Culture

Les homos prisonniers de la cage aux folles

Jonathan Schel, mis à jour le 15.10.2009 à 19 h 30

Les films commerciaux sur les gays utilisent toujours les mêmes clichés depuis trente ans.

Le rose et le noir. DR.

Le rose et le noir. DR.

Il y a de grandes affiches, partout en France, qui vous sautent au visage avec leurs couleurs vives. On y voit un Gérard Jugnot méconnaissable, les jambes gainées de blanc, le visage peinturluré, posé sur une fraise rose vif, une perle se balançant élégamment au bout de son oreille gauche. Disparus le sage professeur des Choristes ou le ronchon Monsieur Batignole! Voici Pic Saint Loup, grand couturier forcément excentrique qui règne sur la mode du XVIe siècle comme aujourd'hui Karl Lagerfeld...

Avec cette photo et ce pitch, s'il fallait deviner une chose, une seule, sur le personnage que joue Gérard Jugnot dans Rose et noir (son nouveau film comme acteur et comme réalisateur), on trouverait tout de suite... Pic Saint Loup aime les hommes bien sûr, il s'entoure de mignons, il a des gestes affectés et une voix qui part dans les aigus. Il a aussi le goût de la déco et des vêtements, et une peur paralysante du danger. Bref, Pic Saint Loup est une grande folle.

Il y a de grandes affiches, partout dans Paris, qui vous sautent au visage avec leurs couleurs vives. On y voit Didier Bourdon travesti en perruque blonde, boa de plumes et fourreau rouge façon Marilyn dans Les Hommes préfèrent les blondes. A ses côtés, Christian Clavier, en costume d'homme mais d'une délicate nuance de parme et dans une pose efféminée. Entre ça et le titre — La Cage aux folles (actuellement au théâtre de la porte Saint-Martin), encore moins de doute qu'avec Jugnot: Clavier et Bourdon jouent, eux aussi, de grandes folles.

L'homo, forcément, aime la déco

Il n'y avait pas d'affiches mais on tombait dessus cet été à la télé, un peu tard le soir. Dans Mon incroyable fiancé sur TF1, le candidat, Christopher, devait faire croire à sa famille (moyennant finance cela va sans dire... 100.000 euros, donc nettement plus que pour arriver à l'heure à l'école dans l'académie de Créteil) qu'il était tombé amoureux d'un homme et allait l'épouser.

Pour convaincre son entourage qu'il est bien gay, cet homme s'intéresse pour la première fois à la déco (car l'homosexuel est fin décorateur), et aux vêtements. Il se coltine un «incroyable fiancé» qui pique des crises d'hystérie et a des gestes maniérés, évidemment. Stupeur de Christopher qui craque un soir: «moi, je suis un vrai homme!». Avant de se reprendre: «Les gens qui sont vraiment homosexuels et doivent l'avouer à leur famille ont pas 100.000 euros derrière». C'est sûr.

Les folles sont partout, si bien qu'on finit par se poser la question. Pourquoi cette caricature est-elle la représentation la plus courante des homosexuels sur nos écrans? Comme Mon incroyable fiancé, Rose et noir plaide, bien sûr, pour la tolérance. A la fin de l'émission, tout le monde pleure en disant que l'important, c'est l'amour, quel que soit le sexe des protagonistes. Quant au film, c'est une fable située pendant l'Inquisition et qui montre Saint Loup et ses amis, un juif et un musulman, menacés de mort lors d'un séjour en Espagne.

Les mêmes clichés éculés: souffrance contre éternelle folle

Mais pour en arriver à ce message final, il faut en passer par tous les clichés les plus éculés. Jugnot explique, dans le dossier de presse du film, qu'il voit Saint Loup «comme un archétype: la folle ches les homos comme il y a le macho ou la femme écervelée chez les hétéros». Il a raison, bien sûr; l'archétype existe. C'est celui qu'utilise justement Jean Poiret dans La Cage aux folles, avec son duo de personnages principaux: d'un côté, Zaza, le travesti extravagant et maniéré; de l'autre, Georges, son compagnon, comique parce qu'il prétend - dans une parodie de vie domestique - être le mari de cette femme-là. Comique parce qu'il masque, au fond, sa nature féminine en singeant la virilité... Exactement — trente ans avant — le couple mis en scène par TF1 cet été.

Dans la représentation de l'homosexualité, le cinéma français est divisé en deux camps. Côté auteurs, la tendance Téchiné: une représentation de l'homosexualité volontiers souffrante, douloureuse, masochiste. Côté grosses machines commerciales, la vision Pédale douce: la folle, l'éternelle folle, encore et toujours. Dans les deux cas, le triste résultat est que le personnage en question est résumé à son orientation sexuelle — homosexuel(le) donc victime d'un destin tragique ou bien homosexuel(le) donc comique, et excentrique. On est loin de Pedro Almodovar — pour rester sur le registre des travestis — qui donne à ses personnages mille autres traits distinctifs que leur préférence sexuelle, et qui, quand il met en scène des travestis, ne cherche ni à nier leur identité, ni à la tourner en ridicule.

«La communauté a raté une occasion de s'emparer d'un sujet homosexuel qui, c'est très rare, a été le sujet N°1 cette semaine en France», écrivait lundi Didier Lestrade, à propos de l'affaire Mitterrand.  Peut-être la société toute entière pourrait-elle profiter de la sortie de Rose et noir pour s'interroger, un moment, sur le regard qu'elle porte, et que ses fictions reflètent, sur ce fameux «sujet homosexuel». Et si on se demandait pourquoi, en fin de compte, la vision d'un homme qui prend des attitudes féminines, ou qui porte une robe, est censée nous faire rire aux éclats? Et si on sortait, enfin, les homosexuels de la cage aux folles?

Jonathan Schel

Image de une: Le rose et le noir. DR.

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