Allemagne / Monde

La douteuse carte turque d'Angela Merkel

Temps de lecture : 5 min

La chancelière allemande ne peut prendre le risque d'une rupture avec Recep Tayyip Erdogan, mais elle ne peut non plus se permettre de s'aliéner son opinion publique.

Recep Tayyip Erdogan et Angela Merkel, en février 2014. PATRIK STOLLARZ / AFP
Recep Tayyip Erdogan et Angela Merkel, en février 2014. PATRIK STOLLARZ / AFP

La visite d’Angela Merkel à Gaziantep, une ville du sud-ouest de la Turquie pas très éloignée de la frontière syrienne, ne sera pas une promenade de santé. Certes, la chancelière allemande sera accompagnée, le samedi 23 avril, de deux dirigeants de l’Union européenne, le président du Conseil européen Donald Tusk et le vice-président de la Commission Frans Timmermans, mais ce voyage, qui a déjà été repoussé d’une semaine, intervient à un moment où les relations germano-turques traversent une zone de forte turbulences.

Le prétexte immédiat est la prestation de deux humoristes de la télévision allemande. Le premier a utilisé le nom d’Erdogan pour parodier une chanson populaire. Le «boss du Bosphore» n’a pas apprécié. Il a fait convoquer au ministère des Affaires étrangères l’ambassadeur d’Allemagne à Ankara. Le diplomate n’a pu que répéter que le gouvernement n’intervenait pas dans les programmes de la télévision, fut-elle publique.

Quelques jours plus tard, la deuxième chaine de télévision diffusait un sketch de Jan Böhmermann dans lequel le dirigeant turc était traité, entre autres amabilités, de «pédophile» et «d’enculeur de chèvres». Tout le texte, qui fait passer les vannes des Guignols de l’info pour d’innocentes bluettes, était à l’avenant. Pour tenter de limiter les dégâts, Angela Merkel a cru bon de téléphoner au Premier ministre turc Ahmet Davutoglu pour s’excuser de ces expressions «sciemment blessantes».

Toutefois il n’a pas suffi à l’homme fort d’Ankara que la chancelière allemande aille à Canossa, ce qui d’ailleurs lui a été vivement reproché dans son pays. Il s’est référé à un vieil article du code pénal qui permet à un dirigeant étranger de porter plainte devant les tribunaux allemands pour injures. Remontant à 1871, l’article 103-5 a été baptisé «loi du shah» dans les années 1960 car il a été invoqué à maintes reprises par l’Iran. Pour que les poursuites puissent être engagées, il faut le feu vert du gouvernement fédéral.

La plainte de Recep Tayyip Erdogan a donc placé Angela Merkel dans un grand embarras. Si elle repoussait la requête du président turc, elle risquait de braquer définitivement un allié essentiel dans le contrôle des flux de réfugiés vers l’Europe. Si elle l’acceptait, elle s’exposait au reproche de céder aux pressions d’un homme de plus en plus autoritaire qui réprime les libertés individuelles et mène une guerre contre les Kurdes de son pays. Elle a choisi la seconde solution, contre l’avis de ses ministres des Affaires étrangères et de la Justice, deux sociaux-démocrates mus en l’occurrence par des raisons de principes plus que par des motifs partisans.

«Dans la main d'Erdogan»?

Est-elle pour autant «dans la main d’Erdogan», comme l’affirme le quotidien populaire Bild Zeitung? Angela Merkel a tenté de sauver la politique qu’elle a imposée dans la crise des réfugiés. Dans un premier temps, elle a prôné la «Willkommenskultur», la culture de l’accueil. Résultat: environ un million de réfugiés sont arrivés en Allemagne en 2015. Comment tarir ce flux sans fermer les frontières allemandes et accepter que les réfugiés s’entassent en Grèce? La chancelière a joué la carte turque. Sans un excès de concertation avec ses partenaires européens, elle a mis au point avec le Premier ministre turc un accord donnant-donnant qui a fini par être entériné par les Vingt-huit. Pour chaque réfugié illégal renvoyé en Turquie, l’UE acceptait un réfugié légal se trouvant déjà dans le pays. En contrepartie, Ankara recevait 6 milliards d’euros, l’ouverture de plusieurs chapitres dans la négociation d’adhésion à l’UE et la suppression des visas pour les citoyens turcs voyageant en Europe.

Couplé avec la fermeture des frontières, notamment celle entre la Grèce et la Macédoine, qui coupe «la route des Balkans», cet accord turco-européen a montré quelque efficacité. Le nombre de réfugiés arrivant en Europe a diminué drastiquement. Mais les Turcs commencent à se plaindre que les Européens ne respectent pas ce qui a été entendu. Les 6 milliards ne font pas problème. S’il le faut, on trouve toujours l’argent.

La négociation d’adhésion et la suppression des visas sont plus conflictuelles. Sur le premier point, personne n’est dupe, à Ankara comme à Bruxelles. L’UE a réitéré la vocation européenne de la Turquie tout en sachant qu’une adhésion était hors de portée. C’est même Angela Merkel qui, la première, a fermé la porte: oui à un «partenariat privilégié», non à l’intégration, avait-elle dit dès son arrivée au pouvoir en 2005. Quant à la suppression des visas à partir du mois de juin, elle ne sera possible que si la Turquie remplit 72 conditions! Recep Tayyip Erdogan, qui n’a pas beaucoup de succès diplomatiques à son actif et s’est même brouillé avec tous ses voisins, a tonné contre ce qu’il considère comme les atermoiements de l’Europe. Celle-ci «a plus besoin de la Turquie que l’inverse», a-t-il menacé.

Tradition de longue date

Angela Merkel ne peut se permettre le risque d’une rupture. Pour arriver à un arrangement, elle a misé sur les relations germano-turques qui s’appuient sur une tradition de longue date même si elles n’ont pas toujours été au beau fixe. L’Allemagne est le deuxième fournisseur de la Turquie (après la Russie, à cause des hydrocarbures), son premier client et le premier investisseur étranger. Trois millions et demi de Turcs vivent en Allemagne, dont la moitié ont la nationalité allemande, mais 1,3 million ont le droit de vote en Turquie et sont en majorité favorables à l’AKP, le parti d’Erdogan. Le président n’a pas hésité à venir à plusieurs reprises faire campagne à Berlin ou sur les bords du Rhin. Au temps de la guerre froide, les deux pays ont été aux avant-postes face à l’URSS, l’Allemagne sur le front est, la Turquie sur le flanc sud. Quant l’Otan a décidé de déployer des missiles sol-air Patriot en Turquie pour contrer une éventuelle menace venant de Syrie, c’est à l’Allemagne qu’elle a fait appel. Ces missiles ont été retirés en 2015 quand il est apparu que le gouvernement d’Ankara luttait plus contre ses Kurdes que contre Daech et qu’Assad ne représentait plus un danger immédiat.

Angela Merkel a donc accédé à la demande d’Erdogan, en précisant bien que l’ouverture d’une enquête par le parquet contre l’humoriste Böhmermann ne préjugeait pas de sa culpabilité. Elle a d’ailleurs annoncé qu’elle demanderait au Bundestag la suppression de l’article 103 du code pénal et elle a assorti sa décision d’une leçon sur l’Etat de droit qui ne pouvait que déplaire au président turc. Dans un Etat de droit, a-t-elle expliqué en substance, il ne revient pas au gouvernement mais à la justice d’apprécier le droit des personnes par rapport à la liberté de la presse et de l’art. Elle s’est inquiétée de la situation des médias en Turquie, en ajoutant que les droits fondamentaux, tels la liberté d’opinion, la liberté de l’art et la liberté de la presse, doivent être respectés par un pays aspirant à entrer dans l’UE.

Cette philippique n’a pas impressionné outre mesure Recep Tayyip Erdogan. Quelques jours plus tard, un journaliste de la première chaine de télévision allemande était retenu douze heures à l’aéroport d’Istanbul avant de se voir refusé l’entrée en Turquie. La semaine précédente, c’était le correspondant du magazine Der Spiegel à Ankara qui avait été prié de quitter le pays.

Daniel Vernet Journaliste

Newsletters

Comment le KGB gérait les couples d'espions

Comment le KGB gérait les couples d'espions

Un manuel des forces soviétiques de 1974 recense de nombreux conseils à destination des instructeurs.

Sylvin Rubinstein, le danseur de flamenco qui se déguisait en femme pour tuer des nazis

Sylvin Rubinstein, le danseur de flamenco qui se déguisait en femme pour tuer des nazis

Après avoir perdu sa sœur jumelle dans le camp d'extermination de Treblinka, il n'eut de cesse de se venger. Il participa à diverses actions de sabotage, fomenta des attentats et commit plusieurs assassinats.

Le sidérant fan-club d'Hitler

Le sidérant fan-club d'Hitler

Le dictateur nazi faisait l'objet d'un véritable culte de la personnalité de son vivant. Un historien allemand a retrouvé des dizaines de milliers de lettres envoyées par ses concitoyens: déclarations d'admiration, poèmes à sa gloire, cadeaux à gogo... et courrier du coeur.

Newsletters