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Math Podcast, le youtubeur qui voulait trop être aimé

Vincent Manilève, mis à jour le 10.05.2016 à 13 h 12

L’histoire d'un jeune homme qui, sous la pression du like, a plagié plusieurs vidéos. Aujourd’hui, après la polémique, il tente tant bien que mal de revenir.

Montage Slate.fr, par V.M.

Montage Slate.fr, par V.M.

Le soleil n’est pas encore levé quand Math, jeune homme de 19 ans, passe sous l’horloge de la gare de Rennes. Ce lundi 8 février, après un week-end en famille, il rentre à Paris pour enregistrer un nouveau numéro de «Reward», une émission de la chaîne Non Stop People consacrée à l’actualité des youtubeurs. Un milieu très fermé auquel il appartient lui aussi: sous le pseudo Math Podcast, il compte 400.000 abonnés et réussit à vivre de son travail depuis quelques mois déjà.

Mais ce matin-là, alors que son train l’emmène à Paris, il ne peut pas s’empêcher de se demander si sa carrière ne vient tout simplement pas de s’effondrer. Quelques minutes plus tôt, dans un message Facebook, un proche lui a conseillé de suivre un lien vers l’un des forums du site jeuxvideo.com, où un internaute du nom de Jungbook a posté dans la nuit un message pour expliquer que certaines vidéos de Math sont en réalité des plagiats de vidéos d’un youtubeur américain plus ou moins anonyme:

«Le pire, c’est que Math Podcast a plus de vues, écrit l’internaute en colère. Que le 18-25 se lève face à cette effroyable horreur! Que justice soit rendue à ce pauvre youtubeur!»

«Je me suis dit: “Bon bah voilà, ça y est, je vais payer.”», m’a avoué Math Podcast lors d’une interview réalisée après plusieurs semaines de diète médiatique. Sur internet, des milliers de tweets et de commentaires le submergent pendant plusieurs jours, oscillant la plupart du temps entre blagues potaches, harcèlement et menaces de mort. Mais, derrière l’histoire de ce youtubeur, se cache un malaise plus profond. Celui d’une partie de cette profession naissante, tiraillée entre la peur de la feuille blanche, l’envie de plaire à toujours plus de monde et la pression des fans, qui en demandent toujours plus.

Au tout début, quand il n’était pas connu, Math voulait d’abord vaincre sa timidité et répétait constamment à ses profs de lycée que son but dans la vie était de réussir à divertir les gens. Il y a sept ans à peine, Math, qui vivait près de Vannes, en Bretagne, passait beaucoup de temps sur son ordinateur à cause d’un jeu vidéo en ligne qui a fasciné plusieurs millions de jeunes à l’époque, Dofus. «Sur ce jeu, il y avait une webradio, qui s’appelait Radio Dofus, raconte Math. Je me suis retrouvé un peu par hasard animateur. J’ai pris un plaisir fou à l’animer. Par la suite j’ai rejoint une autre webradio généraliste et j’ai fait un peu de radio locale en Bretagne pendant un an et demi.» Puis Math a découvert ce qu’on appelle la première génération de youtubeurs, ces jeunes adultes qui ont lancé le phénomène en France au début des années 2010: Norman fait des vidéos, Cyprien, Hugo tout seul, et surtout Mister V… «Je me disais que ça pouvait être cool d’essayer, c’était un peu la même chose que je faisais sur la webradio, mais face à une caméra. Et que, plus tard, peut-être, je pourrais faire de la télé ou du cinéma.»

 

Pot de moutarde, blagues en caleçon et «bad buzz»

L’adolescent récupère alors, en cachette, l’appareil photo numérique de sa famille. Il commence à se filmer en secret, et monte ses vidéos à l’aide de Windows Movie Maker. Il les publie ensuite à partir de mars 2011 sur une première chaîne, qu’il finit par supprimer, mécontent de ses productions. Sur sa nouvelle chaîne, ses débuts sont toujours hésitants, et Math fait parfois des vidéos très limites, où il se moque par exemple de personnes en surpoids. Mais il va progressivement prendre de l’assurance, accepter de faire des défis potaches comme manger un pot de moutarde et quitter sa chambre pour aller sonner aux portes de ses voisins en caleçon, parfois en s’inspirant de concepts venus de youtubeurs américains. Sa famille va bien évidemment finir découvrir les bêtises qu’il filmait en secret:

«Un jour mon père est tombé sur une de mes vidéos, se souvient le youtubeur. J’avais laissé mon ordinateur pendant qu’une de mes vidéos s’exportait et, en revenant, je l’ai vu en train de la regarder. J’étais pas bien du tout, il m’a dit subtilement que c’était nul mais que, si je continuais, ça pouvait devenir cool. Aujourd’hui, même quand ma mère montre mes vidéos à des proches, je dis que je vais aux toilettes, je me sens pas bien du tout.»

Comme on était immatures, on se moquait gentiment de lui, tout en trouvant cool qu’il ose faire ce dont il avait vraiment envie

Aubin Guéno, ami d’enfance de Math

Au lycée Lesage de Vannes, ses meilleurs amis apprennent vite que Math s’est lancé sur YouTube, et l’encouragent aussi à persévérer, comme me l’a raconté par téléphone Aubin Guéno, étudiant en journalisme et ami d’enfance de Math: «Comme on était immatures, on se moquait gentiment de lui, tout en trouvant cool qu’il ose faire ce dont il avait vraiment envie. Vannes étant une ville assez petite, les gens ont commencé à le reconnaître. Mais il ne s’est jamais vraiment emballé, on était toujours là pour l’aider à garder les pieds sur terre.»

Les abonnés commencent à s’accumuler et, en 2012, Math Podcast va profiter malgré lui de plusieurs «bad buzz». Tout d’abord d’un «clash» avec un autre youtubeur, Cortex, justement réputé pour ce format web très populaire consistant à s’en prendre à une personnalité plus ou moins connue pour susciter de l’attention et des partages sur les réseaux sociaux. Puis d’un autre, assez virulent, avec Seb La Frite. Après quelques vidéos ensemble, leur relation s’est détériorée, apparemment à cause d’une interview de Math chez LCI que son alter ego jugeait imméritée. Les vidéos d’explications vont se succéder des deux côtés, Seb La Frite affirme que Math a acheté des abonnés sur Twitter (démarche très répandue sur le réseau social) et Math affirme que Seb La Frite a utilisé ses abonnés pour gagner des appareils photo. Malgré ces affrontements par webcams interposées, l’affaire «Math VS Seb» fera grimper leur cote respective. Selon le site Nextplz, de 8.000 abonnés en mai 2012, Math en totalisera 40.000 un an plus tard.

C’est à ce moment-là que Math découvre les fans en colère et les insultes sur internet. «Au début, les gens sont très violents sur internet, ils envoient des messages un peu durs pour un gamin de 15 ans, mais je pense que ça forge et que ça m’a fait mûrir beaucoup plus vite, se souvient Math. Au début, on prend tout à cœur mais on finit par avoir beaucoup de recul.»

Autre casserole qui lui profitera: il utilise une technique plus grave que celle de l’achat d’abonnés Twitter, le vol de page Facebook. Le 11 décembre 2013, un certain pierrelinkin71 explique dans une vidéo YouTube comment Math lui a volé sa page et ses 130.000 abonnés. Début 2013, ce dernier l’a contacté pour lui demander un «petit coup de pouce» car les likes de sa page Facebook ont du mal à décoller. Sauf que le youtubeur va réussir à devenir l’administrateur de la fameuse page, la transformer pour en faire sa propre page fan et bloquer pierrelinkin1. «J’ai décidé de faire une vidéo pour dénoncer ce qu’il a fait, et avant tout de récupérer ma page, m’a expliqué le jeune homme par e-mail. Mais j’ai tardé à faire cette vidéo et elle a été mise en ligne le 11 décembre 2013, soit un peu moins d’un an après les faits. La vidéo n’a pas vraiment “marché”, je l’ai un peu fait tourner sur jeuxvideo.com, des libres antennes, mais la vidéo n’a pas dépassé les 20.000 vues.»

«J’ai fait cette bêtise jeune, je n’avais pas conscience de l’acte, concède aujourd’hui Math. Et dès que j’ai pris conscience de la gravité de mes gestes, je me suis excusé et j’ai rendu la page à son propriétaire. Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai fait tout ça. Et je m’en veux énormément aujourd’hui.»

Son compteur de likes et de fans grandit à vue d’œil, les interviews et les vidéos dans des projets parallèles s’enchaînent, tout comme le partenariat avec le site Melty ou les apparitions télévisées. C’est en 2014 qu’il dépasse le palier des 100.000 abonnés.

Motoki, youtubeur américain copié par Math

Personne n’a rien vu la première fois, et c’est vite devenu comme une drogue

Math Podcast

Malgré le succès, Math n’oublie pas son objectif et se lance dans des études pour faire de l’animation radio. Il débarque alors à Paris pour rejoindre une école spécialisée et décroche vite un stage chez Cauet, animateur qu’il suit et aime depuis très longtemps. C’est aussi l’année où Math commence à ressentir l’attente de son public, cette pression inévitable pour ne pas décevoir les milliers de personnes qui le suivent et attendent avec impatience chacune de ses vidéos. «Quand on commence à être suivi, il y a une sorte de pression, qui est cachée quand tout va bien, mais, dès que quelque chose de négatif arrive, cela devient difficile à vivre, surtout que je me pose souvent des questions sur moi-même.»

Ce genre de pression n’a rien d’anodin dans ce monde. Dans l’épisode d’avril du podcast Studio404, le youtubeur Cyprien racontait ainsi que sa plus grande peur était de ne plus avoir d’idée et qu’il repartirait sûrement à zéro le jour où cela arrivera. Maxime Musqua, qui s’est aussi fait connaître grâce à internet, a aussi raconté sa «période de merde» après son passage en tant que chroniqueur du «Petit Journal». «Je n’en pouvais plus, a-t-il avoué en mars à GQ. Je n’avais plus d’idées, et je savais que si je continuais j’allais commencer à faire de la merde. J’étais dans un truc où je ne voulais même plus qu’on me filme. J’étais cuit.» Il est donc facile d’imaginer que Math Podcast, adolescent timide qui fait des vidéos depuis sa chambre, a du mal à gérer ses craintes face à une foule qui, même virtuelle, ne fait que grandir.

C’est lors de cette période où la pression apparaît qu’il commence à regarder les youtubeurs américains, inconnus en France pour des raisons linguistiques évidentes:

«Je regardais les youtubeurs les plus connus, puis ceux qui étaient proposés dans les suggestions à côté des vidéos. J’ai passé des heures à les regarder, mais sans l’intention de piquer quoi que ce soit au début. Et puis je me suis dit que ce genre de vidéos n’avait jamais été fait en France et que je pourrais les reprendre.»

Extrait d’un montage vidéo réalisée par le Roi des Rats

Math va alors s’appuyer sur une fonction toute neuve sur le site: les sous-titres de traduction sous les vidéos, générés automatiquement. Ainsi, pour lui qui ne parle pas vraiment anglais, il lui suffit d’améliorer légèrement les dialogues pour avoir son texte. Il va aussi plus loin en reprenant la même construction narrative, le même cadrage, et parfois les mêmes plans.

Math va voler plusieurs vidéos de Motoki Maxted, jeune américain qui bénéficiait alors d’une visibilité relativement faible dans le monde de YouTube. Les sujets de ces vidéos plagiées parlent évidemment du rapport que les adolescents ont au monde qui les entoure. La vidéo «Things Guys Like About Girls» datée du 5 décembre 2013 deviendra «Ce que les mecs aiment chez les filles» sur la chaîne de Math le 31 juillet 2014 (la vidéo est aujourd’hui inaccessible). Même constat pour «Things That Annoy Me» («Ce que je déteste») et «Why I’m Single» («Pourquoi je suis célibataire», désormais inaccessible) En tout, entre juillet 2014 et fin 2015, Math Podcast va copier au moins neuf vidéos (sur plus d’une centaine présentes sur sa chaîne) provenant de Motoki ou d'un Britanniquer d'un Américain, Marcus Butler et Andrew Quo:

«Il y avait une vraie facilité, honnêtement, avoue Math. Quand on fait des vidéos, et comme un peu tout dans la vie, il y a des moments où on a une inspiration de ouf. Dans d’autres moments, on n’a pas envie de travailler, malgré la communauté qui attend derrière nous. C’est dans ces moments-là que je tombais dans la facilité, sans doute à cause de la pression. Personne n’a rien vu la première fois, et c’est vite devenu comme une drogue. Comme je n’avais pas conscience de ce que je faisais, je ne ressentais pas de culpabilité.»

Et effectivement, pendant ces longs mois, et avant que le forum 18-25 ans de jeuxvideo.com ne découvre la supercherie en février 2016, personne ne va remarquer ces plagiats. Personne, ou presque. Motoki lui-même va prendre contact avec le Français sur Twitter, entre décembre 2014 et mai 2015, pour lui demander d’au moins le créditer sous ses vidéos, pensant que cela l’aiderait à gagner en popularité. Une requête qui ne sera pas respectée puisque le jeune Français continuera à reprendre ses vidéos sans l’accord de Motoki. Le 28 décembre 2015, jhhuu uhuuu superpose déjà une vidéo de Marcus Butler, qui compte plus de 4 millions d’abonnés, avec l’un des plagiats de Math Podcast. Mais sa vidéo comparative n’a pas eu d’écho sur internet et, aujourd’hui encore, elle ne compte que 7.400 vues.


Pendant ce temps, Math lance sur le câble «Reward», son émission consacrée aux youtubeurs et signe des micro-trottoirs pour NRJ 12 (un «rêve d’enfant», écrira-t-il sur Instagram). Dès lors, les abonnés s’accumulent, le jeune homme vit de sa passion et tout semble se dérouler parfaitement.

Quand Math intéresse plus que le procès Cahuzac

Ce lundi 8 février 2016 pourtant, lors de ce trajet en TGV, Math ne peut pas s’empêcher de se demander ce qu’il va devenir. Après avoir compris que des internautes ont découvert sa supercherie, il ne sait pas s’il a encore sa place sur YouTube, ni s’il pourra y revenir un jour. «Quand il m’en a parlé par message, au début, je lui ai dit que ça allait s’estomper, qu’il devait faire une vidéo d’excuse et que tout le monde oubliera», se souvient Yannick Vinel, l’un des coprésentateurs de l’émission «Reward».

Mais sur internet, au même moment, c’est un tsunami de colère qui s’abat sur Math Podcast. Dans la nuit, les membres du forum 18-25 de jeuxvideo.com ont minutieusement préparé leur offensive après le message posté par l’un d’entre eux. Ils ont échangé sur des centaines de pages de conversation pour décortiquer chacune des vidéos de Math Podcast, et certains vont réaliser des vidéos pour réunir toutes les preuves récoltées. Dans un message qu’il nous a adressé à l’époque, Jungbook, l’auteur du premier message du forum, affirmait alors: «Je précise avant toute chose que ni moi, ni aucun membre de la communauté 18-25 n’a cherché à nuire de quelque manière que ce soit au youtubeur Math Podcast, notre but étant uniquement de faire appliquer le code de la propriété intellectuelle dont bénéficient les youtubeurs plagiés.»

Un autre membre du forum va même appeler l’employeur de Math Podcast, Non Stop People, pour demander des explications. Le montage vidéo d’un jeune homme se faisant appeler Roi des Rats, qui reprend aussi des extraits d’interview de Math, a été vu des dizaines de milliers de fois lors de la première journée. En ce début du mois de mai 2016, elle a dépassé 1,2 million de vues.


Pour arriver à de tels chiffres, les membres du 18-25 avaient bien compris qu’il fallait tout miser sur les réseaux sociaux. Pour cela, ils choisissent le hashtag #MathPodcastPlagiat et inondent Twitter de messages virulents. Des preuves irréfutables, une vidéo virale et une communauté soudée et motivée… il n’en fallait pas plus pour qu’internet en fasse le sujet le plus discuté de la journée, loin devant le procès de Cahuzac, qui débutait tout juste.

Internet de manière générale et Twitter en particulier raffolent des célébrités ou des anonymes que l’on prend la main dans le sac lorsqu’ils commettent un acte moralement ou légalement répréhensible. Les exemples de ces personnes dont la vie bascule après un «backlash» ne manquent pas. On peut citer l’exemple de Justine Sacco, qui était cadre au sein de l’entreprise américaine IAC et s’est retrouvée dans une tempête mondiale après un tweet raciste se voulant humoristique, ruinant sa réputation pour de bon.

L’ampleur n’a pas été mondiale pour Math, mais les tweets vont quand même se succéder par dizaines de milliers. Même chose sous chacune de ses vidéos YouTube, dont les commentaires seront désactivés par la suite. Les internautes se moquent, l’insultent, le menacent… Certains retrouvent aussi des blagues Twitter qu’il a piquées à droite à gauche, une mode très répandue sur le réseau social. Le flot qui le submerge est ininterrompu tout au long de la journée.

Les anonymes ne seront pas les seuls à s’indigner de ces plagiats. Très vite, des youtubeurs très suivis, parfois parce qu’ils sont sollicités par les fans, y vont de leur petit mot, à commencer par Seb La Frite, dont la rancune est décidément tenace. 

En public on voit des ‘je t’aime’, mais il s’agit d’un monde assez hypocrite

Yannick Nivel, coprésentateur de l’émission «Reward», à propos de YouTube

S’il tient a préciser que des youtubeurs ont appelé Math pour prendre de ses nouvelles, son coprésentateur Yannick Nivel compare volontiers le monde de YouTube à celui de la télévision et la radio. «En public on voit des “je t’aime” mais il s’agit d’un monde assez hypocrite, où les gens veulent prendre les abonnés des autres.»

«J’ai pris une claque, je la méritais depuis longtemps»

Ce n’est qu’une fois arrivé à Paris que Math prend conscience du «backlash». Les messages et les notifications défilent sur l’écran de son téléphone; des proches, des anonymes et même des médias comme l’AFP veulent lui parler, pour le réconforter, l’insulter ou tout simplement recueillir sa réaction.

«Quand ça a été dévoilé, j’ai pris une claque, et je la méritais depuis un moment, raconte-t-il aujourd’hui. C’est difficile d’en vouloir à des gens qui ont raison. Après, je ne parle pas des commentaires abusifs. Quand on reçoit des menaces de mort, ou des messages de gens qui me disent “S’il te plaît, suicide-toi”...» Le jeune homme tient pourtant à rappeler que, «quand on grandit avec internet et YouTube, on arrive à ne pas prendre les insultes à cœur. Ceux qui envoient des tweets représentent un microcosme mais, comme c’est sur internet, on a l’impression que c’est énorme. Même si c’est dur sur le moment, je me suis dit qu’il fallait que je vive avec.» Il racontera aussi dans une interview aux Inrocks que des internautes «ont essayé de trouver [son] adresse et celle de [ses] parents, pour leur envoyer des pizzas tous les soirs».

Il tient aussi à dire que, dans les jours qui ont suivi, des gens dans la rue, des proches ou même d’autres youtubeurs venaient le voir pour lui dire qu’ils ne toléraient pas ce qu’il avait fait mais qu’ils étaient persuadés qu’il allait rebondir. «Je les remercie vraiment aujourd’hui», insiste-t-il.

Le contrecoup #MathPodcastPlagiat prouve, une fois encore, qu’il est difficile d’ignorer le harcèlement sur internet. Avant, il suffisait de quitter un lieu physique et un groupe de personnes pour y échapper. Mais, aujourd’hui, il surgit sur nos écrans. Comme l’expliquait le New Yorker fin octobre 2015, «la dynamique du harcèlement est plus difficile à contenir et plus difficile à ignorer. Si vous êtes harcelé sur votre profil Facebook, tous vos cercles sociaux sont au courant; aussi longtemps que vous avez accès au réseau, un flux incessant de notifications vous rend vulnérable».

Math décide d’abord de ne pas répondre, du moins de manière officielle, et d’aller assurer l’enregistrement de «Reward» sur la chaîne Non Stop People. «Quand je suis arrivé au studio, j’ai vu qu’il n’était pas au top, m’a expliqué au téléphone Ryan Rafai, l’un des coanimateurs de l’émission. J’ai demandé s’il y avait un problème, et là il m’a montré son téléphone, tous les e-mails qu’il recevait des plus gros journaux. J’ai réagi comme un gars qui voyait son pote prendre un coup en pleine gueule. À sa place, je ne sais pas comment j’aurais réagi.»

Sa vidéo d’excuse? «Un punching-ball géant sur lequel tout le monde tapait»

 

Avec ses deux coprésentateurs et son auteur, avec qui il travaille depuis quelques mois, Math décide que la meilleure chose à faire est une vidéo YouTube en deux parties. Dans la première, il fait appel à Adèle ta chérie d’amour, jeune youtubeuse à la popularité grandissante, et, dans la deuxième, il plagie des excuses célèbres pour présenter les siennes.


Mais sa communication ne se passe évidemment pas comme prévu et Math va bloquer l’accès pendant un temps. «J’ai fini par passer la vidéo en privé car il y avait 11.000 commentaires, c’était devenu un punching-ball géant sur lequel tout le monde tapait, se souvient Math. C’était incroyable, cette vidéo attisait la haine. Et puis les gens l’avaient vue, elle a fait 275.000 vues en moins de trois heures.» Certains lui reprocheront de ne pas s’être explicitement excusé auprès des autres youtubeurs. 

Pareil le soir même, quand il passe en direct dans l’émission radio de Cauet, qu’il connaît bien. Le présentateur et ses chroniqueurs sont bienveillants avec lui et Math lance quelques phrases maladroites: «Fallait que ça tombe, et c’est tombé. C’est pas grave, ça me permet maintenant de rebondir pour faire plein de choses super cool.» Pour Valentin Reverdi, cofondateur de l’agence New Age (qui s’occupe de jeunes talents du web de 15 à 25 ans) et ami de Math, la communication autour de son «bad buzz» a été mal gérée:

«Pour Math, YouTube est toujours une espèce de bac à sable et on sent qu’il se voit toujours comme un adolescent. On a essayé de l’aider ensuite, en tant qu’amis. Il était dans les vapes, il ne savait pas ce qu’il se passait. Quand il répond à des interviews, il ne fait pas toujours attention. C’est ce qui s’est passé chez Cauet. Je pense que cela lui aurait fait du bien de ne rien dire, et il aurait aussi fallu lui enlever Twitter et Instagram. Il avait ce besoin de s’adresser directement à sa communauté et de leur expliquer ce qu’il avait fait.»

Tout au long de l’interview qu’il m’a accordée, Math répète régulièrement à quel point il n’aurait jamais dû faire tout cela et à quel point il est désolé. Il explique aussi avoir reçu des propositions pour le moins étonnantes. «Ce qui est assez ouf, c’est que, quelques jours après cette fameuse journée, j’ai reçu plein de propositions de marques qui voulaient faire le contrepied et faire parler d’eux comme ça. Il y a des boîtes de productions qui voulaient faire des séries en reprenant mon personnage et le plagiat... D’un point de vue éthique, je ne pouvais pas le faire, évidemment.»

Plagiat, copie, inspiration, reprise...

Il va aussi faire un live sur YouTube pour répondre aux questions des internautes mais, ce qui a marqué ces derniers, c’est la façon dont Math Podcast a semblé ne pas réaliser la gravité de ses actes, pourtant répréhensibles par la loi, qui parle bien de contrefaçon, un délit susceptible d’être puni par «trois ans d’emprisonnement et 300.000 euros d’amende».

Math parle «d’inconscience». Selon lui, YouTube est un monde où l’inspiration, la reprise de concept et le vol de contenus ont des frontières parfois floues:

«Je n’avais pas conscience du tout de ce que je faisais, car je voyais d’autres youtubeurs français qui, dès qu’il y avait un TAG aux Etats-Unis [format simple de vidéo, consistant souvent à répondre à des questions comme “Quels sont mes films préférés?”], ils le reprenaient en France.»

«Math a fait du mot-à-mot mais, sur YouTube, les gens reprennent tous des concepts ou des thèmes comme les tags; il y a forcément d’autres youtubeurs qui font ça mais que l’on n’a pas encore trouvés», estime également Valentin Reverdi.

Leur vision des choses est moins anodine qu’il n’y paraît; la création de contenus originaux et leur respect sur le site de partage de vidéo soulève depuis toujours de nombreuses questions. «Lorsqu’il s’agit d’un plagiat, écrivait Le Monde début février, comme dans le cas de Math Podcast, et non d’une copie pure et simple, la situation se complique: aucun système automatisé n’est capable de reconnaître qu’une vidéo “s’inspire” totalement d’une autre.»

Où commence le plagiat sur YouTube?

 

Il est donc logique que, avant le scandale autour de Math Podcast, d’autres youtubeurs aient été accusés, à tort ou à raison, d’avoir volé des concepts ou des vidéos entières à des Américains. En 2012, un montage vidéo accuse, sans véritable fond, Cyprien (l’un des plus importans youtubeurs français) d’avoir volé des blagues au Joueur du Grenier et à l’émission 3615 Usul. L’année suivante, Cyprien, toujours lui, est victime d’un autre montage qui ne convainc personne. Autre youtubeur célèbre, Squeezie a dû publier une vidéo pour réfuter toute accusation de plagiat sur PewDiePie, qui teste lui aussi des jeux vidéo.


Dans d’autres cas en revanche, les accusations ont plus de fondement. Après sa vidéo sur Math Podcast, Roi des Rats poste une vidéo (bloquée puis republiée sur un autre compte) pour dénoncer les fausses caméras cachées et les plagiats de Chris Fait le Show, qui compte plus de 280.000 abonnés. 

Dans ces différents exemples, se cache l’ambiguïté dont parlait Math Podcast autour des fameux tags? Où se trouve l’originalité s’il ne s’agit que de la reprise d’un concept? Dans une vidéo réalisée autour de l’affaire, Motoki, le jeune Américain plagié, explique qu’il y a «une énorme différence entre le fait d’être inspiré par d’autres youtubeurs et voler tout simplement leurs contenus». Et il y a quelques mois, quand les youtubeurs Fine Bros ont voulu faire breveter le concept de «reaction video», internet s’indignait que l’on veuille bloquer un concept appartenant au patrimoine commun du web.

Le podcast vidéo Culture Tube expliquait très bien les différences nuances de ce gros débat et dressait une échelle du plagiat, qui va de la ressemblance troublante à la copie intégrale. En reprenant l’exemple de Cyprien et d’Usul, l’émission explique qu’il est fort probable que ces deux vidéos similaires résultent du hasard (il n’est pas impossible que deux personnes aient la même idée à deux moments différents), ou de l’inconscient (Cyprien a pu oublier qu’il avait vu ces blagues pour finir par les réutiliser de façon innocente). Rappelons également ici que des milliers de vidéos sont publiées chaque jour et que les internautes visionnent plus de 300 millions d’heures de vidéos en vingt-quatre heures.


De plus, ces différents degrés ne concernent pas uniquement internet. À la télévision aussi, les producteurs français n’hésitent pas à reprendre des concepts qui ont fait leurs preuves Outre-Atlantiques. «Des émissions de télé comme celles d’Arthur ou d’Hanouna ont bien évidemment piqué des idées de jeux ou de concepts aux Américains qui sont très doués, rappelle Yannick Vinel. Mais est-ce que retravailler une idée revient à la voler?» Il est même arrivé que des chaînes soient accusées d’avoir plagié les contenus d’un youtubeur.

Sur YouTube ou sur les autres médias, le débat est loin d’être fini autour de ces frontières floues, et Math Podcast va en être victime lorsqu’il va revenir sur le web avec sa première vidéo depuis le scandale. 

Encore des remous presque trois mois après

Après de nombreuses semaines passées à réfléchir loin d’internet et une explication dans son émission, Math se penche enfin sur la vidéo qui doit le relancer. Il en discute avec son auteur, qu’il a engagé fin 2015 pour l’aider à donner une vraie identité à sa chaîne, et ensemble ils décident de faire ce que Math a toujours aimé faire: un micro-trottoir. Il vont alors réaliser une vidéo intitulée «Qu’est-ce que tu fais quand... tu dois embrasser quelqu’un qui pue de la gueule?» qui sera mise en ligne le 20 mars 2016. Sauf que le mauvais sort s’abat sur Math dans les minutes qui suivent la publication:

«J’ai pas eu de chance, mais vraiment pas eu de chance, m’explique-t-il en souriant. Je poste cette vidéo, et quinze minutes après je reçois une capture d’écran d’une autre vidéo et quelqu’un qui me dit: “Ha t’as encore plagié.” Je me suis dit: “C’est pas possible, j’ai un mauvais karma.” Je suis allé voir la vidéo en question, postée il y a quatre ans, où un gars qui parle anglais demande aux gens leur opinion sur le fait d’embrasser quelqu’un qui pue de la gueule. Il avait la même veste que moi, un bomber rouge, la même tête que moi avec vingt ans de plus. Les gens ont fait des montages pour comparer les deux vidéos, des articles disaient que j’avais encore plagié, c’était fou.»

«On m’a reproché de pas avoir regardé avant si ça existait, mais c’est un truc que j’ai développé avec un auteur, se justifie le jeune homme. C’est une malchance totale: est-ce que vous pensez vraiment que je serais de nouveau allé plagier, et que j’allais mettre la même veste?» 

Malgré tout, le jeune homme continue de croire qu’il peut réussir dans ce monde impitoyable. Il espère offrir un voyage à Paris à Motoki et sa petite amie, et peut-être même tourner une vidéo avec lui. «Le jour où je pourrai offrir ce voyage à Motoki, je pense que ma conscience sera plus saine par rapport à lui en tout cas.»

Depuis sa vidéo signant son retour, Math en a posté deux autres, tentant de reprendre un rythme normal et de proposer des contenus qu’il a écrits de A à Z. Mais, sur internet, les internautes les plus énervés n’oublient pas et continuent à le harceler dans les commentaires, y compris quand il décide d’en rire.

Captures d’écran de commentaires trouvés sur les dernières vidéos de Math Podcats.

«J’ai grandi avec internet, j’ai grandi avec cette chaîne YouTube, j’ai grandi avec ces envies, et c’est impossible qu’on me les enlève. J’ai fait des sacrifices, et jamais je ne lâcherai. Chaque humain de ce monde a fait 1.000 bêtises dans sa vie, surtout à cet âge, mes plus grosses sont maintenant publiques. Que je sois pardonné ou non, je continuerai sans cesse à croire en mes rêves.»

Seul l’avenir le dira car internet, lui, a le pardon difficile et la mémoire tenace. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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