Nanotechnologies et paranoïa

Le débat public sur les nanotechnologies devra lutter contre une tradition de technophobie bien ancrée.

Prévu dans le cadre du Grenelle de l'Environnement, le débat public sur les nanotechnologies (Débat public sur les options générales en matière de développement et de régulation des nanotechnologies) démarre le 15 octobre à Strasbourg. Dix-sept conférences seront organisées en France jusqu'au 24 février 2010. Un site Internet permettra à chacun de s'exprimer et de recueillir des informations tout au long du processus.

Le débat s'annonce précis, technique. Une nécessité pour faire le tour d'un sujet complexe qui remet en cause les frontières entre disciplines et concerne autant les thérapies contre le cancer, le stockage informatique, l'industrie cosmétique, les matériaux ou le traitement de l'eau.

Les risques (sur la santé des travailleurs du secteur et des consommateurs, sur l'environnement) sont mal connus car il existe encore peu d'études. La responsabilité des industriels, les applications du principe de précaution et la traçabilité des produits concernés feront d'ailleurs partie des enjeux de ces discussions.

Le public a toujours été fasciné par le potentiel futuriste des technologies. Ainsi tout ce qui est «nano» est pour la majorité des gens mystérieux, et à ce titre porteur d'un imaginaire utopiste ou apocalyptique. La presse se fait volontiers l'écho de cette vision romancée des progrès scientifiques : «Il existe une disjonction entre la médiatisation des applications des nanotechnologies et la vraisemblance de leur concrétisation», notait La Gazette de la Société et des Techniques (publiée par les Annales des Mines) dans son numéro de mai 2009.

Face au flou actuel (nous ne sommes de l'avis des experts qu'au tout début de l'ère des nanosciences) et en raison d'un certain désintérêt pour le futur le plus proche au profit des projections plus lointaines, plusieurs discours para-scientifiques se sont formés. Des courants ont ainsi proliféré, plus ou moins inspirés et sérieux, alimentés par la philosophie des sciences autant que par la science-fiction et la spiritualité. Un dossier du CEA publié en 2004 isolait trois types de peur propres aux technophobes : la perte de contrôle (mythe de Frankenstein), le mauvais usage (mythe de Big Brother) et la transgression (mythe prométhéen).

Les Catastrophistes

Si ce n'est pas avec l'échelle nanométrique (un millionième de millimètre) qu'est né le mouvement de scepticisme vis-à-vis du progrès technologique, la manipulation de l'infiniment petit a sans nul doute réactualisé quelques vieux démons de la société industrielle. Dans un livre paru en 1986, Engine of Creations, The Coming Era of Nanotechnology, le chercheur Eric Drexler a été l'un des premiers à vulgariser les questions liées aux nanotechnologies. Dans son essai, il imagine les conséquences de l'utilisation de machines de taille nanométrique qui pourraient échapper à tout contrôle. La gelée grise ou « grey goo » désigne cette prolifération de méchants nano-robots capables d'autoréplication. Evidemment le thème était trop beau pour échapper aux artistes et, malgré de vives polémiques autour de ce scénario catastrophe peu crédible, le mal était fait, et le succès populaire assuré. Si Engine of Creations mêlait déjà vulgarisation scientifique et prophéties inquiétantes de l'auteur, un pas supplémentaire dans le cauchemar technologique fut franchi par Michael Crichton (l'auteur de Jurassic Park). Dans le roman Prey (La Proie) paru en 2002, Crichton s'inspire du scénario imaginé par Drexler et invente un nuage de nanoparticules échappées d'un laboratoire et programmées pour nous détruire, atome par atome.

Aujourd'hui encore la théorie fantaisiste de la gelée grise occupe les esprits. «La grey goo, on s'en passerait bien! C'est la première chose que nous demandent les gens, est-ce que vous en fabriquez en ce moment?» ironise un membre de Minatec, le pole de recherche européen sur les nanotechnologies situé à Grenoble.

Dans un tout autre registre, Jean-Pierre Dupuy, polytechnicien, philosophe des sciences et professeur à l'université de Stanford, juge que la communauté scientifique n'est pas capable de se réguler car elle est trop peu consciente des conséquences de ses recherches: «La catastrophe n'est pas crédible. Elle n'est tenue pour possible qu'une fois réalisée, donc trop tard. C'est ce verrou que j'ai tenté de faire sauter avec mon catastrophisme éclairé» (entretien publié dans la revue Esprit en 2007). Inspiré par les thèses d'Ivan Illich, un précurseur de la critique de la société technique et de la pensée écologiste, Dupuy plaide pour une réelle prise en compte des dangers que fait courir le scientisme sur la planète. Pour lui, «les nanosciences et les nanotechnologies sont «le» problème majeur dans la mesure où elles pourraient conduire à un monde artificiel qui échapperait définitivement au contrôle de l'Humanité

 

Les Orwelliens

Situé à Grenoble, le berceau français des nanotechnologies, le collectif Pièces et Main d'œuvre (PMO) milite activement depuis 2003 contre les nanotechnologies, et plus généralement contre les dérives totalitaires et les risques militaires liés à la convergence des technologies. C'est le courant «Big brother» du combat anti-nano, soucieux des aspects éthiques et toujours prompt à voir quelque mauvaise intention policière derrière les recherches en cours... Déjà à l'œuvre dans la dénonciation des technologies de flicage (PMO a écrit RFID: la police totale - Puces intelligentes et mouchardage électronique), le collectif est aussi l'auteur de l'ouvrage Aujourd'hui le Nanomonde, Les nanotechnologies, un projet de société totalitaire. Le site Internet de PMO Aujourd'hui le Nanomonde publie de nombreux documents critiques et se veut lui-même un lieu de débat sur les enjeux industriels, financiers et militaires des nanotechnologies. La position de PMO est bien arrêtée puisque le collectif estime que le débat public ne sera qu'une «campagne d'acceptabilité», vague opération de com', et qu'y participer reviendrait à entrer dans le jeu de l'acceptation. PMO a d'ores et déjà affirmé qu'il ne participerait pas aux discussions.

Les Post-humains

Dans le même entretien accordé à la revue Esprit, Jean-Pierre Dupuy déclarait: «La composante la plus visible du rêve nanotechnologique est de prendre le relais du bricolage qu'a constitué jusqu'ici l'évolution pour y substituer le paradigme de la conception (design). Damien Broderick, l'un des plus influents visionnaires du domaine, a dit tout le mépris que lui inspirait la nature telle que l'homme l'a trouvée: «Ne peut-on penser que des nanosystèmes, conçus par l'esprit humain, court-circuiteront toute cette errance darwinienne pour se précipiter tout droit vers le succès du design?»

Avec la «nano», on construit de la matière d'une manière totalement contrôlée et dirigée. Mais alors que Dupuy y voit un risque certain, c'est justement cette possibilité de transgression qui excite certains des pro-nanos les plus farfelus. Le projet des modernes de se rendre maître et possesseur de la nature, de s'arracher aux limitations du corps et de la matière serait sur le point d'être réalisé, voire dépassé. Des recherches en cours sur la vision (rétine artificielle pour rendre la vue aux aveugles) donnent aux partisans de l'humanité augmentée de sérieux espoirs. Le mouvement philosophique qui soutient que les révolutions technologiques récentes peuvent concrétiser le rêve d'un humain débarrassé des contraintes de la nature (la maladie, la souffrance, la mort...) se nomme trans-humain ou post-humain, et est souvent désigné par le signe «H +». En France, la publication de Demain les Post-humains de Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie à Paris IV - Sorbonne, est un indice de l'intérêt grandissant autour de cette utopie du XXIème siècle. Le sous-titre de l'ouvrage - Le Futur a-t-il encore besoin de nous ? - est une référence au titre d'un fameux article du magazine Wired publié en 2000 par Bill Joy, qui reprenait les arguments d'Eric Drexler.

Or, ce soutien des post-humains aux projets les plus lointains des nanosciences n'est pas forcément le bienvenu dans la mesure où ces techno-prophètes ont tendance à en rajouter sur les potentialités révolutionnaires de la science... et à faire le jeu des technophobes qui peuvent montrer du doigt ces apprentis sorciers mélangeant allègrement utopie scientiste, spiritualité New Age et théorie du surhomme.

Pas de nano-Bové à l'horizon

Le label «nano», tributaire de ce que l'imaginaire collectif lui associe, a déjà connu des hauts et des bas. D'abord brandi comme gage de nouveauté, argument marketing fort prisé des industriels (jusqu'à s'écarter de la signification d'origine : I-Pod nano) comme des chercheurs (pour qui insérer le préfixe « nano » dans un projet facilite l'obtention de budgets), il se fait à présent plus discret. Les entreprises ayant compris qu'en France, communiquer sur l'innovation technologique n'était pas forcément bien perçu par la population. Aujourd'hui ce qui est considéré comme  le fiasco des OGM» est dans toutes les têtes: pour les acteurs du débat sur les nanotechnologies, la peur l'avait alors emporté sur toute analyse sérieuse, condamnant ainsi a priori la moindre possibilité de bienveillance à l'égard des OGM. Mais les nano-objets étant fort petits, nul José Bové n'a encore entrepris de nano-faucher ces particules devant les caméras, faute de matériel technique adéquat... Cette absence d'icône des « anti » qui agrègerait toutes les peurs en une figure médiatique unique, est peut-être ce qui permettra au débat de se dérouler dans des conditions sereines.

Jean-Laurent Cassely

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Quel est le prix du progrès?, par Sandrine Bélier, députée européenne, Quand le principe de précaution devient un risque.

Image de Une: Flickr 3d Image

 

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L'AUTEUR
Jean-Laurent Cassely est journaliste et auteur. Il a publié récemment un bêtisier des mœurs parisiennes, «Paris, Mode d'emploi». Le suivre sur Google+. Ses articles
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Le prix du progrès
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Publié le 16/10/2009
Mis à jour le 16/10/2009 à 9h27
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