Culture

«Carambolages», l'exposition marabout-bout de ficelle

Temps de lecture : 3 min

Plutôt que de suivre un classement chronologique ou thématique classique, l'exposition du Grand Palais bouscule les habitudes en associant les œuvres de manière enjouée.

Trois œuvres présentées à l'exposition «Carambolages» au Grand Palais
Trois œuvres présentées à l'exposition «Carambolages» au Grand Palais

Décidément le monde muséal n’aime pas trop être bousculé. Depuis que les historiens d’art ont remplacé les artistes aux commandes des institutions, ces derniers doivent filer doux et admettre sans rechigner les étiquettes qu’on leur attribue. Attention donc au faux pas. Qu’on se le dise, le cubisme ne précède pas l’impressionnisme et le visiteur est avant tout quelqu’un dont on attend qu’il parcoure vaillamment le dédale des couloirs avec la discipline des convertis. S’enthousiasmant de salle en salle, il est supposé encaisser paisiblement la leçon qu’on lui administre. Aussi toute variation vis-à-vis de cette habitude acquise vient perturber le mode de fonctionnement de la machine à admirer.

Pour preuve, la dernière exposition du Grand Palais «Carambolages» provoque l’agacement des professionnels de la profession et l’air pincé de la critique. Lors du vernissage de presse, on s’offusquait, on se gaussait. Bref, ça n’allait pas fort. Mais quel était donc l’objet d’une telle irritation? Tout simplement, on s’étranglait face à une proposition finalement assez raisonnable consistant à réunir des œuvres sans la sacro sainte bénédiction de la continuité temporelle et géographique.

Ainsi une estampe japonaise du XIXe siècle cohabite t-elle avec la toile d’une école italienne du XVIe qui, elle même, jouxte une vierge médiévale de Prusse occidentale. Tant de bruit pour ça? Mais oui, parce que, condition aggravante, les cartels ne sont pas placés à proximité des pièces. Erreur grossière, geste non démocratique, une présentation donc réservée aux seuls amateurs, susceptibles d’apprécier et de comprendre. L’accusation suprême est lancée, élitisme délibéré, quelle débâcle!

Assemblages inattendus

L’heure est grave, et le fauteur de trouble dans tout ça? Rien d’autre que Jean-Hubert Martin, directeur de musée, fin connaisseur du trio Duchamp-Man Ray-Picabia, commissaire de multiples expositions d’art contemporain dont la réputation internationale n’est plus à faire. Dès 1989, ce multirécidiviste avait avec «Les Magiciens de la terre», osé, pour la première fois, inviter des artistes africains aux côtés des occidentaux. C’est dire que notre appétit cosmopolite en matière d’art ne remonte pas à Mathusalem, nous manquons vraiment de bouteille.

Passons, revenons aux motifs de mécontentement. Les experts ne se retrouvent pas dans l’itinéraire. Ils lui reprochent son manque de cohérence. Et pour cause, le principe de la démarche repose sur l’association et non pas sur la sempiternelle comparaison des contextes. Décloisonner le temps et l’espace favorise en effet le jeu des combinaisons. On peut, en choisissant le thème de l’œil, suivre un fil qui relie un crâne Asmat indonésien du XIXe à une idole aux yeux mésopotamienne du IVe millénaire av. J.-C. en passant par une tabatière du XVIIIe ornée du même motif.

L’idée ici ne consiste pas à tout mélanger mais tout au contraire à induire des assemblages inattendus voire à favoriser de nouvelles narrations, de nouvelles découvertes. Pourquoi s’astreindre à un esprit de sérieux si celui-ci occulte notre imaginaire et nous aveugle. Après tout, la pédagogie ne se réduit pas au discours de l’obéissance oculaire, au respect tatillon de la chronologie.

Partir des œuvres et non d'une idée

Apparier une toile fendue de Lucio Fontana (concept spatial, attentes, 1958) à une cuirasse d’officier trouée par un boulet à la bataille de Wagram, (1809) ouvre le champ fertile des correspondances si l’on considère que les déchirures ne relèvent pas seulement, dans le cas de Fontana, d’un passage à la dimension sculpturale du tableau.

Montage 2

Un pas supplémentaire est franchi si l’on ajoute à cette séquence l’autoportrait de Nicola Van Houbraken (1720) présenté en trompe l’œil sur fond de toile crevée. Cette nouvelle proposition joue sur les limites du cadre et du voyeurisme pictural. Que dire en effet de ce peintre montré en train de déchirer le support qui le présente?

Nicola Van Houbraken, Autoportrait, vers 1720, huile sur toile, 136 x 99 cm, Florence, galerie des Offices

Face à cette suite, l’objection fuse mais qu’est-ce c’est que ce charabia marabout-bout de ficelle…? La réponse est simple, remarque Jean-Hubert Martin, on part des œuvres et non pas de l’idée que l’on s’en fait. À ce titre n’importe quel atelier d’artiste contient nombre d’images qui se moquent bien des contradictions temporelles. Et puis réintroduire de la mobilité dans l’espace fixiste de nos icônes, c’est réinjecter de l’oxygène car la pensée visuelle ne se nourrit que du risque qu’elle sait prendre. Bonne nouvelle, il y a enfin du tintamarre sur les cimaises.

Expo «Carambolages»

Paris, Galeries nationales du Grand Palais, jusqu'au 4 juillet

Le site

1 — Montage 1: Crâne Asmat, Irian Jaya, Indonésie, XIX-XXe siècle, plumes , vannerie coquillages, 27 x 20 x 25 cm, Paris, collection Liliane et Michel Durand-Dessert II Idole aux yeux, région du Haut Tigre, nord de la Mésopotamie, Ive millénaire av. J-.C., 29,5 x 19,5 x 10 cm, Genève, musée Barbier-Mueller II Un œil qui regarde, XVIIIe siècle, miniature sur tabatière en écaille, 10 x 6 cm, Paris, musée du Louvre Retourner à l'article

2 — Lucio Fontana Concetto spaziale Attese (T. 104)1958, peinture vinylique sur toile, 125 x 100 cm, Paris, Centre Pompidou ; Cuirasse d’officier de cuirassiers 1er modèle trouée par un boulet à la bataille de Wagram, 1809, 50 x 37,8 x 23 cm, Salon-de-Provence, musée de l’Empéri Retourner à l'article

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