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À Barcelone, la gauche imagine une ville radicale et participative

Temps de lecture : 7 min

Alors que des élections législatives anticipées sont annoncées pour juin en Espagne, la capitale catalane tente de nouvelles expériences et rêve d’indépendance.

Barcelone, en décembre dernier I LLUIS GENE / AFP
Barcelone, en décembre dernier I LLUIS GENE / AFP

Barcelone (Catalogne, Espagne)

«Compañeros, compañeras», lance, en espagnol, en ouverture de son intervention, Susanna Segovia Sánchez, porte-parole de Barcelona En Comú. Cette femme qui rappelle ces personnages de L’Espoir d’André Malraux ne dit pas «camarada», réservés aux Partis socialiste et communiste. Elle préfère employer le mot «Compañeros» qui rappelle la guerre d’Espagne et qui a, aussi, sa connotation guévariste. Ainsi, on ne dit pas «Buenos días» mais «Salud!». Et aujourd’hui, en cette fin d’avril 2016, la fraternité semble toujours de mise dans les meetings de Podemos et de Barcelona En Comú.

Le titre de la réunion politique à laquelle j’assiste s’intitule: «Enfortir els bén comuns des del municipalism». C’est du catalan mais la plupart des intervenants s’expriment en espagnol. Ils discutent des «communs», ces biens publics qui appartiennent à tout le monde. Au cours de deux journées de débat public organisés à l’université de Barcelone, en présence des élus et des associations, on doit débattre des questions cruciales que la nouvelle majorité à la mairie de Barcelone affronte. Et montrer qu’on peut gérer une ville par la démocratie participative.

«Nous avons gagné les élections il y a moins d’un an. Barcelona En Comú est une coalition qui regroupe plusieurs forces politiques de gauche. C’est une idée ancienne. On a fait une plateforme au service des citoyens et de la société civile. On a écouté les habitants de Barcelone. Ensuite, on a fait un programme. Et puis on a été élu», me résume Vanesa Valiño, 43 ans, qui est la chef du cabinet du conseil municipal et une proche de Ada Colau, la nouvelle maire.

Barcelona En Comú (Barcelone en commun) regroupe Podemos, Iniciativa per Catalunya Verds (ou ICV, un parti vert), ainsi que différentes petites formations alternatives de gauche. Arrivée en tête des municipales en mai 2015, la formation dirigée par Ada Colau n’avait que onze élus (25% des voix) quand il en fallait vingt-deux. Elle a dû faire alliance avec Esquerra Republicana de Catalunya (ERC, gauche républicaine de Catalogne, indépendantistes), et le Parti socialiste espagnol, pour obtenir une majorité et emporter la mairie. Voilà presque un an que cette coalition dirige la ville.

Le temps des symboles

«C’est la première fois à Barcelone, qu’une maire vient du mouvement social», se réjouit Vanesa Valiño, qui travaille depuis dix ans aux côtés d’Ada Colau. La nouvelle maire est l’une des figures du mouvement des Indignés et, elle-même, indépendantiste. Porte-parole des victimes des crédits immobiliers hypothécaires, elle s’est battue aux côtés des expulsés et a milité pour la réquisition des appartements vacants. Et a été élue sur cette base.

On a enlevé par exemple la statue du Roi qui trônait dans la salle du conseil municipal

Vanesa Valiño

À l’épreuve du pouvoir, elle est restée fidèle à ses promesses. Devenue maire, elle a proposé de baisser les tarifs de l’énergie pour tous et de mettre en place un revenu minimum de 600 euros. Elle s’est aussi attaquée à l’industrie du tourisme de masse dont les revenus sont, selon elle, très inégalitaires et très mal répartis entre les habitants de Barcelone. Enfin, elle vise à redistribuer près de 100 millions d’euros de dettes au social. Des mesures d’urgence ont été prises, par exemple quant à l’accès à la nourriture des enfants en difficultés, mais les réformes de fond restent en débat.

«Nous avons privilégié les symboles dans un premier temps, reconnaît Vanesa Valiño. On a enlevé par exemple la statue du Roi qui trônait dans la salle du conseil municipal!»

Des combats compliqués

En fait, dans la pratique, les belles idées de Barcelona En Comú, de Podemos et de la coalition de gauche au pouvoir à Barcelone se sont révélées plus complexes à mettre en œuvre que cela avait été anticipé.

Ainsi du logement social, où la maire, pourtant experte sur la question, en est encore au stade des négociations avec les banques pour interdire les immeubles vacants et les expulsions des familles qui ne peuvent plus payer leur loyer du fait de la crise. Les discussions piétinent.

Ainsi de la bataille contre le tourisme de masse et contre Airbnb. Agir sur ce terrain est, ici aussi, plus difficile à faire que prévu. Avec 1,6 million de touristes par an, Barcelone, qui compte seulement sept millions d’habitants, vit du tourisme et s’en priver serait une folie. Quant à l’américain Airbnb, qui offre plus de 18.600 appartements sur son site de location temporaire à Barcelone, il contribue effectivement à l’augmentation des loyers. Mais il offre aussi à des habitants, souvent modestes, un moyen d’arrondir leurs fins de mois. «En fin de compte, faut-il redonner l’argent des nuitées à des gens de Barcelone, qui louent une chambre modeste sur Airbnb, ou à des multinationales internationales auxquelles appartiennent la plupart des hôtels?», s’interroge Federico Tomasone, un représentant de la fondation Rosa Luxemburg Stiftung qui a contribué au financement et à l’organisation des Journées de débats entre les associations, les mouvement social et les partis politiques auxquelles j’assiste.

«Cataluña heroica»

À l’université de Barcelone, la discussion bat maintenant son plein. Plus de 200 personnes participent à cinq ateliers thématiques qui concernent la «coopération» avec la société civile, la «re-communalisation» (rendre à la commune ce qui avait été indument privatisé) et la «coproduction» des décisions politique. Le public est militant, attentif et bon enfant, il participe, même si son nombre reste limité à l’échelle de la capitale de la Catalogne. Et la plupart des étudiants que je croise sur le campus ne sont pas au courant des débats, d’ailleurs mal indiqués au sein du département de géographie, où ils sont hébergés.

À Barcelone, on est en train d’assister à une expérience qui vise à créer une véritable participation citoyenne à la vie sociale. On ne peut pas encore dire si l’expérience a réussi

«Ici, c’est un laboratoire de démocratie participative. Les gens viennent en se disant: “Moi, maintenant, je peux faire quelque chose, je peux agir”. À Barcelone, on est en train d’assister à une expérience qui vise à créer une véritable participation citoyenne à la vie sociale. On ne peut pas encore dire si l’expérience a réussi», me dit Federico Tomasone.

Empruntant son nom à la Commune de Paris, Barcelona En Comú se nourrit de la vision égalitaire et communautaire née durant la guerre d’Espagne lorsque la ville, et la Catalogne, ont résisté bravement au fascisme. Le mythe reste déterminant, celui-là même qu’a décrit George Orwell dans Hommage à la Catalogne: l’égalité entre les officiers et les soldats, les bâtiments publics réquisitionnés par les ouvriers, les slogans «Cataluña heroica», la collectivisation des cafés et des restaurants, le courage, la société sans classe, le romantisme révolutionnaire et les drapeaux rouge et noir! Moteur profond de la gauche catalane –et de l’indépendance.

«En moins d’une année d’expérience politique de gauche à Barcelone, le bilan est déjà impressionnant ici. L’économie sociale solidaire progresse; les services publics ont été récupérés; la remunicipalisation des biens communs est en cours. C’est bien», m’explique Laura Jiménez, une responsable de Podemos, qui est venue de Cadix en Andalousie pour assister aux débats. Lesquels débordent d’idées originales que la mairie va tenter de mettre en pratique. Ainsi du «droit à la ville» et, donc, des «communs» qui sont au cœur de la discussion.

Vers l’indépendance de la Catalogne

À la librairie LAIE de Barcelone, sur la rue Pau Claris, les livres en catalan, nombreux, sont mêlés aux livres en castillan. Au CCCB, le centre de la culture contemporaine de Barcelone, la culture catalane est exacerbée. J’y entend néanmoins un conteur raconter des histoires aux enfants en espagnol. «Il est colombien, il ne parle pas catalan. Comme c’est un grand conteur, on l’a quand même invité», me dit l’un des bénévoles du CCCB.

La Catalogne va-t-elle vers l’indépendance? C’est possible, sinon probable. Le nouveau président du gouvernement de Catalogne, Carles Puigdemont, un indépendantiste de 53 ans, élu de la droite nationaliste, milite activement en ce sens. Arrivé à la tête de la «Généralité» de Catalogne, il a une feuille de route précise pour aboutir d’ici deux ans à l’indépendance du pays et à la naissance de la République de Catalogne.

Les indépendantistes catalans sont prêts à soutenir un parti politique au niveau national, et à entrer dans une majorité, si celui-ci s’engage à la tenue d’une consultation sur la Catalogne

La maire de Barcelone, Ada Colau, est elle-même une indépendantiste modérée et elle influence aussi, au niveau national, Podemos, et son leader Pablo Iglesias, afin d’aller vers un référendum. Les indépendantistes catalans sont prêts à soutenir un parti politique au niveau national, et à entrer dans une majorité, si celui-ci s’engage à la tenue d’une consultation sur l’indépendance de la Catalogne. Faute d’accord, la situation est bloquée.

Une grave crise politique

Actuellement, l’Espagne traverse donc une crise politique grave. Mariano Rajoy, le Premier ministre sortant (Parti Populaire, PP, conservateurs), n’a pas réussi à former une coalition gouvernementale à Madrid, bien qu’il soit arrivé en tête aux législatives de décembre dernier. Son opposant, le socialiste Pedro Sánchez (PSOE) n’y est pas parvenu non plus: il n’a pas réussi à rassembler le parti du centre droit, Ciudadanos (libéral), et l’aile radicale que représente Podemos, pour former un nouveau gouvernement. Les indépendantistes basques et catalans ont posé leurs conditions, rejetées. Cette impasse politique devrait conduire à de nouvelles élections législatives le 26 juin prochain.

Aujourd’hui, l’Espagne n’a pas de gouvernement élu. Le Premier ministre sortant se contente de gérer les affaires courantes. Et l’Espagne, traditionnellement partagée entre deux forces politiques, se retrouve avec quatre partis et un pays ingouvernable. «En attendant, nous tentons, à Barcelone, conclut Vanesa Valiño, d’imaginer de nouvelles formes de démocratie participative et de vie en commun».

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