Science & santé

Nous n’avons pas tiré les leçons de Tchernobyl et Fukushima

Lucile Berland, mis à jour le 27.04.2016 à 11 h 50

Ces catastrophes ont bouleversé notre rapport au temps, à la terre, au vivant et surtout à nous-mêmes. Mais les pouvoirs économiques et politiques n’ont pas encore changé de logiciel.

À proximité de Tchernobyl, le 8 avril 2016. SERGEI SUPINSKY / AFP.

À proximité de Tchernobyl, le 8 avril 2016. SERGEI SUPINSKY / AFP.

26 avril 1986, 11 mars 2011. Deux printemps ravagés par l’atome –et un tsunami pour le plus récent. Du côté ukrainien, un bilan toujours très controversé trente ans plus tard, de quelques dizaines à plusieurs centaines de milliers de morts selon les sources. Du côté japonais, autour de 20.000 morts. Les chiffres ne suffisent plus pour désigner les dégâts écologiques et sanitaires à plus long terme. Il faut aller sur place pour toucher du doigt l’ampleur de la catastrophe.

Eux l’ont fait. Galia Ackerman à Tchernobyl et François Xavier Ménage à Fukushima. La première, 67 ans, historienne, journaliste et traductrice franco-russe, a commencé à se pencher sur la catastrophe ukrainienne il y a près de dix-huit ans. Depuis, elle s’est rendue à de nombreuses reprises dans la zone rouge et a publié trois ouvrages de référence dont le dernier, Traverser Tchernobyl (Premier Parallèle), vient de paraître. Le second, journaliste-reporter de 35 ans, présentateur de l’émission Capital sur M6, se dit «obsédé» par Fukushima depuis qu’il a couvert l’évènement pour BFM en mars 2011. Il y est allé huit fois avec le fol espoir de comprendre comment un tel drame avait été possible et pour rencontrer ceux qui en payent encore le prix. Il vient de réaliser un livre-enquête, ponctué de récits de vie: Fukushima, le poison coule toujours (Flammarion).

Ces deux observateurs ont été «happés» par les événements et s’y sont plongés jusqu’à l’obsession pour trouver des réponses. Comment de tels drames ont-ils été possibles? Auraient-il pu être évités? Qui sont les responsables? Quelle conséquences sur notre Terre et notre santé, et pour combien de temps? Comment les atténuer? Et enfin, comment éviter que l’histoire ne se répète ailleurs, demain? Aucune réponse ne peut être complète face à de telles interrogations. Mais la dernière est globalement évacuée, ont-ils constaté pendant leurs recherches.

«Cet "accident" a ouvert une ère nouvelle de catastrophes industrielles dont les conséquences dépassent l'entendement de notre espèce biologique […]», écrit Galia Ackerman en introduction de son ouvrage. Tchernobyl y apparaît un peu comme une sorte «d’année zéro» charriant une foule de questions totalement inédites et appellant à de véritables changements de paradigme –«reconsidérer le rapport de l'homme à la terre, les relations entre les humains et le reste du monde vivant, la relativité du temps et de l'espace, les limites du progrès, le sens du sacrifice […]». Trente ans plus tard –et cinq ans après Fukushima–, que reste-t-il de ces questions? Les a-t-on enterrées? A-t-on appris à vivre avec? Ou a-t-on trouvé des réponses?

Le facteur temps dépasse l’entendement

«La grammaire du nucléaire est tellement complexe, constate François-Xavier Ménage. Il y a tant de choses que la science ne comprend pas encore et que les ingénieurs ne sont pas capables d’évaluer.» La question du temps est centrale dans les deux catastrophes et peine précisément à être évaluée. À Tchernobyl comme à Fukushima, son impossible maîtrise est venue s’ajouter aux difficultés déjà insurmontables liées à l’espace. Circonscrire l’espace contaminé et évaluer l’ampleur des dégâts sanitaires et écologiques reste un travail en cours. 

Galia Ackerman a naturellement choisi de faire du temps son «fil rouge» lorsqu’on lui a demandé d’être commissaire-organisatrice d’une grande exposition à Barcelone pour les vingt ans de la catastrophe, en 2006. «Comment mettre en évidence l’incommensurable écart entre notre vie et la longévité des forces que nous avons mises en branle?», s’interroge-t-elle alors. A Tchernobyl comme a Fukushima, les catastrophes ont «brisé la linéarité» du temps.

Le jour J, déjà, lorsque les autorités industrielles et étatiques ont du réagir: «chaînes de commandement brouillées», «erreurs de diagnostic», envoi de dizaines d’hommes au plus près du danger –sous la contrainte en 1986, sur la base du volontariat en 2011. Des décisions capitales sont prises sous haute pression et parfois en une fraction de seconde, comme lorsque le directeur de la centrale de Fukushima-Daiichi décide de désobéir aux ordres du Premier ministre en aspergeant le combustible avec de l’eau de mer car les réserves d’eau douce sont presque vides.

Avec le nucléaire, les conséquences ne sont pas toujours spectaculaires et mettent parfois des années à arriver

Galia Ackerman

Le temps qui s’étire ensuite est celui des travaux titanesques de décontamination puis de construction d’une chape hermétique. Celle-ci est seulement sur le point d’aboutir à Tchernobyl. Il faudra au minimum quarante ans d’effort aussi à Fukushima. Sur ce point, François-Xavier Ménage a démontré que les firmes pouvaient chercher à falsifier le temps pour en gagner. Un cadre anonyme de Tepco –la société qui gère la centrale de Fukushima Daiichi– a ainsi avoué l’existence d’un «calendrier parallèle» des travaux, en décalage de «plusieurs années» avec l’échéancier officiel. «N’oubliez pas, les Jeux olympiques se tiennent à Tokyo en 2020, glisse-t-il. Le gouvernement japonais en a fait une priorité. Or, à Fukushima, pour l’heure, personne ne sait comment sortir de ce marasme.»

L’infiniment long, c’est enfin et surtout ce mystérieux temps de la radioactivité. Le fonctionnement des isotopes radioactifs est si complexe qu’une échelle spécifique a été inventée: on parle de «demi-vie». C’est la période au terme de laquelle la moitié des noyaux se sont désintégrés naturellement, réduisant ainsi le pouvoir de nuisance de la matière par deux. Pour l’iode radioactif, la demi-vie est égale à 8 jours en moyenne; pour le césium 137, c’est autour de trente ans; pour le plutonium, on parle de milliers, voire de dizaines de milliers d’années; et pour le césium 135, plus rare, il s’agit de millions d’années. Pour Galia Ackerman, le nucléaire provoque un véritable changement de paradigme, en nous faisant bondir «de l’échelle historique» –celle qui s’apprend dans les livres d’Histoire– vers «une dimension géologique proche de la science-fiction». À la vue du visage figé de Tchernobyl, décrit comme le «Pompéi soviétique», l’essayiste franco-russe hésite aujourd’hui: «Est-ce un retour dans le passé ou un saut dans le futur post-industriel, post-apocalyptique, à la Philip K. Dick?»

Un désastre sans réalité physique

Dans les zones rouges de Fukushima et de Tchernobyl comme aux alentours, Galia Ackerman et François-Xavier Ménage n’ont pas trouvé de moutons à trois têtes ou d’enfants totalement difformes, qui hantent encore l’imaginaire populaire. Sur le terrain, l’atome est impalpable: «un ennemi invisible», écrit l’une, un «fantôme», confirme l’autre. «Pour beaucoup de gens qui n’ont pas fait d’études, un danger invisible, ça n’existe pas, décrypte Galia Ackerman. Quand les bombes tombent du ciel, ils savent que c’est la guerre. Mais avec le nucléaire, c’est différent: les conséquences ne sont pas toujours spectaculaires et mettent parfois des années à arriver.»

C’est un véritable défi pour les journalistes qui souhaitent saisir l’ampleur des dégâts sur la santé des hommes et des animaux. Il faut approcher ceux qui en souffrent. Fouiller les mémoires et les coeurs, faire tomber les barrières de la pudeur, faire preuve d’empathie en évitant la pitié, oser poser les questions douloureuses, le tout autour d’un verre de vodka ou de saké. Galia Ackerman énumère le bilan de ses années de terrain: «Cancers, certes, mais aussi arriération mentale chez les enfants, usure et vieillissement prématurés d'organes vitaux, infertilité masculine et féminine…»

Lors d'une manifestation antinucléaire à Tokyo, le 11 mars 2016. TOSHIFUMI KITAMURA / AFP.
 

Au Japon, le même type de conséquences se font déjà sentir. Une récente étude menée sur les 370.000 enfants de la préfecture de Fukushima a dénombré «137 cas de cancers de la thyroïde –suspectés ou avérés», soit «vingt à cinquante fois plus» que ce à quoi s’attendaient les chercheurs. À Namie, à quatorze kilomètres de la centrale, un fermier de 60 ans a constaté l’apparition de petits points blancs sur les flancs de certaines de ses bêtes, jamais vus avant la catastrophe de mars 2011. Ils sont «poinçonnés Tepco», selon lui. En attendant des résultats d’analyse qui ne viennent pas, il entasse derrière son ranch les carcasses de ses vaches mortes prématurément et fait la tournée des villages alentours pour diffuser son message aux populations locales: «À cause de ce maudit accident, notre région est dans la même situation que Tchernobyl. […] Réveillez vous. Battez-vous. Ne vous laissez pas intimider. N’acceptez pas leur diktat. Imposez le vôtre.»

Car des millions de personnes vivent actuellement, en Ukraine et en Biélorussie comme au Japon, dans des zones à risque. Pourquoi? Parce que les «zones rouges» inhabitables (2.600 km2 à Tchernobyl et 330 km2 à Fukushima) recouvrent un espace immensément plus restreint que la surface estimée de terre contaminées (160.000 km2 pour l’une et 2.200 km2 pour l’autre). Dans ces endroits «tampons», les habitants sont bercés par le discours rassurant des autorités. Il n’y a plus vraiment de risques, répètent-elles. Comment, alors, face à la menace invisible, ne pas baisser la garde et finir par croire que le danger est derrière soi? «Il y a quelque chose de psychologique, explique Galia Ackerman. Les gens ne peuvent pas être en permanence sur leurs gardes. Même quelqu’un qui vient à Tchernobyl refusera la nourriture locale le premier jour et y goûtera le deuxième. Alors, imaginez les gens qui vivent là tout le temps.»

En Europe comme en Asie, ces habitants –souvent précaires voire dans le besoin– aspirent simplement à retrouver l’autosuffisance le plus vite possible en réaménageant un petit potager. Au Japon, une femme raconte à François-Xavier Ménage comme elle est tiraillée par ses doutes quant aux risques de consommer du poisson et son envie de soutenir les pêcheurs locaux. Entre nécessité financière, sous-estimation des risques, fatalisme et refus de plier face à la «menace fantôme», nombreux sont ceux qui consomment aujourd’hui la même chose qu’hier, comme si rien ne s’était passé. Comme dit Galia Ackerman, «vous pouvez apprendre aux gens qu’il ne faut pas manger les champignons, s’ils ont faim aujourd’hui, il en mangeront. Et si la maladie vient, on sera déjà demain». 

Toutefois, une part de la population reste sceptique vis-à-vis de la propagande gouvernementale. À Iwaki, une ville industrielle située à 40 kilomètres de la centrale, François-Xavier Ménage a rencontré un groupe de femmes qu’il a surnommé les «mamans becquerel». Grâce aux donations de particuliers, d’associations ou de chercheurs, elles ont monté leur laboratoire d’analyse indépendant en 2011, équipé d’outils de pointe. Depuis, elles analysent la radioactivité de milliers de produits vendus en supermarché ou servis à la cantine de leurs bambins, pour être certaines de ne pas mettre en danger leur santé. L’une des chercheuses témoigne, en avril 2015: «Sur les 5.477 produits récemment testés par le laboratoire collaboratif, 374 sont au-dessus de la limite tolérée par les autorités japonaises. […] Regardez! Voilà deux mois, on a trouvé sur un champignon 2.594 becquerels/kilo.» François-Xavier Ménage précise: «La norme en vigueur au Japon est de 100 becquerels/ kilo. Au dessus, le produit n’a théoriquement pas le droit d’être vendu.»

Ces «sceptiques» ne croient pas à la disparition des risques radioactifs du jour au lendemain,  mais ils se trouvent «démunis» face à la «communication bien rôdée» du gouvernement japonais et à la «propagande d’Etat» soviétique. Car dans les deux cas, les autorités tronquent les données avant publication, refusent de financer des études indépendantes, et n’ont que faire du «principe de précaution». «“Nous étions laissés un peu face à nous- mêmes” –cette phrase est sans conteste celle que j’entends le plus depuis le début de la catastrophe», écrit le présentateur de Capital. «Dans les faits, c’est surtout le système D qui se met en place, autour d’associations et d’élus locaux qui se démènent autant qu’ils peuvent.»

Le pouvoir et l’argent toujours aux commandes

De Tchernobyl à Fukushima, les aller-retours à 8.000 kilomètres de distance et 25 ans d’écart laissent finalement un goût amer, et comme l’impression que l’histoire se répète. «Avant Tchernobyl, on disait qu’un accident était impossible, ironise Galia Ackerman. Après Tchernobyl, les grandes puissances occidentales ont dit que ça n’arriverait pas chez elles… Finalement, c’est arrivé au Japon», à l’époque troisième puissance mondiale. «Dans la pratique, rien n’a changé ou presque, tranche François-Xavier Ménage. Il y a cinq ans, les télévisions du monde entier évoquaient la pire catastrophe nucléaire depuis Tchernobyl… et aujourd’hui, dans quel pays l’impact est-il encore palpable –mis à part en Allemagne où Merkel se désengage du nucléaire? En France, qu’est-ce qui a changé? Même au Japon, aujourd’hui, 70% des gens ne veulent pas que le pays se relance dans le nucléaire… mais le Premier ministre est pro-nucléaire!»

Calendriers officieux, rapports truqués, SDF embauchés pour décontaminer des zones, propagande gouvernementale...

Ce qui est clair dans le discours des deux auteurs, c’est que la puissance de l’industrie du nucléaire n’a pas faibli et que sa collusion avec le pouvoir politique est toujours entière. En décrivant ce système corrompu, en donnant à voir la détresse et la dignité des uns contre le cynisme et l’avidité des autres, Galia Ackerman a choisi de s’engager «en faveur de la vérité historique et contre le mensonge de l’époque communiste dans le traitement de la catastrophe». François-Xavier Ménage a lui aussi a cherché à consigner les preuves. Calendriers officieux et rapports truqués; SDF embauchés au black par des yakuzas pour décontaminer des zones sous le nez des autorités; propagande gouvernementale sur l’innocuité de l’atome; embauche juteuse par Tepco de personnalités politiques en fin de mandat… De l’Asie à l’Europe, les méthodes restent les mêmes: camoufler, minimiser, détourner le regard. La sécurité et la santé des plus faibles passe après.

«Le monstre de tôle n’avait pas été pensé pour résister au tsunami qui l’a balayé, ce 11 mars 2011, révèle le journaliste de M6. Des experts, chiffres et études à l’appui, avaient alerté sur les risques encourus. Mais leurs recommandations étaient restées enfermées dans un tiroir.» Pourquoi? Parce que construire des murs ou rehausser les digues, réparer les fissures des cuves, changer le matériel informatique obsolète ou les kilomètres de câbles usés et de tuyaux encrassés a un coût élevé. Très élevé. Avant l’accident, Tepco «fascinait tout un pays» avec «29 millions de clients, 84 filiales, près de 40.000 employés»: «Une compagnie crainte autant que respectée.»

Depuis 2011, la firme croule sous les dettes. «Déjà plus de 55 milliards de dollars!», rappelle François-Xavier Ménage à un cadre de Tepco en interview, avant de lui demander: «Vous dites que l’argent sera restitué dans trente ans. Vraiment?» La réponse de l’homme est riche en enseignements: «Je ne suis pas certain [mais] j’espère du plus profond de mon cœur que nous y arriverons. […] Notre objectif, planifié avec les autorités japonaises, est, à moyen terme, de redémarrer une autre centrale, celle de Kashiwazaki [pour] garder la tête hors de l’eau.» Quand le serpent radioactif se mord la queue pour assurer sa survie. «Le nucléaire comme solution au nucléaire!», plaisante du bout des lèvres François-Xavier Ménage au téléphone.

«Mais en vérité, qui a la solution? Sortir du nucléaire, pourquoi pas, mais comment? Quelles seront les répercussions sur le prix de l’électricité pour les citoyens?», reprend-il. Deux chemins sont possibles: un arrêt progressif des centrales avec une transition vers des énergies propres; ou une prolongation de leur durée de vie –à 60 voire 70 ans, contre 40 actuellement. Dans le premier cas, le coût du démantèlement des 58 réacteurs français est estimé par la Cour des Comptes à 100 milliards d’euros et on ne parle pas des investissements dans les énergies vertes. Voilà pourquoi la seconde voie –récemment abordée par Ségolène Royal– semble vouloir être privilégiée. Un «jeu de la patate chaude» où le but est de faire passer le problème à la génération suivante, avant qu’il n’explose? «Personne n’a de solution miracle, affirme François-Xavier Ménage. Personne. Personne. Personne.»

«Pour ou contre» la sortie définitive du nucléaire? La question ne se pose pas en ces termes pour les deux auteurs. «Je n’ai jamais été une militante, je suis juste une observatrice attentive», avance l’essayiste de 67 ans. «Pour ma part, et à mon grand regret, je n’ai aucun avis tranché», affirme le journaliste de M6 en dernière page de son livre.

En réalité, pour l’un comme pour l’autre, l’essentiel est ailleurs. Dans la souffrance d’un peuple victime d’une catastrophe qui le dépasse à tous points de vue. Et dans la conviction que les décideurs politiques et industriels ne font pas le nécessaire pour que ça n’arrive plus.

Lucile Berland
Lucile Berland (19 articles)
Journaliste qui navigue entre l'écriture d'articles et la production audiovisuelle (documentaires et enquêtes).
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