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Daech utilise des armes chimiques contre les Kurdes (et les États-Unis n’interviennent pas)

Temps de lecture : 10 min

Après plusieurs attaques chimiques, les responsables kurdes en Irak ont lancé un appel à l’Occident pour obtenir des masques à gaz; ils les attendent encore.

Nettoyage par la protection civile de la ville de Taza le 13 mars 2016, qui a peut-être été contaminée par des attaques chimiques de Daech | Marwan IBRAHIM/AFP
Nettoyage par la protection civile de la ville de Taza le 13 mars 2016, qui a peut-être été contaminée par des attaques chimiques de Daech | Marwan IBRAHIM/AFP

En ce mois d’avril, après l’utilisation par des militants de l’État islamique de mortiers contre des postes militaires kurdes du nord de l’Irak, les combattants peshmergas se sont plaints de nausées, de vomissements et d’une sensation de brûlure aux yeux. Ces symptômes rappellent les réactions au gaz moutarde, un agent vésicant que l’État islamique semble utiliser à une fréquence de plus en plus élevée et inquiétante.

Cette hausse des attaques chimiques a conduit le gouvernement régional du Kurdistan à lancer un appel d’urgence à Washington et d’autres capitales occidentales pour obtenir des milliers de masques à gaz. Mais Erbil attend toujours l’arrivée de la plupart de ces masques de protection.

En tant qu’alliés les plus efficaces des États-Unis dans la campagne contre l’État islamique, les représentants kurdes confient en privé qu’ils ne savent pas quoi penser de ce retard, surtout quand on connaît le passé tragique du peuple kurde en ce qui concerne les armes chimiques.

Le 16 mars 1988, l’armée du dictateur iraquien Saddam Hussein a pris pour cible la ville kurde de Halabja, proche de la frontière iranienne. Le sarin, un neurotoxique mortel, allié au gaz moutarde, ont tué environ 5.000 personnes et fait des milliers de blessés. C’est encore aujourd’hui l’attaque chimique la plus meurtrière jamais perpétrée contre une population civile.

En 2015, les Kurdes ont redécouvert l’odeur âcre du gaz moutarde. Des centaines de troupes et de civils kurdes ont été blessés dans des attaques chimiques lancées par l’État islamique et un enfant de 3 ans a été tué à Taza en mars 2016, selon les autorités locales.

Les dirigeants et les officiers militaires kurdes ont déclaré qu’ils avaient besoin de dizaines de milliers de masques à gaz pour les 65.000 troupes qui sont déployées dans la lutte contre l’État islamique. Selon Hazhar Ismail, le général de brigade des forces peshmergas, ils ont reçu 6.000 masques, dont 4.000 provenant des États-Unis et destinés à deux brigades entraînées par des conseillers militaires américains.

Mais les États-Unis ont promis 5.000 masques de plus, même si le général a précisé par e-mail à Foreign Policy qu’il ne savait pas quand ils seraient livrés.

Masques à gaz

Les représentants kurdes sentent que la menace est de plus en plus forte, surtout depuis que la coalition menée par les États-Unis et le gouvernement iraquien ont prévu de mener une offensive cruciale cette année pour reprendre la ville de Mossoul, de peur que l’État islamique ne s’en serve pour préparer des attaques chimiques de plus grande ampleur.

«L’utilisation des armes chimiques par Daech nous inquiète beaucoup, a confié Bayan Sami Abdul Rahman, la représentante du gouvernement régional du Kurdistan à Washington. Leurs attaques chimiques sont de plus en plus fréquentes et sophistiquées.» Selon elle, il s’agit d’«un avertissement clair pour montrer qu’ils comptent s’en servir dans les combats pour la libération de Mossoul».

Le vice-Premier ministre du gouvernement régional du Kurdistan, Qubad Talabani, a mené une délégation à Washington en avril pour discuter du problème avec le Pentagone et les représentants du département d’État.

Le manque d’équipement de protection contre les armes chimiques est particulièrement inquiétant, surtout quand on connaît l’histoire des attaques chimiques contre les Kurdes et voit que l’État islamique utilise ces mêmes armes aujourd’hui

Tulsi Gabbard, représentante d’Hawaï à la Chambre des représentants

«Ça fait déjà quelques temps qu’on attend ces masques à gaz», explique Rahman. Mais elle affirme que ce n’est pas parce que la requête des Kurdes a été ignorée: «Les États-Unis nous écoutent et sont très attentifs à nos problèmes.»

Cette demande de masques à gaz a renforcé les inquiétudes de certains législateurs américains qui pensent que Washington devrait en faire davantage pour aider les Kurdes et pour envoyer des armes, ou toute autre forme d’aide, directement au Kurdistan, plutôt que de les faire passer par le gouvernement central à Bagdad, où l’instabilité politique menace l’avenir du Premier ministre soutenu par les États-Unis, Haïder al-Abadi.

«Même si les peshmergas sont ceux qui ont repris le plus de territoire à l’État islamique, leurs forces au sol sont toujours cruellement en manque d’équipement», a expliqué Tulsi Gabbard, représentante d’Hawaï à la Chambre des représentants. Le manque d’équipement de protection contre les armes chimiques est particulièrement inquiétant, surtout quand on connaît l’histoire des attaques chimiques contre les Kurdes et voit que l’État islamique utilise ces mêmes armes aujourd’hui.»

Des représentants de l’administration d’Obama ont confié qu’ils ne savaient pas exactement combien de masques à gaz devaient être fournis au gouvernement régional du Kurdistan, ou pourquoi la livraison avait pris plusieurs mois de retard.

Le Pentagone a déclaré qu’il avait envoyé 4.000 masques à gaz aux brigades qu’il entraînait. «Nous discutons actuellement avec le GRK pour comprendre leurs besoins supplémentaires», a confié Peter Cook, le porte-parole du Pentagone.

Les autorités kurdes demandent des dons d’équipement parce que la chute du prix du pétrole et l’arrivée massive des réfugiés ont créé une crise du déficit budgétaire s’élevant à environ 100 millions de dollars par mois pour le gouvernement régional. En réponse à un appel des dirigeants kurdes, Ash Carter, le secrétaire à la Défense américain, a annoncé le 18 avril que Washington fournirait 415 millions de dollars pour aider les Kurdes à couvrir les coûts de leurs opérations militaires et pour nourrir et payer les soldats peshmergas, dont les salaires ont trois mois de retard. En revanche, on ne sait pas vraiment si cette assistance pourrait couvrir les coûts des masques à gaz.

Crimes de guerre

L’État islamique a eu recours à des armes chimiques quand il a commencé à ressentir des pressions sur le champ de bataille. Il a perdu 40% du territoire qu’il contrôlait en Irak, ce qui a endommagé son trafic de pétrole et qui a entraîné la mort ou la capture d’un certain nombre de ses membres les plus éminents par les forces armées américaines. En avril les forces iraquiennes, soutenues par des avions de guerre américains, ont réussi à chasser l’État islamique de la ville de Hit.

Pendant ses attaques chimiques à l’aide de mortiers et de missiles, le groupe a utilisé du gaz moutarde, une vapeur jaunâtre qui peut former des cloques potentiellement mortelles sur la peau et les poumons, ainsi que du chlore, une autre substance qui peut provoquer l’étouffement. L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, ou OPCW, a aidé le gouvernement iraquien à confirmer que le gaz moutarde avait bien été utilisé lors d’attaques précédentes dans le nord de l’Irak et a proposé à Bagdad de documenter et vérifier les derniers assauts chimiques.

«L’OPCW a pris ces rapports très au sérieux compte tenu de l’utilisation confirmée des armes chimiques en Irak dans le passé. Toute utilisation d’une arme chimique est un acte répugnant ainsi qu’une violation de normes internationales acceptées par tous», a déclaré le mois dernier l’Ambassadeur Ahmet Üzümcü, le directeur général de l’organisation.

Mais, même si des gouvernements extérieurs, des organisations internationales et l’OPCW ont surveillé de près les rapports d’attaques à l’arme chimique et exprimé des inquiétudes, les représentants américains et occidentaux ne se sont encore jamais concentrés sur cette question dans leurs déclarations publiques.

Au sujet des attaques au gaz moutarde, le colonel Steven Warren, porte-parole de la coalition en Irak, a confié aux journalistes: «Ce n’est pas la principale menace. Honnêtement, ça ne nous inquiète pas tant que ça.»

Les assauts à l’arme chimique, qui ont blessé un nombre important de troupes peshmergas mais qui n’ont pour le moment pas été meurtriers, ont été éclipsés par les autres atrocités et massacres barbares commis par l’État islamique, responsable de nombreuses morts et de clips vidéo macabres.

«Un pilote en train de brûler dans une cage, c’est une image qu’on n’oublie pas. Mais si quelqu’un a des cloques ou la peau irritée, ça n’a pas le même impact psychologique», explique John Gilbert, un ancien officier des renseignements de l’Air Force à la retraite, expert des armes chimiques au Centre de contrôle et de non-prolifération des armes.

Contrairement à d’autres gouvernements comme le régime syrien de Bachar el-Assad, le groupe de l’État islamique ne fait aucun effort pour masquer ses crimes de guerre. On ne peut pas le forcer à renoncer à l’utilisation des armes chimiques en le menaçant de sanctions ou d’actions militaires, selon Gilbert.

Les assauts à l’arme chimique, qui ont blessé un nombre important de troupes peshmergas mais qui n’ont pour le moment pas été meurtriers, ont été éclipsés par les autres atrocités et massacres barbares commis par l’État islamique

Depuis le massacre de Halabja en 1988, les attaques chimiques les plus importantes contre des civils ont été perpétrées par les forces d’Assad dans la banlieue de Damas en août 2013. Des centaines de civils y ont perdu la vie à cause de missiles remplis de sarin. Par la suite, le régime d’Assad, soucieux d’éviter une possible intervention militaire américaine, a accepté le retrait de son stock d’armes chimiques sous supervision internationale.

Malgré ça, les forces du régime syrien ont continué à lancer des attaques au chlore contre les rebelles. Ce gaz industriel n’était pas inclus sur la liste d’armes chimiques qui devaient être retirées.

La dernière attaque chimique en date de l’État islamique a eu lieu mardi 19 avril à Makhmour, où les troupes iraquiennes et kurdes s’étaient réunies avant une éventuelle offensive sur Mossoul, la deuxième plus grande ville du pays. Le groupe semble avoir concentré un certain nombre d’attaques au gaz moutarde sur Makhmour, sûrement dans le but d’insuffler la terreur chez les combattants iraquiens et kurdes qui se trouvaient sur place. Pour soutenir les forces locales avec son artillerie, l’armée américaine a récemment installé une base dans cette zone, avec 200 Marines. Des bombardements de l’État islamique en mars ont fait une victime chez ces Marines.

Nausées et vomissements

Malgré les inquiétudes sur les attaques chimiques et le manque de masques de protection, ce sont les bombes artisanales de l’État islamique qui sont responsables de la plupart des morts kurdes. De plus, les substances utilisées n’ont jamais inclus d’agents neurotoxiques mortels comme le sarin ou le VX.

La première confirmation d’une utilisation de gaz moutarde par l’État islamique sur le champ de bataille date d’août 2015, selon des examens en laboratoire réalisés sur des échantillons de trente-cinq combattants kurdes. En février 2016, après une période relativement calme de six mois, l’État islamique a lancé trois attaques chimiques séparées sur les forces kurdes aux alentours de Sinjar, qui avait été reprise en novembre 2015 à l’État islamique. Le 11 février, un tir de barrage de mortiers a fait plus de 150 blessés, selon les peshmergas. Le 25 février, plus d’une douzaine de missiles chargés en produits chimiques (probablement du chlore) ont provoqué des nausées et des vomissements chez 200 civils et combattants. Une troisième attaque a eu lieu deux jours plus tard.

Les extrémistes ont poursuivi les attaques le mois suivant, causant l’hospitalisation de trois civils le 2 mars à Sinjar et blessant une douzaine de personne le 3 mars, à un carrefour stratégique au nord de Mossoul. Quelques jours plus tard, l’État islamique a utilisé des missiles pour disperser une brume de gaz moutarde au-dessus d’un troisième village iraquien, faisant ainsi 670 blessés, selon le porte-parole des peshmergas, le général Ismail.

Les experts pensent que l’État islamique fabrique son gaz moutarde à Mossoul, en se servant de précurseurs disponibles dans des installations pétrolières qu’ils ont capturées. Mais les représentants américains affirment que les ambitions du groupe pour les armes chimiques ont énormément souffert de la capture de Sleiman Daoud al-Afari en février 2016, dans un village proche de Mossoul, par les forces spéciales américaines. Afari était un expert en armes chimiques et biologiques du régime de Saddam Hussein. C’était probablement le cerveau derrière la production d’armes chimiques de l’État islamique.

Les représentants américains ont recueilli de précieuses informations sur le programme chimique en interrogeant Afari, qui leur a notamment expliqué comment le gaz moutarde avait été adapté aux obus d’artillerie. Les renseignements collectés ont par la suite conduit à des bombardements de plusieurs installations liées au programme.

Même si le gaz moutarde peut être mortel, l’arme a en fait causé un nombre relativement limité de morts sur le champ de bataille depuis son apparition lors de la Première Guerre mondiale. Le gaz peut tuer des victimes qui se trouvent à proximité d’un obus ou d’une charge de mortier quand ils explosent, causer l’étouffement ou endommager les tissus pulmonaires. Des recherches ont eu lieu pendant des guerres précédentes, y compris la guerre Irak-Iran, et ont montré que les blessures dues au gaz moutarde peuvent durer toute une vie.

Hamish de Bretton-Gordon, ancien officier de l’armée britannique et spécialiste des armes chimiques, recommande avec insistance de fournir aux Kurdes des masques à gaz. Selon lui, les effets destructeurs du gaz moutarde et du chlore sont en fait bien faibles en comparaison avec l’impact psychologique durable qu’il cause à ses victimes. Comme il l’a écrit dans une tribune du Daily Telegraph, «c’est la peur des armes chimiques qui tue le plus, et non la toxicité des agents chimiques».

Wilfred Owen, un poète de la Première Guerre mondiale, a décrit dans le célèbre poème «Dulce et Decorum Est» la vision atroce d’un autre soldat en train de se tordre de douleur sous les effets du gaz moutarde:

«Comme sous un océan de vert, je le vis se noyer.

Dans tous mes rêves, sous mes yeux impuissants,

Il plonge vers moi, se vide à flots, s’étouffe, il se noie.»

Dan de Luce Journaliste à Foreign Policy

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