Monde

La diaspora arménienne incrédule

Ariane Bonzon, mis à jour le 18.10.2009 à 19 h 04

Pris de court par les négociations secrètes avec la Turquie et la diplomatie du football, les Arméniens oscillent entre méfiance et colère.


Un match sous état de siège et étroite surveillance policière. La rencontre du mercredi 14 octobre, en présence des Présidents turc et arménien, Abdullah Gûl et Serge Sarkissian, était un match hautement diplomatique, et sans véritable soutien populaire. Côté turc, le public avait été trié sur le volet, composé de fonctionnaires et d'élèves des écoles militaires. Côté arménien, on avait été bien plus radical: les tribunes réservées  aux visiteurs étaient tout simplement désertes, 3000 sièges vides, sans l'ombre d'un supporter arménien. «Il est probable  que les Arméniens ont été  trop effrayés pour venir en Turquie et que   les autorités arméniennes elles-mêmes ont décidé qu'il était plus sûr qu'il en soit ainsi - et elles avaient surement  raison!» explique un observateur étranger.   

Ce n'est  pas seulement la crainte mais  l'incompréhension, la méfiance voire la colère qui animent aujourd'hui les Arméniens à l'égard de cette «diplomatie du football» et de la signature des deux protocoles qui devraient  permettre le rétablissement des  relations diplomatiques entre les deux pays. En Arménie, l'opposition  accuse le  Président Serge  Sarkissian d'avoir mené ces négociations secrètes , sans  mandat ad hoc. «Aucun dirigeant arménien n'a jamais offert de si grands cadeaux à l'Etat turc », dénonce Levon Zurabian,  l'un des dirigeants  du Congrès National arménien, sur Radio Free Europe. Autre reproche de ceux qui appellent à la démission du Président Sarkissian: ces protocoles n'offriraient aucune garantie de sortir du blocus imposé par la Turquie qui a fermé sa frontière avec l'Arménie en 1993.

Mais ce sont les sept millions d'Arméniens dans le monde qui sont le plus troublés. «Votch !» (non, en arménien) pouvait-on lire dans les communiqués  publiés dans la presse américaine et française. «L'Arménie est tombée dans le piège tendue par la Turquie, le fossé entre la diaspora et l'Arménie va se creuser encore davantage» pronostique Sarkis Shahinian, responsable d'association arménienne en Suisse. D'ailleurs, quelques  jours avant la signature de Zurich, le président arménien quittait Erevan pour entreprendre  in extremis une tournée d'explication auprès d'une diaspora qui n'a pas apprécié d'avoir été  mise devant le fait accompli.

Accueilli froidement, le «traitre   Sarkissian» a cependant réussi à marquer des points auprès de   ses auditoires arméniens, en particulier  en Russie et en France, traditionnellement  plus bienveillants que les Etats-Unis et le Liban. «En venant nous voir le Président Sarkissian a tenté quelque chose, il a reconnu l'existence de la diaspora et a compris qu'elle mérite d'être consultée, qu'il doit y avoir une place pour elle » considère le philosophe français d'origine arménienne Michel Marian.

Parce  qu'elle se perçoit comme «l'héritière du génocide», la diaspora  arménienne  s'inquiète que   la  reconnaissance du génocide que refuse toujours Ankara «passe à la trappe».  Les protocoles évoquent bien une sous commission d'experts  chargée d'examiner ce qui s'est passé en 1915.  Or  «la question n'est pas à débattre» dit fermement Robert Aydabinian, le Président du Comité de défense de la cause arménienne. A ses yeux,  toute tentative de vouloir réétudier  le génocide relève du négationnisme.

Une minorité d'Arméniens français veut croire qu'un vrai  changement, pourtant, se profile. Tel le très influent Ara Toranian. «Qui ne risque rien n'a rien»  titre-t-il son dernier éditorial sur armenews.com. Et de  conclure: «Cette politique  (...)   ne serait donc pas une capitulation. Elle ouvrirait au contraire un nouvel espace, un autre front. Principal. Essentiel. Dans lequel la diaspora et l'Arménie devraient avancer la main dans la main. Quatre-vingt-quinze ans après les faits, ne serait-il pas temps de se confronter à la Turquie pour enfin faire évoluer la cause arménienne?»

Alors que parmi les 60 000 Arméniens vivant à Istanbul, on est plus dubitatif. «Ce qui est important, c'est  l'ouverture des frontières, la fin du blocus et ça je n'y crois pas parce qu'il faudrait une avancée sur le Haut-Karabagh et aucune des deux parties ne cèdera , ils l'ont dit ! assure mezzo voce cet Arménien de Turquie. Le  gouvernement turc va laisser pourrir; tout ça, ce sont des gesticulations pour plaire à l'Europe!»

Loin de Bruxelles, la politique menée par le  très influent nouveau ministre turc  des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, soutenu par les Etats Unis, porte ses fruits. En privilégiant le principe du «zéro problème»  avec ses voisins, la Turquie renoue avec une conception ottomane des relations internationales.  Elle cherche à élargir, de nouveau, autour d'elle,  son influence régionale non plus seulement dans les pays frères d'Asie centrale mais également dans les pays arabes et au Caucase, selon un principe de «profondeur stratégique». La normalisation avec l'Arménie n'est pas la seule avancée diplomatique vers l'est,  c'est à ce jour la plus visible.

Ariane Bonzon

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Image de Une:  Les présidents arménien et turc Serge Sarkissian et Abdullah Gûl lors du match de football Turquie-Arménie Murad Sezer / Reuters

 

 

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