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Prince, le prisonnier du temps

Vincent Brunner, mis à jour le 24.04.2016 à 16 h 55

Visionnaire puis rétrograde, en avance puis en retard, il a mené une carrière paradoxale où les bonds en avant ont parfois été annihilés par des malheureux pas en arrière.

Prince aux Billboard Music Awards, le 19 mai 2013. Ethan Miller / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Prince aux Billboard Music Awards, le 19 mai 2013. Ethan Miller / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Depuis la mort de Prince, jeudi 21 avril, chacun de ses fans, du plus hardcore au sympathisant compatissant, s’est transformé en explorateur du net. Quand en janvier, on a pleuré Bowie, il suffisait juste de savoir cliquer pour pouvoir entamer une célébration non-stop. Avec Prince, à part quelques pépites qui traînent, la fête d’adieu est d’un silence assourdissant. Quoi de plus triste que toutes ces vidéos de fans postées de son vivant et totalement muettes suite aux menaces de ses représentants légaux?

En 2010, Prince annonçait la mort d’internet, affirmant au journal belge Het Nieuwsblad que «c’était dépassé». Pourtant, il y a tout juste une décennie, il recevait un Webby Award, soit une récompense pour son utilisation visionnaire du réseau mondial! Prétendre qu’il a toujours exprimé son mépris du net constitue donc une réécriture de faussaire.

Avant Radiohead et tous les autres, Prince a expérimenté, au début des années 2000, un modèle alors inédit de relation directe entre l’artiste et son public. Grâce au site du NPG Music Club (depuis longtemps inopérant), il gèrait sans intermédiaire son fan-club. Le droit d’entrée –100 dollars– permettait de télécharger des inédits live, voire même des albums entiers comme Xpectation, lâché en cadeau le 1er janvier 2003. Grâce à son adhésion, on pouvait aussi obtenir des places mieux placées à ses shows –les premiers rangs étaient réservés au NPG Music Club– et même des coffrets bien ventrus comme One Nite Alone Live, qui contenait en bonus un très bel album enregistré seul au piano, jamais sorti dans le commerce (jusqu’à ce qu’il entre au catalogue de Tidal en 2015). Pour avoir fait partie de cette aventure, je peux le certifier: on en avait quand même pour son argent.

Et puis, de manière quasi-incompréhensible, le ressort s’est cassé. Après avoir ravi ses fans, Prince s’est désintéressé du NPG Music Club, qu’il a laissé s’éteindre à petit feu… Paradoxalement, le site a fermé quelques mois après qu’il a obtenu son Webby Award. La décennie suivante, Prince prendra ses distances avec le net qu’il considère comme un objet du passé et débilitant. Ça ne l’empêchera de se laisser séduire un temps par Twitter: à l’été 2013, il y ouvre un compte sous le nom de 3rd Eye Girl –également celui de son nouveau groupe. Le compte disparaîtra mais Prince reviendra sous son simple pseudonyme (@prince). Surtout, c’est par son anachronique contrôle du partage de sa musique et une vision de la propriété intellectuelle rétrograde qu’il aura marqué l’histoire de la consommation online de la musique.

En septembre 2015, une cour d’appel américaine a rendu son verdict dans l’affaire opposant Stephanie Lenz à Universal Music Corp. La fin d’une histoire totalement abracadabrantesque: en septembre 2007, Stephanie Lenz avait posté sur YouTube une vidéo de trente secondes montrant son bébé faisant le fou avec en fond sonore très vague la chanson présente sur Purple Rain «Let’s Go Crazy» (vous l’avez?). Quelques mois plus tard, Universal lui a expressément demandé de retirer cette vidéo sous prétexte qu’elle violait les droits de l’auteur, Prince. Au final, la cour d’appel a tranché en faveur de Stephanie Lenz, estimant grosso modo que les ayant droits devaient exercer leur droit de retrait de manière raisonnable et pas de manière systématique comme des gros bourrins. Du coup, le nom de Prince reste lié pour l’éternité à une affaire absurde. Comment en est-on arrivé là, bon sang?


La décennie où tout lui a réussi

«In France, a skinny man died of a big disease with a little name…» («En France, un homme maigre est mort d’une grosse maladie avec un petit nom»). C’est ainsi que s’ouvre la chanson «Sign O’The Times» qui donne son nom au double album éponyme de 1987. En juste une phrase, Prince nous inscrit dans la réalité des années 80 et ses victimes du sida. Le reste de la chanson, portée par un arrangement synthétique intemporel composé sur l’échantillonneur Fairlight, règle son compte à cette décennie qui l’a vu devenir aux côtés de Michael Jackson ou Madonna un poids lourd de la pop. Jamais Prince n’aura été aussi lucide sur son époque et ça n’est pas une coïncidence s’il écrit la sociale «Sign O’The Times» lors de la seule décennie où il ne sera jamais en décalage.

Pendant les années quatre-vingt, tout lui réussit ou presque. Avec 1999, en 1982, tout seul avec ses machines, il compose une pop du futur toujours d’actualité et moins datée au final que ses derniers albums. En 1984, Purple Rain et ses hits chromés lui permettent de toucher le grand public, de devenir une icône, un sex symbol et l’archétype du créateur moderne. Insatiable, Prince compose tout le temps, pour lui et pour tous ceux qui trouvent grâce à ses yeux. Enfin, surtout pour celles qui lui tapent dans l’œil. Alors que la guitariste Wendy Melvoin s’est imposée au sein de The Revolution comme un de des bras droits, il tombe amoureux de la sœur de celle-ci, Susannah. Poussé par la passion, il monte un groupe autour d’elle, The Family, et écrit pour lui «Nothing Compares 2 U» (qui, ouaip, deviendra plus tard un tube pour Sinead O’Connor).

Pendant ces eighties qui lui collent à la peau, Prince déborde d’idées de chansons, monte le girls band Vanity 6, offre «Manic Monday» aux Bangles. Surtout, il veut battre le reste du monde sur le terrain de la créativité. Au printemps et à l’été 1986, il enregistre avec ses accompagnateurs de The Revolution ce qui doit devenir son chef d’œuvre, le double album Dream Factory. Au cours de l’année, badadoum, The Revolution se sépare et Prince imagine plutôt enregistrer tout un disque avec la voix pitchée, un disque qu’il attribuera à son alter ego Camille. Oh et puis non, marche arrière, à la place, il va sortir le triple album Crystal Ball, qui compilera tous ces projets. Sauf que Warner, échaudé par les mauvaises ventes de l’excellent Parade, n’approuve pas ce format-fleuve et le convainc de revenir à quelque chose de plus raisonnable. Ça sera le formidable Sign O’ The Times.

Hélas, dans l’opération, certaines de ses meilleures chansons restent sur le carreau. Les dix minutes incroyables de «Crystal Ball» seront sauvées de l’oubli en 1998 avec d’autres joyaux («Last Heart», «Dream Factory», etc) par un coffret anthologique qui, pour ajouter un peu de confusion, est intitulé Crystal Ball mais n’a rien à voir avec ce qu’il planifiait en 1986. En revanche, le petit chef d’œuvre pop de «All My Dreams» n’aura jamais droit à une sortie officielle alors que c’est facilement une de ses dix meilleures chansons.


Fin 1987, six mois après la sortie de Sign O’ The Times, est annoncé le Black Album. Au programme: pochette noire, ambiance dark et funk paranoïaque. Une semaine avant sa sortie, tel Brian Wilson cauchemardant au sujet de Smile en 1967 Prince voit dans Black Album l’œuvre du diable et le condamne à l’oubli… partiel: des exemplaires promo circulent et vont alimenter le réseau des pirates.

À partir de là, la carrière de Prince se joue sur deux plans. Il y a la réalité où il se montre costaud sur les fondamentaux mais quand même moins inventif (Lovesexy, la BO du premier Batman de Burton). Mais, en parallèle, existe pour les fans qui ont accès aux pirates une réalité alternative où Prince est un insatiable génie, l’héritier de Miles Davis (qui l’appelle «le nouveau Duke Ellington» et joue avec lui pour le Nouvel An de 1988). Et de ce génie qui ne peut s’arrêter, il faut entendre la moindre démo qui se révèle aussi précieuse ce qu’il est officiellement mis en vente.

Mojo perdu

Ce décalage et ce fossé entre ses ambitions artistiques et son reflet discographique plutôt pâle vont tourner la tête de l’intéressé au milieu des années quatre-vingt-dix. En guerre contre Warner Brothers, Prince considère être l’esclave de sa maison de disques et s'affiche avec «slave» griffonné sur le visage lors d’apparitions télé. Pour obtenir une liberté artistique totale, il se lance dans un bras de fer radical. Fini Prince, il faut désormais l’appeler soit «Love Symbol» soit «l’artiste précédemment connu sous le nom de Prince». Pour honorer son contrat, il lâche dans la nature le Black Album et des disques plus ou moins foutus où l’inspiration côtoie le remplissage –le pire est Chaos and Disorder, le meilleur The Gold Experience–, se réservant pour le moment de sa libération. Quand celle-ci arrive avec Emancipation en 1996 –un triple album, forcément–, on est malheureusement loin du chef d’œuvre annoncé. Prince souffre aussi d’un problème: esthétiquement parlant, il est désormais un peu à la ramasse. Lui qui avait su, avec la technologie des années quatre-vingt, anticiper la techno, a perdu le mojo et se retrouve à surfer sur les modes –d’où la présence récurrente et gênante de raps maladroits et de rythmiques lourdaudes.

Il faudra attendre le jazzy The Rainbow Children, en 2001, pour avoir enfin de sa part un ensemble touché par la grâce qui s’écoute de bout en bout. La même année, une génération de jeunes artistes electroïsante (dont Peaches) lui rend hommage avec If I Was Prince, dont la pochette reprend celle de Lovesexy mais pixellisée à mort. Après The Rainbow Children, il enchaînera avec des albums qui ne seront jamais à la hauteur de ce qu’il a créé durant les années quatre-vingt, mais qui entretiendront gentiment la flamme et les espoirs. À chaque fois, la même question: et si c’était son retour pour de vrai?

De mon point de vue, ça ne l’a jamais été. En même temps, il faut toujours se méfier des vieux fans, on est d’accord. J’ai quand même passé un quart d’heure, au début des années quatre-vingt-dix, à interroger par téléphone une patiente employée d’une entreprise de VPC pour savoir si la réédition en CD de Purple Rain comptait bien «D.M.S.R.», qui avait honteusement été écartée (pour de sombres histoires de timing) de la précédente version...

Une chose sur laquelle on sera d’accord: ses concerts ont toujours été bons, même après qu’il a retiré de son répertoire ses chansons les plus salaces pour se mettre en conformité avec sa foi religieuse. Hélas, contrairement à Bowie, il ne nous a laissé aucun Blackstar à chérir jusqu’à la fin des temps. Juste beaucoup de regrets et un désert online.

 

Vincent Brunner
Vincent Brunner (40 articles)
Journaliste
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