Economie

La face cachée de la dette d’EDF

Gilles Bridier, mis à jour le 26.04.2016 à 14 h 41

La gymnastique comptable permet d’inscrire une partie de la dette dans les fonds propres. Mais l’endettement réel est plus important qu’il n’apparaît.

KENZO TRIBOUILLARD/AFP

KENZO TRIBOUILLARD/AFP

Selon le rapport financier semestriel du 30 juin 2015, l’endettement financier net d’EDF atteint 37,5 milliards d’euros. C’est, dans une interview au Journal du Dimanche, le montant repris –à 500 millions d’euros près– par Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, pour justifier l’augmentation de capital de 4 milliards d’euros qui vient d’être décidée pour le groupe et à laquelle l’État participera pour 3 milliards d’euros.

Face à la fragilité financière du groupe maintes fois soulignée notamment par la Cour des comptes, l’État a même bien trop tardé à tenir son rôle d’actionnaire. Car à y regarder de plus près, cette dette établie selon les normes comptables ne recouvre pas l’intégralité de l’endettement du groupe, bien plus important.

Les subtilités d’une dette hybride

La créativité des financiers étant sans bornes, une partie de cet endettement est intégrée aux fonds propres de l’entreprise. Par exemple, au cours de l’année 2014, EDF a émis plusieurs tranches de titres subordonnés à durée indéterminée (TSDI), pour une valeur de l’ordre de 4 milliards d’euros, avec des options de remboursement qui varient de 8 à 15 ans comme l’indique le document de référence d’EDF relatif à 2014. Ce ne sont pas les seules émissions du genre lancées par le groupe au cours des derniers exercices.

Or, ces titres qui se rattachent à la catégorie des obligations avec un rendement supérieur, sont des instruments financiers complexes, assimilables à une dette hybride et ayant le statut de quasi fonds propres. C'est-à-dire que, dans le rapport financier, ils peuvent ne pas être assimilées à une dette classique. Et c’est le cas. Très clairement, il est indiqué dans le document de référence que cette émission «est comptabilisée en capitaux propres pour un montant de 3.970 millions d’euros»

Thomas Piquemal, directeur exécutif d’EDF en charge des finances depuis 2010, a claqué la porte début mars pour marquer son désaccord avec le projet d’investissement d’EDF à Hinkley Point en Grande-Bretagne

Ainsi grâce à cette gymnastique comptable tout à fait légale, une partie de la dette est intégrée aux capitaux propres, qui apparaissent à 35,2 milliards d’euros. C’est la raison pour laquelle, à la fin 2014, le total des emprunts du groupe atteignait en réalité quelque… 55 milliards d’euros!

Dette principale et intérêts

En outre, ces «quasi fonds propres» génèrent des intérêts; leur «rémunération constitue une charge financière pour l'entreprise», confirme la Banque de France. Ainsi, si on se projette au-delà de 2020 comme il est indiqué dans le document de référence d’EDF, le total des remboursements sur le long terme –comprenant la dette principale et les charges d’intérêt– est inscrit pour 84 milliards d’euros! 

Thomas Piquemal, directeur exécutif d’EDF en charge des finances depuis 2010 (et ancien de l’équipe d’Henri Proglio, ex-PDG de l’entreprise avant sont remplacement par Jean-Bernard Lévy en novembre 2014), a claqué la porte début mars 2016 officiellement pour marquer son désaccord avec le projet d’investissement d’EDF à Hinkley Point en Grande-Bretagne. Son coût estimé: de 24 milliards d’euros! Cheville ouvrière de tous ces montages complexes, il était le mieux placé pour évaluer le poids réel de ces bombes à retardement financières avant même l’énorme surcharge de l’engagement britannique.

Dans ces conditions, si l’augmentation de capital de 4 milliards d’euros peut être considérée comme une forme de rattrapage, elle est loin de donner à EDF les moyens financiers de ses projets outre-Manche, quelles que soient les justifications politiques, commerciales et technologiques avancées par Emmanuel Macron. Surtout dans une conjoncture particulièrement délicate pour EDF qui doit absorber une partie d’Areva et faire face aux impératifs de la transition énergétique tout en élevant le niveau de sécurité de ses centrales. On ne s'étonnera pas alors qu'en trois trimestres seulement, le cours de l’action EDF a perdu environ la moitié de sa valeur

Rappelons que, dans son rapport annuel 2016, la Cour des comptes évalue à 55 milliards d’euros sur onze ans le programme «grand carénage» de mise aux normes des centrales établi après la catastrophe de Fukushima. D'ici à 2030, le montant global passe à 100 milliards d’euros si on ajoute les coûts de maintenance sur la période. Des montants qui donnent le vertige…

Des actifs dont une partie est dédiée au nucléaire

Bien sûr, EDF dispose aussi d’actifs qu’il peut céder pour assainir ses comptes. À la fin 2015, un montant de cessions de 10 milliards d’euros avait été avancé. Mais l’entreprise ne peut disposer à sa guise de tout ce qu’elle possède. Un certain nombre de ces actifs sont logés dans un portefeuille dédié, destiné à sécuriser le financement des engagements nucléaires sur le long terme, et notamment le démantèlement des centrales.

Bien sûr, EDF dispose aussi d’actifs qu’il peut céder pour assainir ses comptes. À la fin 2015, un montant de cessions de 10 milliards d’euros avait été avancé

Ainsi, au 30 juin dernier, ce portefeuille qui doit répondre à des obligations légales sur la gestion durable des matières et déchets radioactifs, s’élevait à 23,4 milliards d’euros. Certains observateurs le considèrent toutefois sous-dimensionné, ce qui est un autre débat. Notons seulement que ces actifs dédiés, sécurisés, ne peuvent être cédés, ce qui réduit les marges de manœuvre d’EDF pour diminuer sa dette.

On peut prendre l’exemple de sa filiale RTE pour le transport de l’électricité. Elle constitue un actif dédié pour la moitié de sa valeur, et cette part pèse à ce titre 14% du portefeuille en question d’EDF selon le rapport de la Commission nationale d’évaluation du financement des charges de démantèlement établi en 2012. C’est donc seulement la moitié de RTE qu’EDF pourra céder –probablement d’ici à la fin de 2016– dans le cadre de la politique de cession qu’il devra mettre en œuvre pour se désendetter.

Mais, pour cet exemple précis, il s’agit d’un fusil à un coup: pas question, puisque l’autre moitié du capital  de RTE est affectée, d’imaginer un jour poursuivre le désendettement du groupe en réduisant encore sa participation dans cette filiale.

Plus globalement, si le montant des actifs dédiés devait être réévalué pour correspondre à une accélération du démantèlement des centrales parallèlement à une montée en puissance des énergies renouvelables, ce serait autant de cessions possibles en moins pour désendetter le groupe qui, par ailleurs, a besoin d’investir en moyenne 10 milliards d’euros par an.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (656 articles)
Journaliste
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