Les homos prisonniers de la cage aux folles
Les films commerciaux sur les gays utilisent toujours les mêmes clichés depuis trente ans.
- Le rose et le noir. DR. -
Il y a de grandes affiches, partout en France, qui vous sautent au visage avec leurs couleurs vives. On y voit un Gérard Jugnot méconnaissable, les jambes gainées de blanc, le visage peinturluré, posé sur une fraise rose vif, une perle se balançant élégamment au bout de son oreille gauche. Disparus le sage professeur des Choristes ou le ronchon Monsieur Batignole! Voici Pic Saint Loup, grand couturier forcément excentrique qui règne sur la mode du XVIe siècle comme aujourd'hui Karl Lagerfeld...
Avec cette photo et ce pitch, s'il fallait deviner une chose, une seule, sur le personnage que joue Gérard Jugnot dans Rose et noir (son nouveau film comme acteur et comme réalisateur), on trouverait tout de suite... Pic Saint Loup aime les hommes bien sûr, il s'entoure de mignons, il a des gestes affectés et une voix qui part dans les aigus. Il a aussi le goût de la déco et des vêtements, et une peur paralysante du danger. Bref, Pic Saint Loup est une grande folle.
Il y a de grandes affiches, partout dans Paris, qui vous sautent au visage avec leurs couleurs vives. On y voit Didier Bourdon travesti en perruque blonde, boa de plumes et fourreau rouge façon Marilyn dans Les Hommes préfèrent les blondes. A ses côtés, Christian Clavier, en costume d'homme mais d'une délicate nuance de parme et dans une pose efféminée. Entre ça et le titre — La Cage aux folles (actuellement au théâtre de la porte Saint-Martin), encore moins de doute qu'avec Jugnot: Clavier et Bourdon jouent, eux aussi, de grandes folles.
L'homo, forcément, aime la déco
Il n'y avait pas d'affiches mais on tombait dessus cet été à la télé, un peu tard le soir. Dans Mon incroyable fiancé sur TF1, le candidat, Christopher, devait faire croire à sa famille (moyennant finance cela va sans dire... 100.000 euros, donc nettement plus que pour arriver à l'heure à l'école dans l'académie de Créteil) qu'il était tombé amoureux d'un homme et allait l'épouser.
Pour convaincre son entourage qu'il est bien gay, cet homme s'intéresse pour la première fois à la déco (car l'homosexuel est fin décorateur), et aux vêtements. Il se coltine un «incroyable fiancé» qui pique des crises d'hystérie et a des gestes maniérés, évidemment. Stupeur de Christopher qui craque un soir: «moi, je suis un vrai homme!». Avant de se reprendre: «Les gens qui sont vraiment homosexuels et doivent l'avouer à leur famille ont pas 100.000 euros derrière». C'est sûr.
Les folles sont partout, si bien qu'on finit par se poser la question. Pourquoi cette caricature est-elle la représentation la plus courante des homosexuels sur nos écrans? Comme Mon incroyable fiancé, Rose et noir plaide, bien sûr, pour la tolérance. A la fin de l'émission, tout le monde pleure en disant que l'important, c'est l'amour, quel que soit le sexe des protagonistes. Quant au film, c'est une fable située pendant l'Inquisition et qui montre Saint Loup et ses amis, un juif et un musulman, menacés de mort lors d'un séjour en Espagne.
Les mêmes clichés éculés: souffrance contre éternelle folle
Mais pour en arriver à ce message final, il faut en passer par tous les clichés les plus éculés. Jugnot explique, dans le dossier de presse du film, qu'il voit Saint Loup «comme un archétype: la folle ches les homos comme il y a le macho ou la femme écervelée chez les hétéros». Il a raison, bien sûr; l'archétype existe. C'est celui qu'utilise justement Jean Poiret dans La Cage aux folles, avec son duo de personnages principaux: d'un côté, Zaza, le travesti extravagant et maniéré; de l'autre, Georges, son compagnon, comique parce qu'il prétend - dans une parodie de vie domestique - être le mari de cette femme-là. Comique parce qu'il masque, au fond, sa nature féminine en singeant la virilité... Exactement — trente ans avant — le couple mis en scène par TF1 cet été.
Dans la représentation de l'homosexualité, le cinéma français est divisé en deux camps. Côté auteurs, la tendance Téchiné: une représentation de l'homosexualité volontiers souffrante, douloureuse, masochiste. Côté grosses machines commerciales, la vision Pédale douce: la folle, l'éternelle folle, encore et toujours. Dans les deux cas, le triste résultat est que le personnage en question est résumé à son orientation sexuelle — homosexuel(le) donc victime d'un destin tragique ou bien homosexuel(le) donc comique, et excentrique. On est loin de Pedro Almodovar — pour rester sur le registre des travestis — qui donne à ses personnages mille autres traits distinctifs que leur préférence sexuelle, et qui, quand il met en scène des travestis, ne cherche ni à nier leur identité, ni à la tourner en ridicule.
«La communauté a raté une occasion de s'emparer d'un sujet homosexuel qui, c'est très rare, a été le sujet N°1 cette semaine en France», écrivait lundi Didier Lestrade, à propos de l'affaire Mitterrand. Peut-être la société toute entière pourrait-elle profiter de la sortie de Rose et noir pour s'interroger, un moment, sur le regard qu'elle porte, et que ses fictions reflètent, sur ce fameux «sujet homosexuel». Et si on se demandait pourquoi, en fin de compte, la vision d'un homme qui prend des attitudes féminines, ou qui porte une robe, est censée nous faire rire aux éclats? Et si on sortait, enfin, les homosexuels de la cage aux folles?
Jonathan Schel
Image de une: Le rose et le noir. DR.
Mis à jour le 15/10/2009 à 19h30









































Et si on se demandait pourquoi, en fin de compte, la vision d'un homme qui prend des attitudes féminines, ou qui porte une robe, est censée nous faire rire aux éclats?
Parce que cela nous rassure. En riant, on trahit inconsciemment notre gène vis à vis de l'homosexualité, mais on se rassure. Ce personnage de grande folle, ce n'est pas nous. Il est trop différent pour nous menacer. On est bien des hétéros. (Ou la femme, maîtresse, copine d'un hétéro).
Il me semble que depuis trente ans les choses ont bien changé pour les homos en France.
Comme tous les êtres humains, s'ils sont prisonniers ils le sont surtout des prisons mentales qu'ils se construisent à eux-mêmes.
Regardez autour de vous et vous verrez qu'ils se débrouillent plutôt mieux que les autres.
Je ne dis pas qu'ils n'ont pas de problèmes surtout s'ils sont très jeunes, mais il me semble que leurs problèmes sont plus liés au mileu social qui est le leur qu'à leur homosexualité.
Quel jeune, surtout d'un milieu défavorisé, n'a pas de problèmes aujourd'hui ?
Que les humoristes nous fassent rire des manières des folles, qui pourrait s'en offusquer, sauf les pisse-vinaigre ? Les homos d'ailleurs ne se mettent-ils pas en scène eux mêmes de manière outrancière dans leurs gay-pride ou autres spectacles ?
Puisque les mêmes clichés sont utilisés depuis trente ans cela veut tout simplement dire que c'est un ressort comique qui marche, sans doute pour les raisons avancées par El Gato.
Cela n'empêche pas Almodovar d'avoir son public, ce n'est pas le même voila tout.
Reprocherait-on au public du football de ne pas se rendre à l'opéra ?
je vous invite à prendre connaissance des rapports annuels sur l'homophobie en France pour approfondir un peu les "prisons mentales que les homos se construisent à eux-mêmes".
voir sur http://www.sos-homophobie.org/
à moins que les premiers responsables de l'homophobie soient les homos eux mêmes
les juifs responsables de l'antisémitisme
les femmes responsables de la mysoginie
les arabes responsables du racisme
etc.
étoiles jaunes, triangles roses... étaient en tous cas dans les mêmes camps.
Si je vous ai blessé, j'en suis tout à fait désolée, ça n'était pas le but.
Il était évident que dans mon commentaire je ne parlais aucunement de ce qui se passe dans les banlieues où, comme je l'ai appris en cliquant sur votre lien, les principes républicains y sont remplacés par sexisme, machisme et homophobie issus de traditions religieuses archaïques.
A propos, que dit SOS Racisme sur le sujet ?
Cordialement.
Les prisons mentales dont vous parlez sont le fait du regard que la société dans son ensemble porte sur les homosexuels, toujours aujourd'hui, même si on avoue moins facilement sa gêne voire son homophobie latente. Si les homosexuels finissent par s'y conformer, c'est très fâcheux sans doute, mais à qui la faute au fond? Les jeunes homosexuels se suicident davantage que les autres, c'est un fait qui prouve qu'être homosexuel reste une souffrance profonde pour bien des gens.
Le vrai problème des représentations outrancières, comme le souligne très justement M. Schell, c'est qu'elles réduisent l'identité des homosexuels à leur orientation sexuelle, d'ailleurs caricaturée. Quel hétérosexuel accepterait d'être réduit à l'image du beauf supporter de football basique et buveur de bière? C'est pourtant cette violence de l'image et du regard qu'on impose depuis trente ans aux homosexuels à travers ces films commerciaux. Et la gay pride ne saurait constituer un argument pour justifier un tel regard : en se mettant ainsi en scène, comme vous le dites, les homosexuels ne font que se réapproprier l'image qu'on leur renvoie pour mieux maîtriser un regard extérieur qui sinon leur échappe totalement. C'est une réaction naturelle, et sans doute assez saine.
L'altérité n'est vraiment acceptée et considérée que le jour où la majorité apprend à la voir dans sa complexité, à la regarder vraiment, non lorsqu'elle lui tend un miroir déformant qui ne renvoie au fond que le reflet de ses propres angoisses face à ce qui ne cesse de la déranger dans ses certitudes.
Je suis un pur hétéro mais j'ai le plaisir de connaître des homos depuis des années avec qui notre famille fait la fête.
Mes enfants ont été élevés dans le respect des homos avec une idée simple, l'ensemble de la socièté ne fait qu'un, la couleur ou l'homosexualité et autres ne sont pas des critères qui divisent bien au contraire ils permettent de mieux accepter la diversité qui fait partie des richesses de ce monde.
L'homophobie "se combat" d'abord à l'école de la République, puis dans les familles.
Je pense que notre pays a évolué mais il y a encore bien du chemin à faire et tout d'abord arrêter tous ces clichés type cage aux folles qui sont des caricatures absurbes et combien dégradantes pour l'ensemble des homos. La aussi il ya certainement de l'éducation à faire.
Bien cordialement
"Reprocherait-on au public du football de ne pas se rendre à l'opéra ?"
Je partirai de cette simple phrase, issue d'un commentaire : bien évidemment, on ne lui reporcherait pas... mais qu'est-ce qui vous dit que le public du football (au moins une partie) ne se rend pas à l'opéra?
Ainsi les gens parlent-ils DES homosexuels, comme si le simple partage d'une orientation sexuelle et des demandes communes pouvaient résumer une personne.
C'est peut-être sur ce terrain qu'il faudrait agir pour lutter contre l'homophobie, la reconnaissance de la diversité parmis les homosexuel(le)s qui n'est que l'exacte similitude de la diversité des hétéros ! de même qu'il y a des beaufs, des intellos, des branchés, des ploucs, il y a des folles, des planqués, des militants, des homos de gauche ou des homos de droite !
Peut-être serait-il temps qu'à chaque fois qu'on parle de visiblité homosexuelle, on arrete le procès "il est trop ceci, il est trop cela, cela nuit AUX homosexuels".
En tant qu'homosexuel, je ne laisse à personne le droit de me representer, eut-il la même orientation sexuelle que la mienne.
Pour autant, quand je vois une folle à l'ecran, je suis content de voir un homosexuel visible et je me fout de savoir ce que ma voisine va penser de moi à cause de cet affichage médiatique.
Pour autant, Marianne, non, l'homophobie ne se réduit pas à la banlieue, elle est encore bien présente malgré les progrès de ces dernières années.