LGBTQ / Culture

Prince ou l'utopie de la non-identité

Temps de lecture : 5 min

Il faisait exploser tous les carcans avec juste un sourire en coin.

Prince en concert au Zénith à Paris, le 25 août 1986. PASCAL GEORGE / AFP.
Prince en concert au Zénith à Paris, le 25 août 1986. PASCAL GEORGE / AFP.

«People call me rude, I wish we all were nude. I wish there was no black and white, I wish there were no rules.»

On pourrait traduire ça par: les gens me trouvent malpoli, j'aimerais qu'on soit tous tout nu, j'aimerais qu'il n'y ait pas de noir et pas de blanc, j'aimerais qu'il n'y ait pas de règles.

Cette phrase tirée de «Controversy», je pourrais en faire mon épitaphe, en partant du principe hypothétique pour le moins improbable que j'en vienne un jour à décéder. En attendant, c'est la phrase qui, me concernant, répond le mieux à cet angoissant: «Et toi, t'es qui?»

Aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours eu des angoisses de mort et j'ai toujours entendu les chansons de Prince résonner dans un coin de ma cervelle. Jeudi, Prince est mort. Ce que ce que je me suis toujours dit, aussi, c'est que le jour de la mort de Prince allait sans doute marquer le début de ma propre vieillesse, le moment où, de gré ou de force, il allait falloir que je me fasse à l'idée de ma disparition personnelle. Le truc rigolo, c'est que je me suis aussi toujours dit que le jour où l'on se fait à la mort, c'est là qu'on cesse d'être immortel.

Prince est mort bien plus tôt que prévu, je ne suis pas encore bien vieille, ma mort peut donc attendre, pour peu qu'elle arrive. Ce qui ne m'empêche pas d'être triste à crever.

Les millions de fois où il a pu «m'aider»

Les philosophes et les romanciers nous ont tartiné des paquets sur cette question. Il paraît que le concept est même un gros vecteur de création. Le cliché, c'est les deux extrêmes du spectre: tu crées pour ne pas mourir, tu crées pour ne pas être né. C'est à peu de choses près ce que Nietzsche envisageait en parlant d'êtres posthumes, de considérations inactuelles. Hors du temps, hors des cadres, hors des limites imposées par la communauté des mortels. Ces pleutres.

Parler de ce que Prince représente pour moi, des millions de fois où il a pu «m'aider» dans la vie, des milliards de bouts de lui-même qui gigotent dans cette notion étrange que d'autres qualifient de «mon identité» signifierait déroger à l'une des rares règles que je me suis jusqu'à présent imposée: ne pas faire de mon cas personnel une généralité, ne pas capitaliser sur mon vécu, surtout s'il est «intime».

Le premier objet que je me suis acheté avec mon argent, c'est un bonnet couleur framboise écrasée

Je peux vous dire que le premier objet que je me suis acheté avec mon «propre» argent, c'est un bonnet couleur framboise écrasée. Qu'avant, il y avait eu une très lourde barrette à cheveux surmontée du lovesymbol. Qu'à l'âge où j'aurais pu complexer sur ma taille, j'étais au contraire fière de faire exactement la même que Prince. Qu'à chaque fois que je boucle un livre, il y a ce moment qui n'est pas vraiment un rituel, mais qui y ressemble, où je me mets Emancipation en boucle. L'album que j'avais acheté chez Gibert le jour de sa sortie, à l'heure de l'ouverture, alors que j'assimile la notion de matin à «à partir de midi». Un album pour lequel j'avais harcelé pendant des jours un vendeur –membre par ailleurs du forum Schkopi– pour savoir quand, exactement, j'allais pouvoir me procurer le triple étui tant convoité.

Autant de détails pittoresques d'une vie de fan qui débute avec mes premiers souvenirs. Autant de colifichets insignifiants pour le plus grand nombre, qui a bien raison de s'en foutre.

Si souvent copié, jamais imité

Alors, sur le plateau de la «grande» histoire, qu'est-ce que j'aimerais que les initiés (mais surtout les autres) retiennent de Prince? Qu'il est peut-être le seul artiste au monde et dans l'histoire à avoir incarné l'utopie de la non-identité.

Il n'était pas noir, il n'était pas blanc et il se foutait des règles

Prince avait réalisé le rêve qu'il scande dans «Controversy». Il n'était pas noir, il n'était pas blanc et il se foutait des règles. Du début à la fin, sa musique aura été un melting-pot complet –jazz, funk, soul, rock, pop, rap, blues, boîtes à rythme industrielles, synthétiseurs minimalistes, orchestrations symphoniques, cuivres caribéens...

Ce que symbolise peut-être le mieux le clip de «Purple Rain», tiré du film éponyme, où on le voit avec son jabot hors d'âge se produire devant une foule qui semble hors de toute «communauté», où les visages sont éclairés les uns après les autres, pour se fondre à nouveau dans l'unicité d'un «public».

Le rêve d'un Ravel, des instruments jouant ensemble pour créer un son unique et qui, littéralement, n'existe pas. Sans doute l'une des raisons qui expliquent que Prince ait été si souvent copié sans que personne n'ait jamais réussi à l'imiter. La musique de Prince, c'est peut-être l'une des rares preuves qu'un tout peut se libérer de l'assemblage de ses parties.

«You say you want a leader
But you can't seem to make up your mind»
[1]

Le peu de ce qu'on connaît de la vie de Prince, aussi, colle avec ce refus des frontières. Ses femmes ont toutes été métisses, comme choisies parmi les plus mêlées des sangs-mêlés. Il y en a que ça énerve, ce genre de bâtardise. L'évidence qu'à force de vouloir faire monter les murs, on finira toujours par s'étouffer derrière. Alors, mieux vaut faire comme si on n'avait rien vu et foncer dans les parpaings le plus vite possible.

«I'm not a woman
I'm not a man
I am something that you'll never understand»
[2]

Prince est connu pour ses «extravagances», pour ses tenues de pervers mémère, en porte-jarretelles et imperméable. Pour son pantalon jaune à trous des MTV Video Music Awards 1991, dans lequel il secoue les fesses devant une scène d'orgie moite. Il est peut-être moins célèbre pour avoir fait exploser la notion même d'identité sexuelle, sans en passer par le pensum de la «déconstruction», juste en haussant les sourcils avec un sourire en coin. Encore un mélange d'éléments connus engendrant une entité réellement virtuelle. Et sans doute désormais impossible.

«She said, "Are you gay?"
Kinda took me by suprise. I didn't know what to do.
I just looked her in her eyes. And I said, "No, are u?"»
[3]

Emmerder un monde qui étouffe sans ses «repères»

Parmi les fans de Prince que je peux fréquenter, il revient chez beaucoup cette impression qu'une porte s'est fermée ce soir avec sa mort. Le cliché du «il y aura un avant et un après», pour une fois justifié. Le sentiment générationnel est prévisible. Mais il y a, à mon sens, autre chose que cette mort soudaine, prématurée et aussi absurde et révoltante que toutes les autres, en vient à clôturer. Le temps où il était possible de n'être rien en étant tout et d'emmerder au passage un monde qui étouffe sans ses «repères».

À une époque de repli communautaire, il est peut-être somme toute logique que Prince en vienne à crever, lui le (love, ah ah) symbole de cette utopie de l'union et de la disparition parfaite des sexes, des genres, des races, des classes et des origines.

«Race
Face the music
We all bones when we dead

Race
In the space I mark human
Cut me, cut you
Both the blood is red»
[4]

1 — «Tu dis vouloir un chef, mais on dirait que tu n'arrives pas à te décider» Retourner à l'article

2 — «Je ne suis pas une femme, je ne suis pas un homme, je suis quelque chose que tu ne comprendras jamais» Retourner à l'article

3 — «Elle m'a demandé "Tu es gay?". Ça m'a pris un peu par surprise, je ne savais quoi faire, alors je l'ai regardée dans les yeux et j'ai répondu "Non, et toi?"» Retourner à l'article

4 — «Race /Fais face à la musique / On est tous des os une fois morts / Race / Dans l'espace que je dis humain / Tu te coupes, tu me coupes, le sang est toujours rouge» Retourner à l'article

Peggy Sastre Auteur et traductrice

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