Culture

Pour vous détendre, faites une cure de faits divers

Temps de lecture : 9 min

En moins de deux ans, quatre séries américaines, «Serial», «Making a Murderer», «The Jinx» et «The People v. OJ Simpson», ont redonné ses lettres de noblesse au genre policier aux États-Unis, en faisant d'affaires réelles, voire célèbres, un véritable terreau à fantasmes.

«The People V. OJ Smpson: American Crime Story» (Fox).
«The People V. OJ Smpson: American Crime Story» (Fox).

C'était l'une des séries les plus attendues de l'année, et elle n'a pas déçu. En l'espace de dix épisodes, The People v. OJ Simpson: American Crime Story reconstitue brillamment le «procès du siècle» qu'ont vécu les États-Unis en 1995: celui de l'ancienne star de football américain O.J. Simpson, accusé du meurtre de son ex-femme, Nicole Brown, et de son ami Ron Goldman, un acteur et serveur. Un procès étalé sur dix mois, qui avait rouvert nombre de plaies pas encore refermées après l'affaire Rodney King et les émeutes de Los Angeles en 1992 –O.J. Simpson est noir, les deux victimes, elles, étaient blanches.

Scott Alexander et Larry Karaszewski, les créateurs de The People v. O.J. Simpson, donnent une réponse assez étrange quand on leur demande en quoi leur série peut être comparée à d'autres séries policières de ces dernières années, comme Serial, The Jinx ou Making a Murderer:

«Toutes ces œuvres sont des documentaires.»

Étrange, en effet, car contrairement aux autres, The People v. O.J. Simpson n'est pas un documentaire mais une reconstitution, avec Cuba Gooding Jr. dans le rôle titre et d'autres acteurs connus, comme David Schwimmer et John Travolta. Mais comme Serial, comme The Jinx, comme Making a Murderer, elle a le talent de vous immerger dans un univers digne des meilleurs romans noirs. Le tout avant que vous ne réalisiez soudain, en plein milieu d'un épisode, que tout (ou presque) est vrai.

Et cette réaction peut vous pousser à vous demander ce que vous êtes en train de regarder, comme l'expliquait justement Linda Holmes, la critique pop culture de NPR, la radio publique américaine, lors de la sortie de Serial:

«Il y a ce sentiment bizarre où l'on se demande si c'est du divertissement ou non. Et l'on finit par avoir des gens qui ne veulent pas qu'on leur dise quoi que ce soit, qui ne veulent pas être spoilés. Je ne pense pas avoir jamais entendu de gens dire qu'ils ne veulent pas lire cet article tout de suite, qu'ils ne veulent pas déjà connaître la fin. On peut tracer des similarités avec des films basés sur des faits réels. Si vous spoilez la fin d'Apollo 13, les gens vont vous dire “Ne me dis rien”. C'est très intéressant à observer.»

Contrairement à une série comme True Detective ou Lost, où les questions soulevées par les scénaristes n'auront pas toutes de réponses, ici, toutes peuvent potentiellement en avoir une. Il suffit de voir le nombre de forums, de blogs, de sites, qui cherchent les réponses à toutes ces questions. Petite plongée dans l'univers du true crime de qualité.

1.Le documentaireSerial

Pour Sarah Bunting, la créatrice du site Previously TV, le phénomène a débuté avec le podcast Serial, en octobre 2014:

«Je pense que Serial a marqué le début de cette tendance qui consiste à prendre ce genre au sérieux et à en attendre quelque chose de bien, au lieu de le considérer comme quelque chose d'uniquement trashy.»


Serial est un dérivé de This American Life, le podcast le plus populaire outre-Atlantique jusqu'alors. Au moment de son lancement, Ira Glass, qui présente This American Life, indiquait que l'ambition du projet était de ressembler à une série de prestige:

«Nous souhaitons que vous profitiez de la même expérience que lorsque vous regardez une très bonne série de HBO ou de Netflix, où vous apprenez à connaître les personnages et où l'action se déroule semaine après semaine, mais avec une vraie histoire et sans images. Un peu comme House of Cards, mais vous pouvez en profiter pendant que vous conduisez.»

Chaque saison d'une dizaine d'épisodes (à la durée compriese entre trente minutes et une heure) se concentre sur une affaire spécifique. La première est revenue sur le meurtre d'une jeune lycéenne, Hae Min-Lee, en 1999, et la condamnation (à tort?) de son ancien petit copain, Adnan Syed, quand la seconde se concentrait sur le soldat américain Bowe Bergdahl, enlevé par les Talibans alors qu'il quittait sa base militaire en Afghanistan, en 2009, avant d'être libéré cinq ans plus tard.

En l'espace de quelques épisodes, Sarah Koenig a permis de redonner ses lettres de noblesse au true crime. Car le genre en lui-même n'a rien de bien nouveau, expliquait-elle au Guardian, en octobre 2014, alors que le podcast venait de se lancer. «Peut-être que c'est nouveau pour un podcast, et essayer de raconter ça comme un documentaire est très, très compliqué. Mais le faire sous forme de séries, c'est aussi vieux que Dickens.» Après le lancement de la deuxième saison, elle revenait un peu plus en longueur sur le classicisme du genre dans une interview avec le New Yorker:

«Rien de ce que j'ai fait n'était vraiment nouveau. Le journalisme narratif n'est pas nouveau. Raconter une histoire avec plusieurs épisodes, ce n'est pas nouveau. Avoir une voix dans ses histoires n'est pas nouveau. Il y avait quelque chose dans le fait de faire coïncider tout cela et le fait que l'on doive attendre une semaine entre chaque épisode. Les gens se sont retrouvés à s'amuser et à interagir avec du divertissement en même temps. Et puis ils se sont dit: “Attendez, c'est du journalisme”. Et ils interagissent avec du journalisme de la même façon qu'avec du divertissement. De là, on peut se demander si c'est raisonnable? Je pense que oui, tant que l'on s'en tient à des principes journalistiques. Tant que l'on respecte la vérité, je pense que c'est bon.»

2.Le documentaire qui vire à la fictionMaking a Murderer

Making a Murderer est le genre de documentaire qui vous prend aux tripes et vous pousse à vous révolter. Un travail titanesque réalisé par Laura Ricciardi et Moira Demos à partir de 700 heures de rushes, racontant l'histoire de Steven Avery, libéré après dix-huit ans de prison pour un crime qu'il n'avait pas commis, avant d'être à nouveau condamné –cette fois-ci à perpétuité– pour un crime qu'il pourrait bien ne pas avoir commis, comme le laissent penser les réalisateurs.


Deux points pourraient cependant indiquer que Making a Murderer délaisse le côté documentaire. Sur la forme, tout d'abord. Comme nous l'expliquions quelques semaines après la sortie de la série, en janvier 2016:

«Les producteurs ont décidé de brouiller les frontières entre documentaire et fiction en reprenant le code le plus important d’une série télé: le cliffhanger, c’est-à-dire le rebondissement de dernière minute en fin d’épisode. Un choix intéressant puisque inattendu: n’importe qui peut aller en ligne et apprendre où en est l’affaire aujourd’hui. Rien à voir, donc, avec le dernier plan du dernier épisode de la dernière saison de Game of Thrones. Mais en décidant d’intercaler un nouvel élément inattendu à la fin de chaque épisode, Netflix a décidé de se passer de l’histoire telle qu’elle est actée aujourd’hui pour suivre sa propre narration et garder l’internaute avec lui jusqu’au bout.»

Le deuxième problème de Making a Murderer réside dans le fond, comme le détaillait le New Yorker dans un long article consacré à la série:

«Ricciardi et Demos ont balayé d'un revers de main l'idée qu'elles n'étaient pas à la recherche de la vérité, affirmant qu'elles cherchaient simplement à enquêter sur l'affaire Avery et n'avaient pas d'avis sur sa culpabilité ou son innocence. Pourtant, Making a Murderer ne cherche jamais l'oscillation intellectuelle et psychologique qui était si caractéristique de Sarah Koenig et Julia Snyder dans Serial

Le documentaire laisse clairement penser que Steven Avery est innocent et oublie de mentionner de nombreuses preuves du contraire. Le magazine évoque notamment certains éléments du passé du personnage principal du documentaire, ou l'absence, dans les dix heures diffusées, du fait que Brendan Dassey, le neveu de Steven Avery, a confessé l'avoir aidé à déplacer le véhicule de la victime, Teresa Halbach, avant de soulever le capot et d'enlever le câble de batterie. «Les enquêteurs ont ensuite trouvé l'ADN issu de la sueur d'Avery sur la serrure du capot –une preuve qui serait presque impossible à fabriquer.»

3.La fausse fictionThe People v. O.J. Simpson: An American Crime Story

The People v. O.J. Simpson est donc différente des autres dans la mesure où les auteurs ont décidé de reconstituer toutes les scènes. Cuba Gooding Jr., présent à Paris dans le cadre du festival Séries Mania, nous explique qu'il étudiait certaines archives pour imiter au mieux la réalité:

«On veut que les gens ne se détachent pas de notre performance parce qu'ils estiment que ce que vous faites est trop éloigné de la vérité. Donc, on regarde des documentaires, certaines vidéos particulièrement, comme tout ce qui s'est passé dans la salle d'audience. On voulait être sûr de reproduire certains gestes. La scène des gants, par exemple [quand, lors du procès, O.J. Simpson enfile les gants utilisés par le meurtrier, ndlr]. On l'étudie, on la regarde, on essaie de saisir où il en est dans sa tête, et on essaie de faire pareil.»


L'ancienne procureure Marcia Clark a d'ailleurs raconté avoir eu du mal à regarder la série:

«C'est incroyable. Je ne peux pas la regarder comme tout le monde. Pour moi, c'est revivre un cauchemar. Tout, là-dedans, est horrible. C'est vous dire si c'est bien réalisé. Ils arrivent à si bien saisir ce qui s'est passé. Ryan Murphy [l'un des producteurs exécutifs de la série, ndlr] a eu la vision et le courage de mentionner les questions importantes. Ils ont réussi à saisir la question raciale ou le sexisme, ce dont personne ne voulait parler à l'époque.»

La série a été fact-checkée, épisode après épisode, notamment dans Vulture, par Jim Newton, qui était alors le journaliste du Los Angeles Times qui a couvert l'arrestation, puis le procès d'O.J. Simpson:

«J'étais sceptique avant le début de la série. J'avais peur qu'elle aille dramatiser ou déformer une histoire que je prends très sérieusement, et j'en sors conquis. Il y a des moments où ils ont pris des libertés avec ce qui s'est vraiment passé, mais pour moi, c'est la plupart du temps au service d'un plus grand intérêt. Je ne pense pas que cela nuit à ce qui s'est vraiment passé.

Ça vous ramène en arrière, et ça le fait d'une façon qui est vraiment satisfaisante. Des choses ont changé et d'autres non, et la série fait un superbe effort pour vous ramener à cette période et l'enrober dans un contexte contemporain.»

4.Le documentaire qui influe directement sur une affaireThe Jinx: The Life and Deaths of Robert Durst

Si vous n'avez pas encore vu The Jinx, on vous conseille d'abandonner cet article ici.

La série d'Andrew Jarecki laisse le spectateur bouche bée après sa dernière scène où, après nous avoir baladés pendant six épisodes pour savoir si Robert Durst était ou non coupable de trois meurtres (il en a reconnu un en état de légitime défense), et après nous avoir montré un détail clé qui l'implique dans un d'entre eux, on entend, à la toute fin du dernier épisode, à l'issue d'une dernière interview, le milliardaire se rendre aux toilettes et oublier son micro (comme il semblait l'avoir déjà fait quelques épisodes auparavant). Le reste, vous pouvez l'écouter ci-dessous:


Quelques heures plus tôt, Robert Durst avait été arrêté par la police, ce qui laisse de nombreuses questions en suspens. Lors de l'épisode précédent, Andrew Jarecki, le réalisateur, avait mis la main sur une lettre dont l'écriture et la faute d'orthographe sur l'enveloppe laissent penser que Robert Durst est bien responsable du meurtre de Susan Berman, à Los Angeles, en 2000. Mais plutôt que de la livrer tout de suite à la police, il a préféré la mettre à l'abri dans un coffre-fort, en faire une copie, avant de la montrer finalement à Robert Durst lors de la dernière interview. Ce qui soulève de nombreuses questions, soulignait alors Télérama:

«Pourquoi Jarecki a-t-il gardé cette preuve clef pour soigner la dramaturgie de son documentaire, et ne l'a pas immédiatement livrée à la police (il la place en sécurité dans un coffre-fort, mais la garde pour lui) ? Quelle a été la temporalité des événements? [...] Pourquoi Durst a-t-il été arrêté par la police au moment de la diffusion du dernier épisode? Jarecki s'est-il arrangé pour livrer sa preuve au moment opportun pour faire le buzz?»

Comme l'expliquait Sébastien Mauge en avril dernier sur Slate, «on pourrait voir fleurir prochainement, sous l’impulsion par exemple de Netflix, ces "Faites-entrer l’accusé" améliorés, tentés de franchir la ligne jaune pour mettre en valeur des sujets qui auront de toute façon du mal à rivaliser avec le matériau initial de l’œuvre d’HBO». Pour tout le bien que font ces différentes séries en illustrant un système judiciaire malade, elles risquent aussi d'inspirer certaines personnes de manière plus malsaine. Arriver à une conclusion similaire à celle de The Jinx est facile avec de la fiction: il suffit d'une bonne imagination. Y arriver avec la réalité est beaucoup plus compliqué, car l'histoire ne va pas nécessairement s'y prêter. Sauf à céder à la tentation de la tordre pour un bon twist final.

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