Aujourd'hui, nous devons tenir compte des différents lectorats du Monde, plus "traditionnels" sur le papier, et plus jeunes sur le web», témoigne dans l'article Christian Massol, l'homme en charge des «nécros» pour le quotidien. Là est toute la subtilité pour un titre comme Le Monde. «Aurions-nous consacré un article entier au leader du groupe de rock Motörhead, Lemmy Kilmister [décédé le 28 décembre 2015], il y a trente ans? Les internautes ne nous ont guère laissé le choix», reconnaît Franck Nouchi.

Un rapport nouveau à la mort

Si les réseaux sociaux ont bouleversé la manière que nous avons de célébrer et d'exprimer nos émotions lors du décès d'une célébrité, ils ont également redéfini les frontières de l'intimité et de notre perception de la mort. En se référant aux travaux du psychiatre Serge Tisseron, Hélène Bourdeloie pointe «l'expression du soi intime», un concept qui décrit notre réflexe, en période de deuil, à «faire part d'éléments de notre vie intime dans la sphère publique pour obtenir un retour sur la valeur de ces éléments».

La mort, autrefois taboue, acquiert de cette façon de plus en plus de visibilité sur la scène sociale. Notre manière de faire le deuil se voit alors bouleversée par la présence numérique atemporelle des défunts dans nos quotidiens: hommages en ligne, rétrospectives, mémoriaux en ligne, résultats de recherche sur Google, présence d'anciens mails dans la boîte de messagerie...

Hélène Bourdeloie suggère l'idée suivante:

«Après la mort, cette identité en ligne continue à vivre, notamment sur la base des posts des vivants endeuillés qui contribuent à façonner une nouvelle version identitaire du mort qui se fabrique au gré des interactions et flux de données. Cette liaison avec l’identité numérique du défunt, de l’ordre d’une socialisation éternelle, semble ouvrir la voie au mythe de l’immortalité, à l’idée qu’une nouvelle vie émergerait après la mort biologique.»

Vivre avec cette nouvelle conceptualisation de la mort est une étape à laquelle nul ne semble pouvoir échapper. La frontière entre la vie et la mort est de plus en plus poreuse. Avec le temps et l'évolution de nos usages sur internet, elle se perméabilise. Dans un éditorial publié sur Slate, le 6 avril, Jacques Attali –l'un des fondateurs de Slate.fr– abordait avec justesse «le grand spectacle de la mort».

«La liste de ceux dont la vie et la mort nous touchent, de près ou de loin, a dépassé les frontières du canton, de la province et même du pays, écrit-il. La mort est, en réalité, plus présente que jamais, dans chaque dimension de la société; elle va même la bouleverser».

Robin Panfili
Robin Panfili (190 articles)
Journaliste à Slate.fr
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