Monde

Vingt ans après, la jeunesse bosnienne se sent oubliée

Antoine Aubry et Laura Kotelnikoff, mis à jour le 04.05.2016 à 16 h 28

En Bosnie-Herzégovine, la jeunesse fait face à de multiples problèmes: des communautés divisées, le désintérêt de la classe politique à son égard ou encore un taux de chômage record… La tentation de quitter le pays est grande

Protestations sociales en Bosnie | Abzur via Flickr CC License by

Protestations sociales en Bosnie | Abzur via Flickr CC License by

En février 2014, la fermeture d'une usine fabriquant des produits ménagers à Tuzla (Nord-Est du pays) avait provoqué une vague de contestation sociale très importante en Bosnie-Herzégovine. Dans une quarantaine de villes, des assemblées citoyennes (ou plénums) rassemblant des milliers de Bosniens s'étaient organisées pour tenter de faire entendre leurs revendications...

Si l'initiative a finalement fait pschitt, le rôle joué par les jeunes dans ces plénums (important ou minime, selon les localités) a suscité beaucoup d’interrogations. Car plus de vingt ans après, les séquelles de la guerre de 1992-1995 sont toujours présentes chez la jeunesse bosnienne, même parmi celle née après le conflit. Et si les accords de Dayton ont bien mis fin aux combats, ils sont loin d'avoir réglé tous les problèmes...

Des relations ethniques tendues

Le premier d'entre eux repose sur la séparation des différentes communautés. République fédérale, la Bosnie repose sur deux entités: la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la République serbe de Bosnie. Soit des gouvernements différents et trois principales communautés : Les Bosniaques (ou «Musulmans»), les Serbes et les Croates. Longtemps mélangées, ces communautés se souvent sont déplacées et refermées sur elles-mêmes après la guerre. Séparant, de fait, les jeunes issus de religions ou d'ethnies différentes et augmentant les tensions...

«Cela fait vingt ans que la guerre est terminée et on me demande toujours ce que je suis et d'où je viens, témoigne par exemple Alan, 21 ans et étudiant en langues étrangères à Sarajevo. En Bosnie, les incidents sont tout de même assez fréquents et tout le monde reste dans son quartier d'origine...»

Ville historiquement cosmopolite située au Sud-Ouest de la Bosnie, Mostar n'est pourtant pas non plus épargnée par cette problématique, selon le Nansen Dialogue Center. Fondée en 2000, cette organisation non-gouvernementale qui promeut la réconciliation et la consolidation de la paix par le dialogue entre les différents groupes ethniques, religieux ou politiques assure que les «relations ethniques et les conflits dans l'après-guerre en Bosnie-Herzégovine sont encore l'un des principaux problèmes qui empêchent la société de développer un système démocratique fonctionnel»«Le concept “majorité-minorité” est encore dominant, poursuit un des responsables du centre de Mostar. Ce qui bloque le développement entre les communautés.»

Des systèmes éducatifs divisés

Résidant rarement aux mêmes endroits, les trois communautés fréquentent aussi des écoles différentes... Ou plutôt des cours différents. Rédactrice en chef d'un projet sur la Bosnie mené par un collectif de jeunes journalistes français, Lucie Mizzi s'est rendu dans le pays quelques mois après le début des évènements de Tuzla. Lors de son séjour, elle a notamment constaté que même s'ils étaient inscrits dans les mêmes écoles, enfants et adolescents des trois principaux groupes ne se mélangeaient pas:

«Bosniaques, Serbes et Croates n'ont pas les mêmes programmes scolaires, notamment d'histoire, et sont séparés pendant les classes. Ils ont aussi des pauses à des heures différentes.»

«Non seulement le système éducatif est obsolète, mais aussi idéologiquement contaminé dans la mesure où il incorpore certains éléments de ségrégation», estime quant à elle Lejla Turcilo, professeur de journalisme à la faculté de sciences politiques de Sarajevo et auteur, avec plusieurs de ses collègues, de Youth study Bosnia and Herzegovina, une étude sur la jeunesse de Bosnie publiée par l’université de Sarajevo en 2015.

«Cette pratique a des effets pernicieux sur les sociétés multiethniques. Et l'attitude à l'égard des crimes commis pendant la guerre est particulièrement préoccupante. Au lieu de condamner ces crimes, indépendamment de l'appartenance ethnique ou religieuse des criminels de guerre, on leur témoigne souvent de la tolérance.»

Des programmes d'enseignements différents (d'histoire donc, mais aussi de langues ou de littérature) et la division du système éducatif contribuent donc à mettre à mal les processus de cohabitation et d'intégration sociale dès le plus jeune âge... En 2003, Lejla Turcilo expliquait dans un précédent travail (La jeunesse en Bosnie-Herzégovine) que les étudiants universitaires rencontraient aussi de grosses difficultés:

«Le système éducatif est complètement décentralisé, le supérieur (universités) est sous la compétence des cantons (dans la fédération de Bosnie-Herzégovine) ou bien de l’entité (en république de serbe de Bosnie), ce qui signifie que dans ce domaine aussi coexistent deux systèmes parallèles. (...) Ainsi, il n'est pas rare qu'une personne ayant étudié la médecine en république serbe de Bosnie, par exemple, et qui déciderait de transférer son dossier à la faculté de médecine dans la Fédération, doive recommencer ses études dès le début.»

La jeunesse de ce pays est complètement désabusée. Et quand elle veut bouger, elle se heurte à la corruption et à la pression sociale

Lucie Mizzi

Treize ans plus tard, la situation n'a pas énormément évolué et pas moins de 80% des jeunes en Bosnie-Herzégovine se déclarent «insatisfaits du système éducatif dans ce pays», indique l'étude de la faculté de sciences politiques de Sarajevo.

58% de chômage chez les jeunes

Outre le problème éducatif, les jeunes bosniens et bosniennes sont également confrontés à de grosses difficultés pour dénicher un emploi (selon des données de la Banque mondiale, le taux de chômage des jeunes serait de 58%) et à un désintérêt de plus en plus croissant pour la vie politique du pays. «Il est évident que les jeunes de Bosnie-Herzégovine n’expriment pas d'intérêt pour la politique, explique Lejla Turcilo. Ils n'ont pas confiance dans le gouvernement et dans les acteurs politiques.»

Parallèlement à cela, institutions et acteurs politiques en Bosnie négligent ou ne comprennent pas les envies et besoins de cette génération... «La jeunesse de ce pays est complètement désabusée, enchaîne Lucie Mizzi. Et quand elle veut bouger, elle se heurte à la corruption et à la pression sociale.» Conséquence de ces problèmes: les jeunes deviennent incapables de se reconnaitre dans une société qu'ils n'ont pas intégré et sont nombreux à vouloir (ou avoir) partir. Plus de 100.000 jeunes auraient quitté la Bosnie dans la période d'après-guerre (1995-2014) et 70% des personnes interrogées dans l'étude de la faculté de sciences politiques de Sarajevo seraient prêtes à faire le grand saut.

Pour Loïc Trégourès, doctorant-chercheur à l'université Lille-II, la stratégie est souvent la même pour les jeunes étudiants bosniens:

«En grossissant un peu le trait, si tu es Serbe, tu vas étudier à Banja Luka ou Belgrade et si tu es Bosniaque à Sarajevo (et Mostar pour les Croates). Et après, tu quittes la Bosnie. Quand tu es jeune, ton seul désir est de partir en Allemagne, en Australie, aux États-Unis ou n'importe où sauf si tu trouves moyen de bosser pour les internationaux ou de prendre ta carte dans un parti parce que c'est le seul moyen d'avoir un job dans le secteur public. Le secteur privé, lui, n’est pas développé et ne crée pas d'emplois.»

Serveur dans un restaurant d'une ville de l'Est du pays, Miran (30 ans) fait partie de la longue liste des candidats au départ. Il justifie cette décision par les difficultés rencontrées pour dénicher un travail. Et ce malgré de longues années d'études. «Dès qu'il s'agit de postes à responsabilité, les gens font marcher leurs relations, indique-t-il. Si tu n'as pas de bons contacts, ce n'est même pas la peine d'essayer. C'est pourquoi je travaille dans la restauration maintenant.»

Heureusement, il y a des signaux plus positifs en provenance des rues, cafés, concerts ou tournois sportifs

Nansen Center Dialogue de Mostar

Srebrenica, une exception?

Si une grande partie de la jeunesse bosnienne semble avoir baissé les bras, certains continuent de croire au changement. «Je crois que les nouvelles générations sauraient interagir facilement si les structures politiques leur permettaient de fréquenter des écoles intégrées où l'on pourrait promouvoir la tolérance et le respect pour les autres, explique le responsable du Nansen Center Dialogue de Mostar. Heureusement, les jeunes ont des possibilités de communiquer en dehors des systèmes scolaires. Il y a des signaux plus positifs en provenance des rues, cafés, concerts ou tournois sportifs.»

À Srebrenica (Est de la Bosnie) par exemple, c'est sur (et autour) du sport que se retrouvent les jeunes. Théâtre du massacre de plus de 8.000 Bosniaques par l'armée de la République serbe de Bosnie en juillet 1995, la commune réussit à réunir les deux communautés sous le maillot du FK Guber. «Lorsque le club s'est reformé il y a un une dizaine d'années, nous avons eu quelques problèmes avec d'autres équipes de la région, reconnaît Samir Mujcic (46 ans), un de ses membres du FK Guber, en allumant une cigarette. Des Serbes accusaient par exemple nos joueurs serbes de les trahir en jouant avec des Bosniaques...»

À d'autres occasions, c'est le slogan «Noz, zica, Srebrenica!» [«Couteau, barbelé, Srebrenica!», référence au massacre régulièrement utilisée par les nationalistes serbes, ndlr] qui a pu retentir dans les travées des stades où le club jouait. Mais pour les joueurs, pas question de céder à ces provocations. «Avant la guerre, tous les jeunes de Guber étaient de vrais amis, insiste Samir. Ils ont donc décidé de faire l'impasse sur les difficultés au nom de leur amitié passée.» Pour pérenniser ce nouveau départ, le club a décidé d'instaurer quelques règles à respecter par tous. «Pas de religion, pas de politique, détaille un des entraineurs du FK Guber. Ici, on fait abstraction de tout ce qu'il y a autour. On ne parle que football.»

Érigée en exemple, cette initiative a un fort impact auprès de la population de Srebrenica et notamment chez les plus jeunes qui sont «tous des supporters du club», assure Radomirka Savic Alic, l'actuelle responsable de la maison de jeunes de Srebrenica. Mais dans cette ville comme dans toute la Bosnie, les souvenirs de la guerre reprennent souvent le dessus. La récente condamnation de Radovan Karadzic (ex-leader des forces serbes de Bosnie) à quarante ans de prison pour le génocide de Srebrenica vient justement de rappeler à ce pays et ses jeunes habitants que cette page de leur histoire n'était pas encore totalement tournée...

Antoine Aubry
Antoine Aubry (6 articles)
Laura Kotelnikoff
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