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Comment le camp Valls pousse la gauche dans le néoconservatisme

Manuel Valls quittant le palais de l’Élysée le 13 avril 2016 | STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Manuel Valls quittant le palais de l’Élysée le 13 avril 2016 | STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Les vallsistes font le pari d’un combat militaire, sécuritaire et culturel.

Sauf lorsqu’il parle du cannabis, les propos de Jean-Marie Le Guen (secrétaire d’État aux relations avec le Parlement) ont en général moins d’audience que ceux de Manuel Valls. Pourtant, c’est bien lui qui formule le mieux et le plus régulièrement, dans des textes pour la Fondation Jean-Jaurès, le fond de l’orientation politique du Premier ministre que de nombreux observateurs tentent de décrypter. Dans La gauche qui vient (un essai en ligne), le cap idéologique et stratégique du camp vallsiste continue ainsi de se préciser sous sa plume.

En juillet 2014, nous avions déjà évoqué sur Slate la tentation «sociale-conservatrice» de Manuel Valls. Ce terme voulait désigner l’esquisse, depuis le camp social-démocrate, d’un modèle de société fondé sur la méritocratie, la compétitivité et l’évitement des conflits moraux et économiques, sous les auspices d’un ordre républicain figé. Depuis, certaines évolutions frappantes du discours vallsiste inciteraient presque à parler de tentation «néoconservatrice».

Il faut dire que la politique étrangère française tend davantage que par le passé à se caractériser par un interventionnisme armé et une diplomatie punitive justifiés par des valeurs universalistes, ce qui n’empêche pas des décisions de realpolitik confinant au cynisme. Manuel Valls est un de ceux qui poussent le plus loin, surtout à gauche, la rhétorique de «guerre contre le terrorisme» et de défense de la «civilisation», tout en assumant crânement des relations complaisantes avec l’Arabie saoudite. Le registre de la mobilisation antitotalitaire contre le Mal a d’ailleurs amené le Premier ministre à dresser récemment une analogie entre le djihadisme contemporain et le nazisme, qui ne laisse évidemment aucune place aux «thèses pacifistes et isolationnistes» fustigées par Le Guen dans son essai.

De plus, le néoconservatisme à ses débuts s’est aussi défini en opposition à la gauche contestataire des années 1960-1970, attentive aux revendications des minorités et soupçonnée d’un relativisme moral et culturel propre à repousser la majorité silencieuse. Or, le Premier ministre et son entourage se veulent justement en première ligne d’un combat pour la laïcité qui les amène à traquer toute complaisance supposée avec les tendances communautaristes de la société. D’où une croisade contre «l’islamo-gauchisme» et quelques têtes de Turc, à l’instar de Clémentine Autain, accusée par Le Guen de «différentialisme culturel»[1].

«Nationalisme du cercle de la raison»

Cela dit, le néoconservatisme est très identifié aux débats américains et possède surtout une généalogie et une histoire complexes, dont Justin Vaïsse a bien retracé les différents âges. En l’absence de label existant tout à fait satisfaisant pour décrire une doctrine vallsiste se précisant au fil du temps, on pourrait plutôt parler d’un «nationalisme du cercle de la raison»[2], défini depuis une gauche se vivant en «état de guerre». Cette doctrine se pose explicitement en opposition au nationalisme exclusiviste du FN et à une gauche contestataire moquée pour ses «vieilles lunes» anticapitalistes et soupçonnée de diviser le corps national en succombant au relativisme culturel.

C’est en tout cas ce que l’on retient de l’essai de Jean-Marie Le Guen, où la République (présente dès le sous-titre) est sans cesse convoquée comme la glu d’un discours normatif dont l’auteur tire de manière assez franche les conséquences stratégiques. Les remèdes proposés, s’ils paraîtront amers à beaucoup à gauche, découlent de critiques qui tapent parfois juste contre une offre sociale-démocrate à bout de souffle. Mais avant d’évoquer ces aspects, revenons sur la construction de l’argumentation vallsiste.

L’essai s’ouvre sur la série de «ruptures» qui exigeraient de redéfinir la raison d’être et les objectifs de la gauche, un peu comme la «mondialisation» avait justifié l’orientation de la Troisième voie blairiste (son inéluctabilité et l’inutilité de sa contestation radicale font d’ailleurs partie des présupposés de l’essai). À côté de la crise économique, des difficultés de l’intégration européenne, du défi climatique… c’est surtout «la guerre aux portes de l’Europe» qui est au cœur de l’argumentation. Les actes terroristes commis sur le sol français signifieraient la fin du temps de «l’innocence» pour la gauche et cette dernière devrait se mettre en règle avec une menace d’un nouveau type, notamment en se livrant à un ordonnancement inédit de son agenda politique.

La gauche redéfinie par le camp Valls se fixe pour priorité la définition du camp de la République et ambitionne à terme sa direction

Parlant de cette menace, Le Guen évoque les interventions à l’étranger comme «des options de sécurité avancée». Sa formule fait directement écho à l’idée qu’un même ennemi (en l’occurrence Daech) créerait désormais un continuum entre le front extérieur et le front intérieur. Une telle conception renvoie à une évolution déjà en cours de la doctrine française de défense, d’ailleurs poussée par le criminologue Alain Bauer (un proche de Valls de longue date). Elle se retrouve en effet dans les Livres blancs de 2008 et 2013, qui incluent dans leur titre le concept contesté de «sécurité nationale».

Pour certains militaires et universitaires, ce nouveau modèle stratégique charrie le risque d’une confusion des missions et des moyens confiés à l’armée, à la police et au renseignement, dont les modes d’engagement et l’encadrement juridique sont pourtant différents. Parmi leurs craintes, figurent l’installation pernicieuse d’un régime d’exception quant au contrôle des forces de l’ordre par l’autorité civile sur le territoire national, ou encore des choix budgétaires défavorables aux besoins des armées sur les théâtres extérieurs[3].

Cap stratégique

Insistant sur ce nouveau type de guerre dans laquelle la France serait prise qu’elle le veuille ou non, Le Guen s’oppose clairement à ceux qui voudraient limiter l’emploi du terme pour justement éviter des «glissements juridiques» et l’occultation d’autres types de conflits dans le cadre démocratique (voir l’excellente contribution d’Aude Lorriaux à Slate sur ce sujet). Selon lui, «les questions républicaines, sécuritaires et civilisationnelles s’imposent aujourd’hui avec force d’elles-mêmes».

Par conséquent, la gauche redéfinie par le camp Valls se fixe pour priorité la définition du camp de la République et ambitionne à terme sa direction. En plus de répondre à la situation géopolitique contemporaine, ce cap stratégique propose une issue à un ordre électoral bouleversé par la montée en puissance du FN. Dans une précédente contribution à la Fondation Jean-Jaurès, qui accompagnait une offensive de Valls contre le FN, Le Guen expliquait déjà que ce parti représentait une «question centrale» et qu’il fallait trouver des moyens pour «enjamber les alternances», même avec le mode de scrutin actuel.

Dans La gauche qui vient, il appelle à édifier une «maison commune» qui annoncerait à l’avance, pour qu’ils fonctionnent d’autant mieux, les désistements mutuels face à l’hydre frontiste. Ceux-ci se produiraient entre responsables assez raisonnables pour dépasser l’opposition droite-gauche sur des sujets essentiels comme la lutte contre le terrorisme, ou les réformes structurelles propres à rapprocher le modèle français de ses partenaires européens les plus compétitifs.

L’idéologie de rassemblement national vallsiste, nouée autour d’un idéal républicain défini avec parcimonie, se fixe ainsi pour adversaires tous ceux qui briseraient l’unité nationale nécessaire pour faire face à la menace terroriste et s’adapter à la mondialisation. Elle implique d’écarter non seulement un FN à démystifier en permanence, mais aussi ceux à droite qui seraient contaminés par ses thèmes et constitueraient avec lui un «bloc réactionnaire». Elle suppose également une rupture avec «une certaine gauche» suspecte de sympathie avec les entrepreneurs en «séparatisme» ethnique et religieux.

Propos choc

Dès lors, on comprend bien la logique des propos choc de Valls au théâtre Dejazet («bien sûr, il y a l’économie et le chômage, mais l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire»), redoublés par les attaques répétées de Le Guen contre «l’économisme». On notera cependant qu’emporté dans son élan contre les «séparatistes» le camp Valls prend parfois le risque de ressembler à ceux qu’il accuse d’être tentés par le bloc réactionnaire.

Poser la question du droit à porter le foulard à l’université fait par exemple davantage penser à une proposition de candidat à la primaire du parti Les Républicains qu’à l’esprit de la loi de 1905, dont les vallsistes se proclament pourtant les gardiens (trop?) zélés. On remarquera aussi la pudeur qui s’empare de Le Guen lorsqu’il s’agit d’évoquer l’extension de la déchéance de nationalité, présentée comme «un débat polémique».

L’idéologie de rassemblement national vallsiste se fixe pour adversaires tous ceux qui briseraient l’unité nationale nécessaire face à la menace terroriste

N’oublions pas non plus la facilité avec laquelle le discours sur les limites des capacités d’accueil des réfugiés est repris par Valls et ses proches. Au cours d’un voyage en Allemagne même, le Premier ministre a ainsi moqué le choix initial d’ouverture d’Angela Merkel. Dans son essai, le Guen écrit clairement que «la réponse la plus durable et la plus adaptée consiste bien à développer l’accueil dans les pays limitrophes. Ce qui suppose nécessairement une intensification notable de notre soutien humanitaire et économique à ces pays». Mais surtout pas chez nous…

République universaliste

Le changement de culture politique et de stratégie électorale que les vallsistes promeuvent est bien évidemment critiquable, mais ne peut pas être balayé d’un revers de main comme une simple pulsion droitière d’une sensibilité minoritaire du PS. D’abord parce que son existence ne se comprend que grâce à l’épuisement de la social-démocratie française, y compris dans son évolution «sociale-libérale».

Les premières années du mandat Hollande ont bien montré la difficulté à nouer des compromis positifs pour le salariat entre syndicats et patronat dans le contexte actuel, ainsi que l’incontournable prix à payer pour ne pas remettre en cause un «projet européen» de plus en plus défavorable au modèle socio-productif français. Quand les vallsistes répliquent à une Martine Aubry choquée par la loi travail de n’avoir pas de projet alternatif, c’est bien le procès d’une social-démocratie sans base matérielle et institutionnelle qu’ils dressent, avec quelques arguments. En bref, les composantes de la majorité rassemblée par Cambadélis au PS, et qui ne se retrouvent pas dans les choix du tandem exécutif, sont appelées à hausser leur niveau de jeu.

Pour autant, le camp Valls a aussi consciences des limites d’une fuite en avant dans les concessions à la norme marchande et concurrentielle. Dans le schéma social-libéral, le centre-gauche compte en retirer des gains globaux pour la société, dont une partie peut même être répartie entre les perdants de la compétition économique. Mais dans la crise structurelle du capitalisme mondial et de la Zone euro, cette carte ne permet pas d’obtenir ce genre de résultats, en tout cas à court terme. D’où la volonté de minimiser les enjeux économiques et d’accorder une centralité au projet de «République universaliste».

C’est aussi grâce aux évolutions dans le champ intellectuel français que cette réponse vallsiste a été rendue possible. Pour justifier les contours du camp républicain, Le Guen explique ainsi qu’ils ne se confondent pas avec ceux des forces acceptant le jeu démocratique. Si l’on comprend bien le sens de son argumentation, cette opposition entre République et démocratie rappelle furieusement le distinguo opéré par Régis Debray dans les années 1990, qui a favorisé ce que Serge Audier a décrit comme une «captation néogaullienne de la tradition républicaine»[4]. De fait, la plupart intellectuels français contemporains se proclamant de la République en ont livré une version toute particulière, enfermée dans le cadre national, paternaliste envers les demandes diverses de démocratisation et très peu subversive en matière économique et sociale.

Front républicain

Enfin, la perturbation par le FN de l’accès au second tour pour les deux partis alternant au pouvoir depuis 1981 constitue un argument clé de la stratégie vallsiste. Dans son essai, Le Guen ne manque pas de citer le cas des régions où le PS s’est fait hara-kiri pour empêcher le FN de l’emporter, en réussissant l’exploit de n’avoir aucun élu dans un scrutin à la proportionnelle. Face à ce genre de situation intenable à long terme, le camp Valls propose d’assumer un «front républicain» avant le scrutin afin de prévenir les électeurs, à moins que la droite ne porte le stigmate de le refuser.

Surtout, les vallsistes anticipent une situation où un nombre important de triangulaires aux législatives à venir pourrait empêcher la formation d’une majorité présidentielle sur la base de la seule droite ou de la seule gauche. Leur perspective consiste à organiser sciemment une collaboration minimale entre les forces du «cercle de la raison», plutôt que de se livrer à des déchirements inutiles qui risquent de se révéler trop coûteux.

En résumé, là où la ligne socio-économique du président détruit sa popularité et ne rend possible l’élargissement de la «belle alliance» de Cambadélis qu’à des forces déjà satellisées ou des figures secondaires de la vie publique, les vallsistes veulent l’intégrer dans un combat militaire, sécuritaire et culturel, qui ouvre du même coup sur un terrain d’alliances libératoire de la gauche «rouge-verte». Cela dit, il s’agit d’un pari fait sur une situation politique encore chaotique et qui évoluera en fonction des choix électoraux des Français en 2017, et qui implique un lien de plus en plus distendu avec une culture socialisante et antiautoritaire dont les vallsistes ont tendance à minorer un peu rapidement l’existence et surtout les possibilités de résurgence.

Y a-t-il alors un espace au PS pour ceux qui ne désirent pas se désancrer de la gauche (que ce soit derrière Valls ou derrière Macron), et qui ne sont pas non plus nostalgiques du socialisme à jamais perdu des années Jospin ou même Mitterrand ? Certains y travaillent à l’aile gauche, d’autres depuis la majorité historique, qu’il s’agisse du membre du conseil national du PS Mehdi Ouraoui, qui vient de cosigner une tribune sur la «quatrième gauche» à inventer; ou du secrétaire d’État Matthias Fekl, qui est en train de se bâtir une identité sur le retour de l’ordre public dans la compétition économique et sur la rénovation des institutions de la Ve République.

1 — Une accusation dont l’intéressée se récrie sur son profil Facebook et qui apparaît douteuse à lire une de ses interviews, où elle refuse explicitement de réifier et d’opposer les identités entre elles. Clémentine Autain a aussi publié une tribune dans Le Monde en réponse aux accusations de Jean-Marie Le Guen. Retourner à l'article

2 — Le «cercle de la raison», expression forgée par Alain Minc, fait référence à tous ceux qui partagent une même idée de la seule politique responsable qui vaille, à savoir l’adaptation du modèle social français à la mondialisation productive et financière. Retourner à l'article

3 — Voir l’enquête de David Servenay, «À quoi pense l’armée», dans La Revue du Crieur n°3, pp. 18-33. Retourner à l'article

4 — Serge Audier, La pensée anti-68, Paris, La Découverte/Poche, 2009. Retourner à l'article

 

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