Culture

Tout opposait Prince et Michael Jackson, et Paisley Park et Neverland en sont la preuve

Temps de lecture : 4 min

Il est tentant de fantasmer sur la résidence de l'auteur de «Purple Rain» comme on l'a fait sur celle de l'interprète de «Thriller». Leurs histoires nous disent pourtant tout de ce qui les séparait.

Mark Ralston / AFP
Mark Ralston / AFP

Rien ne sert de fantasmer sur Paisley Park, la résidence de Prince où il a été retrouvé sans vie. Le complexe n'est en rien comparable au ranch de Neverland de Michael Jackson, tout comme les deux artistes sont diamétralement opposés, malgré la rivalité qu'on a voulu leur attribuer, et qu'on leur attribue encore.

L'opposition entre Prince et Michael Jackson est l'une des plus célèbres de l'histoire de la musique moderne. La preuve, jeudi soir, après l'annonce de sa mort, Prince était le premier trending topic sur Twitter. Le second était... Michael Jackson. Et comme la plupart des rivalités du genre, de Oasis/Blur à Beatles/Rolling Stones, ce sont les médias qui l'ont créée –même si, certes, les deux artistes ont parfois mis de l'huile sur le feu.

Le problème, c'est que rivalité rime avec comparaison. A l'annonce du décès de Prince, peu après 19 h heure française, nombreux sont les journalistes partis camper devant Paisley Park, lieu du drame. La demeure de Prince est un vrai complexe et, de l'extérieur, ressemblerait à s'y méprendre à Neverland. Vous savez, le ranch de Michael Jackson qui alimentait tous les fantasmes, où le Roi de la Pop (ils ne sont pas deux à se partager le trône, d'ailleurs?) est décédé le 25 juin 2009. Un ranch excentrique de 1.400 hectares, avec parc d'attraction, avec zoo, avec la méfiance du monde extérieur, avec ses déboires judiciaires...

Le parallèle est facile, comme tous les parallèles effectués entre les deux artistes. Ces deux complexes sont à l'image de leurs propriétaires, occupants et créateurs: différents en tout points.

Le besoin de rêver et la création frénétique

Qu'y a-t-il donc dans Paisley Park qui, alors que l'on ne connaît pas encore tout à fait les détails du décès de Prince (il a été retrouvé sans vie dans l'ascenseur de son studio), alimente tant l'imagination? Des studios d'enregistrement haut de gamme, des salles de concert, des studios de tournage, des ateliers de création de costumes... Et la résidence du kid de Minneapolis bien sûr. On n'est pas dans la demi-mesure. Mais rien de comparable avec Neverland au final. Deux univers opposés, entre le rêve de MJ de retrouver son enfance volée par son show-biz de père et le besoin frénétique de créer de Prince.

Neverland est un reflet de la musique de Michael Jackson, du rêve d'un monde meilleur («Liberian Girl», «Black Or White», «Heal The World», «You Are Not Alone», «Earth Song», «They Don't Care About Us»...), tandis que chez Prince, on ne cherche pas l'hymne pop humaniste. On se recroqueville, on s'isole pour créer et expérimenter. Et pour cela, il faut le meilleur matériel à disposition et tout de suite, sur place, chez soi de préférence.

Le repos du guerrier et l'indépendance artistique

Les deux complexes n'ont tout simplement pas la même utilité. L'un sert à fuir le milieu de la musique, l'autre à s'y plonger. Entre celui à qui on a tout donné trop tôt et celui qui a tout arraché (tôt aussi, certes). L'overdose chez l'un, la dépendance chez l'autre. Michael Jackson a toujours joué le jeu, parfois maladroitement, de l'industrie musicale. Quitte à se perdre artistiquement, quitte à cuisiner de la soupe sonore. Prince n'est pas exempt de tout reproche musical mais ses maisons de disque successives, et Warner en premier lieu, n'ont jamais réussi à dompter le kid. Quitte à le regarder, impuissantes, se planter en beauté.

Prince avance seul dans Paisley Park, quitte à trébucher pour un ou deux albums de temps à autre, et c'est entièrement sa faute. Mauvais timing, mauvais albums tout simplement, c'est le lot des prises de risque. Michael Jackson, lui, se prend les pieds dans les tapis de Neverland après que ses producteurs lui tapent trop fort dans le dos pour le faire avancer. Car Neverland est la seconde maison d'un entourage pas toujours clair, qui jouera des tours à MJ.

L'interprète et le musicien complet

Prince et Michael Jackson ne sont pas comparables. Il y avait seulement cette idée que le Roi de la Pop allait être confronté au Prodige naissant de la Pop. La presse adore, et les deux gars finissent évidemment par se regarder en chien de faïence. D'ailleurs, au début de sa carrière, le futur auteur de Purple Rain est annoncé comme le nouveau... Stevie Wonder.

Tout les oppose en fait. Sur son premier album, For You, Prince est crédité de vingt-sept instruments. C'est l'archétype du musicien complet. MJ, lui, est l'interprète par excellence, le danseur hors pair (même si Prince pouvait lui rendre quelques jolis pas en vérité), le parolier intermittent, celui dont la rythmique vocale n'a jamais pu être copiée dignement. Ce ne sont juste pas les même musiciens. Que ferait Michael Jackson dans Paisley Park? Il inviterait la crème des musiciens, sûrement ceux de Toto, le papi Quincy Jones, Van Halen ou Paul McCartney, et enregistrerait en collectif.

Prince, lui, invite aussi du monde, mais ils se débrouillent. Il loue Paisley Park à d'autres artistes: R.E.M. (qui en sortira son majeur Out Of Time), Chaka Khan, Mavis Staples, George Clinton... Parfois même, il est obligé d'aller faire ses marathons studios dans d'autres contrées tant le planning est bouché chez lui. Épauler des artistes, il sait faire de toute manière. A force de savoir tout faire musicalement, on finit par travailler pour les autres, ce que Michael Jackson n'a jamais réellement fait.

Le costume trop lourd et le costume sur mesure

Ne cherchez donc plus de parallèle entre ces deux complexes. Ni entre ces deux artistes. Ni entre ces deux vies. Paisley Park et Neverland en sont la preuve parfaite et fantasmer sur le premier est une perte de temps. Même si on se demande bien ce qui a pu se passer dans cet ascenseur, même si une sombre histoire d'overdose aux opiacés pointe le bout de son nez. Paisley Park n'y est pour rien.

Nombreux sont les journalistes ayant pu y rentrer, le visiter, assister à quelques prestations. Il existe même un live de Prince, Live at Paisley Park, enregistré sur place. D'ailleurs, l'artiste y avait carrément installé un atelier de création de costumes. Si le costume est trop étroit, les retouches sont faites rapidement, et il en va de même pour la musique. Chez Michael Jackson, le costume était peut-être trop lourd, et Neverland n'a rien arrangé.

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